‹ Poésies complètes (volume 2)Chapitre 61 sur 74 · Fragment de la Préface pour ses Breloniieries d'automne · texte numérisé non relu

Fragment de la Préface pour ses Breloniieries d'automne

a]]louis boivin 251

Tantôt à Saint-Nazaire et tantôt au Faouet, Tantôt dans un vieux bourg où pleure un vieux rouet — Amoinsquecenesoit montroupeau qui memène — Et la forêt comme la lande est mon domaine ! »

O Boivin, ô nomade ami, n'avez-vous pas, Dans un de ces vieux bourgs où s'égaraient vos pas, Rencontré d'aventure une admirable aïeule? Elle a nom Angélique Auffret. Elle vit seule. Vous n'imaginez pas le charme de ses yeux Tour à tour ingénus, tendres, malicieux, Mais de cette malice où n'entre aucune haine. On dirait que la triste expérience humaine. Qui fait parfois si durs les yeux des vieilles gens. N'a pu que rendre encor les siens plus indulgents. Sur la dalle de ràtre,au fond du logis sombre, Leurs deux gouttes d'eau bleue étincellent dans l'ombre. Je vais tout droit vers eux, sitôt franchi le seuil. « Angélique, salut ! — Salut mon fils ! » L'accueil Est toujours aussi franc, aussi simple, aussi tendre. Et nous nous comprenons presque sans nous entendre. Que dirions-nous ? Ce sont ses yeux que je viens voir, Ses yeux d'aube, restés auroraux dans le soir. Sous l'arceau délabré de sa cape de veuve. Ils ont gardé, malgré le temps, malgré l'épreuve, Je ne sais quoi de virginal et d'enfantin, La divine fraîcheur de leur premier matin.

Le visage est rugueux ; le teint brouillé d'ictère, Et, comme pour donner sa mesure à la terre, Le corps, à chaque pas/ se voûte un peu plus : eux, Dans ce désastre universel, demeurent bleus !...

O candide regard delà vieille Angélique!... Mais n'est-ce pas, Boivin, qu'elle est bien symbolique De la Bretagne, cette aïeule aux yeux d'enfant? Les dieux s'en vont ; le ciel est lourd ; l'air étouffant, Et, vers les murs d'airain de la Cité future, L'humanité poursuit sa marche à l'aventure. Seul, un coin bleu persiste en ces limbes de mort, Et c'est l'âme d'azur de notre vieille Armor!...

LE <£MAV^OIR

Mon cœur est un manoir croulant et solitaire, Un vieux manoir perdu de l'antique Occident. Entre qui veut ! Le vent, la brume et le mystère Par ses corridors vont rôdant.

Ils sont chez eux dans ce vieux cœur mélancolique. Haut et profond et tout tapissé de regrets. Dans Tombre, pour ne pas heurter quelque relique, Leurs pas se font lents et discrets.

Mais toi qui viens si tard dans ma vie et qui portes, Comme un beau lis altier, ta jeunesse à la main, Reste au seuil demoncœur; nefranchispasses portes : Sois la passante du chemin.

Sois celle dont on dit : « Je l'eusse aimée » et celle Qu'on suit d'un long regard songeur, presque attristé, Puis qu'on oublie et qui pourtant laisse après elle Comme un sillage de clarté.

C'est assez pour mon cœur.L'ombre peut redescendre: Le vieux manoir perdu qui n'a plus d'habitants «

Gardera jusqu'au soir sur sa face de cendre Le reflet blond de tes vingt ans.

LE ROSSIGC^OL

Toi qui vas, par la grise Armor, Maudissant l'amour et ses fièvres, Les violettes de la mort Fleuriront bientôt sur tes lèvres.

Encore une heure, encore un pas, Et ce sera la bonne halte :

Au fond du soir n'entends-tu pas Ce chant qui naît, tremble et s'exalte?

Si pur avec son timbre ancien,

Doux comme un lied, lent comme un thrène,

Le chant du noir musicien

Tantôt plane et tantôt se traîne...

Précurseur des derniers apprêts, Rossignol des nuits sans aurore, Qu'on sera bien sous les cyprès Où tour à tour monte et s'éplore

Ton chant d'extase et de regrets !

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