CONSEILS A UNE BELLE NONCHALANTE
Stalvraz ar bed...
(Abbé Le Lay.)
Sans qu'il t'en coûte rien, Lucy, Que l'humble dépense d'un geste, Veux-tu dans ta demeure agreste Couler des jours francs de souci?
Chaque matin, à la seconde Où le soleil, tel un marchand, Ouvre au bout de ton petit champ La grande boutique du monde,
Lève-toi d'un bond comme lui, Sur les siens mesurant tes sommes La caille appelle dans les chaumes Où traîne encore un peu de nuit.
Et pousse aussitôt tes persiennes Bravement. Geste essentiel ! Lui court déjà les champs du ciel :
Règle tes veilles sur les siennes
Et, quand sur les monts violets La première étoile tremblotte, Tandis qu'il boucle sa roulotte, Comme lui ferme tes volets.
A Jean des Cogne ts.
[C'est sur un vieux cahier d'école déchiré Que j'ai trouvé cet âpre et lourd miserere, Confession d'un cœur défaillant sous la honte. L'auteur — paix à sa cendre ! — habitait Roscané. Je ne sais ni son nom, ni s'il fut pardonné, Ni comment, au milieu des chutes qu'il raconte, Son cœur, son faible cœur de Celte et de marin, Oublieux de la douce femme au front serein Qui l'attendait, filant sa laine à la chandelle. Pouvait, en la trompant, se croire encor fidèle.]
Tout corrodés d'affreux genièvres Et gardant sur leurs matelas, Dans le pli tourmenté des lèvres, Un sourire idiot et las.
On voit au Havre, dans les bouges Du triste quartier Saint-François, Des matelots aux faces rouges Qui sont couchés les bras en croix.
Pauvres gens qui n'ont pas d'histoire, Pas même de foyer souvent, Dont la vie est un purgatoire Dans l'embrun, la houle et le vent!
Comment, au sortir de ces geôles, Eussent-ils pu, seuis, sans appui, Flageolant sur leurs jambes molles, Parer les pièges de la nuit?
SoutierS; chauffeurs, que la consigne Bloquait depuis six mois à bord, Tels arrivaient en droite ligne D'Iquique ou de la Corne d'or;
Barbes fauves, prunelles claires.
Couleur des fiords trop contemplés, D'autres, vieux baleiniers polaires, Débarquaient d'ultimes Thulés;
Et d'autres, au masque de lie.
Émergeaient de l'enfer banquais...
Ah! ce vent, ce vent de folie Qui souffle ici le long des quais!^.
Des filles rôdaient sur les berges; L'air était lourd d'acres senteurs; Aux devantures des auberges Flambaient les alcools tentateurs.
Et ce fut la grande bordée, La ronde ivre qui chaque soir.
Avec des cris de possédée.
Roule de comptoir en comptoir,
Jusqu'à l'heure tardive où l'aube Monte, virginale et sans bruit, Essuyer aux pans de sa robe Le front profané de la nuit...
J'aurais beau dire le contraire, Chère femme aux yeux indulgents, Tu sens bien que je suis leur frère Malgré tout, à ces pauvres gens.
J'ai comme eux sur des mers amies.
En de nonchalants Hellesponts, Connu les longues accalmies.
Les sommeils lourds des entreponts ;
Les mêmes vents gonflaient mes voiles Du même souffle âpre ou joyeux Et la paix blanche des étoiles Coulait pareille dans mes yeux...
Et voilà que l'on criait : « Terre! » Voilà qu'à ce cri fascinant Sortaient tout à coup du mystère Les villes chaudes du Ponant :
Le Havre plein de bruits d'enclumes, Nantes d'odeurs de caroubiers, Et Brest, la Suburre des brumes, Pâmée aux bras de ses gabiers.
Elles se levaient frissonnantes Sur l'eau morne de mon ennui.
Était-ce au Havre, à Brest, à Nantes ? Ailleurs oii là, c'était la nuit...
Et, sous l'or de ta toison fauve, Immobile comme un bouddha, je t'évoque au fond d'une alcôve, Monstrueuse et blanche Amanda;
D'autres, d'autres, des faces peintes, Hâves et dont l'œil charbonnait Parmi les chopes et les pintes De quelque ignoble estaminet;
Tout un tas de chairs anonymeS; Brunes, rousses, les seins pendants, Des yeux où stagnaient de vieux crimes, Des nez ous' qu'il pleuvait dedans...
