‹ Poésies complètesChapitre 6 sur 44 · A MADAME X · texte numérisé non relu

A MADAME X

ous m'avez demandé des vers ; — je le veux bien;

Ceux-là, je vous promets, ne me coûteront rien. J'ouvre pour vous mon cœur, et je le laisse dire : C'est un pauvre bavard qui vous fera sourire.

Quand vous Técouterez, je serai loin de vous.

Au milieu des chemins. — duand nous reverrons-nous ?

Je pars ; et malgré moi j'ai retourné la tête

Vers la petite rue où vous m'avez fait fête.

C'était en juin; — j'allais cherchant le numéro,

Quand j'entendis soudain le son du piano.

Je frappai. Votre sœur accourut, grave et tendre,

Et me dit : « Taisez-vous, nous allons la surprendre. »

Ah ! ce bonheur facile et charmant entre tous A trop vite passé. Maintenant c'est la peine. J'aurais voulu rester encore une semaine. Demain sera bien triste, hier était si doux !

Là-bas où je m'en vais k lutte sera forte ; Chaque jour se succède amenant son danger ; Et quant je reviendrai frapper à votre porte, Peut-être direz-vous : ce Quel est cet étranger ? »

La vie aura sur moi laissé tomber sa neige ; Mon œil aura perdu de sa jeune clarté. Qu'aura-t-on fait de moi dans dix ans? Que serai-je? Rêveur, rimeur, — ainsi que j'ai toujours été.

Alors, au souvenir de bien des choses folles, Mélancoliquement tous deux nous sourirons, Et tous les deux aussi nous nous rappellerons Des lambeaux de jeunesse et de vagues paroles.

Si j'allais affecter un visage moqueur.

N'y croyez pas au moins ; la paupière mouillée

Trahira sûrement quelque larme oubliée, Larme lente à tarir et qui monte du cœur !

Vous, demeurée au seuil, toujours simple et fidèle, Je vous retrouverai, pauvre front incliné, Auprès de votre fille à treize ans déjà belle, Qlù lèvera sur moi son regard étonné.

Et si cet ange brun que votre lèvre effleure

Vient à vous demander, rougissante à demi :

« Quel est donc ce monsieur qui sourit et qui pleure ? »

En la baisant au front, dites : « C'est un ami. «

Et vous aurez dit vrai. Depuis bien des années, J'ai suivi pas à pas vos jeunes destinées ; D'abord triste, mais calme, et bientôt m'affligeant. Côtoyant votre vie à distance, et songeant. . .

Dieu vous a fait le cœur d'une bonne personne, Un esprit juste et doux dont chacun est charmé, Un regard attendri dans un œil qui rayonne, Une pensée en fleur comme un arbre de mai;

Vous avez le front pur et l'âme généreuse,

Et cet orgueil muet où la haine s'endort.

Les belles qualités pour être malheureuse !

Et commme je vous plains, jeune femme au cœur d'or !

Souffrez donc, puisque c'est la loi funeste et sainte ; Mais répétez, à l'heure où l'on se sent trop las : « Il est quelqu'un qui prend la moitié de ma plainte. » Et pensez quelquefois à ceux qui sont là-bas.

Et si plus tard, au fond d'un meuble qu'on remue. Vous retrouvez ceci, lettre en forme de chant. Vous vous direz peut-être, et malgré vous émue : « Celui qui fit ces vers n'était pas un méchant. »

VRESSE chaude et forte A qui j'ouvre ma porte

Les jours de désespoir,

Ivresse, viens ce soir!

Viens, éclate et flamboie!

Ivresse, sois ma joie !

Apaise à flots pressants La soif de tous mes sens !

Viens, nous irons, ma chère.

Voir sous le réverbère Les ivrognes ronflants Et rouges de vins blancs ;

Et ces fakirs des halles, Qui rêvent sur les dalles D'un cabaret impur, Les yeux fixés au mur.

Sur le seuil des tavernes, Trébuchants, les yeux ternes, Ta bouche me dira Hoffmann et Lan tara.

Quelle forme enchantée, Courtisane protce. Quel costume impromptu Pour moi vêtiras-tu ?

Auras-tu robe blanche, Col étroit, lourde hanche, Et, Champagne engageant, La couronne d'argent?

Seras-tu la coquine Et svelte médocquine,

ODE A l'ivresse 7$

Qu'on boit à petit feu, Fille de Richelieu ?

Ou la Flamande épaisse, Honneur de la kermesse, Dont Brauwer le fripon Tracasse le jupon?

Terrible ou caressante, Pâlie ou rougissante, Au diable l'embarras !

Viens comme tu voudras.

Viens, pourvu que je voie, Vieille fille de joie, Étinceler encor L'eau-de-vie aux yeux d'or.

Sans voile, sans agrafe.

Toute nue, en carafe, Éclair emprisonné Sous le cristal orné !

yé ODE A l'ivresse

Viens, je suis ion poète I Avant que je te jette Mes bras autour du cou, Va mettre le verrou.

Est-ce que tu me boudes?

Pose là tes deux coudes, Et, pendant que je bois, Parle-moi d'autrefois.

Te souvient-il, drôlesse, De ma grande tristesse Et des pleurs insensés Que nous avons versés?

Heures trop tôt flambées!

Grosses larmes tombées!

Fureurs sous les balcons !

Délires sans flacons !

Bah ! si je vous regrette, C'est peut-être en pocie,

Et peut-être ai-je tort De croire mon cœur mort.

L'amour ! je le retrouve, Chaud comme sang de louve, Au fond du verre ardent Qui grince sous ma dent !

Mettre, ô folle merveille!

Des baisers en bouteille, Et, comme une liqueur.

Boire à longs traits son cœur !

Aussi bien, ma maîtresse C'est toi, toi seule, Ivresse!

Et, dans tes bras de feu, A tout j'ai dit adieu.

Cet amour que j'étale Pour toi, belle brutale, On en sait le pourquoi :

Tu ne trompes pas, toi!

78 ODE A l'ivresse

Viens, les coupes sont prêtes, Madère des tempêtes !

Toi, gin qui fais les fous, Et vin à quatre sous !

Viens, il me faut la lutte Sous la table en culbute, Tous deux à bras-le-corps, Ht les yeux en dehors !

Les bouteilles qu'on casse.

Les chaises que ramasse Le plaintif hôtelier Tordant son tablier;

Les coups, et puis la garde, Et le sang qu'on regarde Couler stupidement Sur le plancher fumant...

Prends toute ma tendresse; Je t'appartiens, Ivresse :

ODE A l'ivresse 79

Maintenant c'est ton tour, Et que meure l'Amour !

Meurs, toi qui fus mon maître, Meurs deux fois ; — et peut-être Q.u'un jour, en frappant là, Plus rien ne répondra !

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