O dérisoire litanie!
Et comment croiras-tu jamais, Toi la sage, toi la bénie, Chère femme, que je t'aimais?
Ne me dis pas que je blasphème Et tourne tes yeux vers les flots :
Je t'aimais, hélas! comme on aime Chez mes frères les matelots,..
J'ai jeté l'ancre dans ta rade, Sagesse, Paix, Sérénité.
Accueille-le, ce cœur nomade.
Que les courants t'ont rapporté.
Ce n'est plus la folle gabare Qui dansait sur les flots légers, Avec l'Espérance à sa barre Et mes vingt ans pour passagers.
Sa voile en loque où le vent gronde, Ses flancs meurtris par tant d'écueils Disent assez aux yeux du monde La défaite de ses orgueils.
Mais la rade est profonde et sûre Où s'est ancré le vieux ponton Et, pour étancher sa blessure.
Voici le soir, le soir breton,
Le soir qui se penche à sa poupe, Inspecte son flanc démoli Et le calfate avec l'étoupe, La grise étoupe de l'oubli...
A Eugène de Ribier.
RÙN-ROUZ
A Edouard Beaufils.
On raconte qu'à Rome, au temps de Léon dix, Treize cents ans après que la fille de Claude,
Julia, comparable aux lys, Eut sous un marbre blanc clos ses yeux d'émeraude, La pioche par hasard découvrit son tombeau. Et nul corps virginal n'apparut aussi beau. Si clair était son teint qu'on l'eût dite endormie. Sa bouche allait s'ouvrir, ses bras se décroiser, Et la mystérieuse et charmante momie Pour renaître semblait n'attendre qu'un baiser...
Rûn-Rouz, mélancolique et sauvage domaine, Ma jeunesse, pareille à la vierge romaine,
Déclôt ses yeux fanés et renaît lentement
A ton nom triste et doux comme un roucoulement.
Elle aussi semblait morte et n'était qu'endormie.
Vois : la pourpre reflue à sa lèvre blêm.ie.
Il a suffi qu'un soir ton nom fût prononcé
Pour qu'elle se levât du fond de mon passé
Dans sa grâce ondoyante et pensive de Celte,
Avec ses cheveux blonds, ses yeux verts, son cou svelte
Et ce rythme léger, ce verbe sobre et clair.
Qu'un gondolier perdu sur les rives du Guer
Lui transmit autrefois de Fiume ou de Ravennes,
Mêlés au sang latin qui coulait dans ses veines...
Elle approche, et son cœur bat plus fort sous sa main
Aux effluves d'amour qui montent du chemin.
Bien des ans ont passé, bien des nuits, bien des aubes.
Et l'ardent souvenir parfume encor ses robes.
C'est que rien n'a changé : paysage, horizon,
Gens et choses, autour de toi, chère maison,
Tout a gardé sa grâce austère et primitive.
Voici tes humbles murs quadrillés de chaux vive,
Le puits et l'échalier, le balcon sous l'auvent,
Et la grêle saulaie au feuillage mouvant
Et, dans l'étroit courtil cerné d'épines blanches,
Les paresseux asters et les souples pervenches.
O sapins que j'ai vu planter, est-ce bien vous?
Est-ce vous, Landrellec, Guern, Roc'h-Pic, Coztankous,
RUN-ROUZ 233
Vieux noms tout imprégnés d'une saveur bretonne?...
Landiers que vêtaient d'or les fuseaux de l'automne
Et que poudrait d'argent la houppe des avrils,
Roseaux qui palpitiez au vent comme des cils,
Stellaire qui frangeais, dans un pli de la dune,
La mare où les troupeaux viennent boire à la brune,
Tels je vous ai quittés et tels je vous revois :
C'est bien vous, c'est bien vous, vieux amis d'autrefois !
Un air plus vif déjà fouette mon épiderme.
De l'est à l'ouest, la mer est là qui vous enferme
Dans un cercle éternel de sourds gémissements;
Mais sa plainte, où des glas sanglotent par moments,
Nostalgiques appels des cités sOus-marines,
Dont l'écho retentit au fond de nos poitrines
Et fait pleurer en nous des morts mystérieux,
Sa plainte, sous le vide exaspérant des cieux,
Peut s'enfler : de tiédeur et d'ombre enveloppée,
Elle expire à vos bords en vague mélopée...
Amis, je veux vieillir et mourir parmi vous. L'hiver même et ses dards cruels me seront doux. Si je puis abriter ici mon dernier songe. Gloire, fortune, honneurs, beaux oiseaux de mensonge. Dont la quête stérile a déçu maint chasseur! Seule, tu ne mens pas, Nature aux yeux de sœur... O véridique, ô salutaire, ô consolante.
Par tes soins s'élabore un baume en chaque plante.
Et n'es-tu pas aussi celle de qui les doigts Guidaient sur leurs pipeaux les chevriers andois? D'un Tityre breton me prêtant l'âme heureuse, Tandis que je ferai chanter l'avoine creuse, Déroule sur le plan large et pur de mes vers Le souple enchaînement des lois de l'univers ; Exalte au fond des soirs les feux des écobues; Dis les poulains cabrés et les chèvres barbues; Ramène les troupeaux des pâtis où descend Le crépuscule d'or, d'améthyste et de sang; Sur les routes du ciel, d'escales en escales. Rappelle au clocher blanc des légendes pascales Les angélus bénits par l'Anneau du Pêcheur; Verse en nous ta bonté, ton calme, ta fraîcheur Et, de tout vain désir afin qu'elle s'abstienne, Accorde notre vie au rythme de la tienne.
LES BIGOUDENS
A Eugène Le Mouël,
ft On les croit d'origine asiatique. Leur coiffure tripartite tient à la fois de la mitre, du casque, du serre-tète, et se termine par une pointe de forme priapique. D'après certains auteurs, les spirales des disques brodés sur leurs plastrons auraieut une signification religieuse et symboliseraient la création du monde. »
(Les Ethnographes.)
A Plomeur, raides sous leur mitie, En plastrons d'or vert, jaune ou roux, Les Bigoudens, sur le placitre, Tournent au son des binious...
* -Se-
D'où viennent-elles, ainsi faites, Avec leur face sans méplats Et les disques qu'aux jours de fêtes Elles collent sur leurs seins plats?
L'immobilité de leur masque Fait paraître encor plus lointains, Dans l'aigre et sonore bourrasque, Leurs yeux vaguement thibétains.
Peut-être qu'au temps oii la Gaule Châtiait l'orgueil d'Attila, Un débris de tribu mongole Vint à la nuit s'échouer là. '
C'était un plateau solitaire, Un grand cap triste du Ponant, Perdu tout au bout de la terre, Sous un ciel bas et frissonnant.
LES BIGOUDENS 237
Quand l'oeil des fuyards, dans la brume, Put l'explorer le lendemain Un mur circulaire d'écume Partout leur barrait le chemin.
Partout la mer, la mer sans borne!
Son sel corrodait l'eau des puits.
Et, campés sur leur grand cap morne, Ils n'en ont pas bougé depuis.
Ils vivent dans cette ouate blême Les bras croisés sous leurs mentons, Chrétiens, au moins par le baptême, Et, par la langue, Bas-Bretons.
Mais l'âme ancestrale persiste Et c'est toujours comme autrefois Le vieil Orient fataliste Qui stagne en leurs crânes étroits.
C'est lui qui charge leurs corps frustes D'or jaune ou vert ou cramoisi Et qui déroule sur leurs bustes Une Genèse en raccourci;
Et lui qui, sur le front de nacre Des vierges encor dans l'avril, Plante l'obscène simulacre D'un minuscule nerf viril...
O filles des hordes camuses Qui meurtrirent les champs latins, Bigoudens, en vos cornemuses Hennissent des poneys lointains.
Vous plongez au profond des âges; Dans votre Orient fabuleux Vous aviez déjà ces visages Ronds et ces crins aux reflets bleus;
Sous des toits portés par des hampes Et taillés dans des peaux d'élans, Vos yeux retroussés vers les tempes S'ouvrirent voici deux mille ans;
LES BIGOUDENS 239
Et, près des flots lourds endormies, Vous avez l'air, dans vos draps d'or, D'une peuplade de momies Terrée aux confins de l'Armor.