DIX-HUITIÈME SIÈCLE
Sur ce tabouret-là souffrez que je m'assoie ;
Je détournerai l'œil autant que vous voudrez,
Et vous ferai passer votre mule de soie
Entre les deux rideaux, quand vous vous chausserez,
E soir vient ; le bruit de l'enclume Va s'éteindre dans un moment ;
Le chœur des marmots dans la brume
Se débat plus confusément.
A mon pas relevant la tête,
Grogne un chien fidèle et crasseux.
Va, ce n'est rien, ma bonne bête,
Rien que le pas d'un paresseux.
Je m'arrête auprès d'une ferme; La chandelle vient d'y briller :
Aux fentes des volets qu'on ferme Je vois les apprêts du foyer.
Sur la table la ménagère Pose le cidre aux flots mousseux.
Honnêtes gens, paix et prière !
Laissez passer un paresseux.
L'ouvrier, dont la tâche est faite, Sourit aux siens d'un regard doux ; De sa femme il penche la tête, Il prend l'enfant sur ses genoux.
Sueurs du front, gloires de l'âme !
Hélas ! je ne suis pas de ceux Qui savent nourrir une femme.
Laissez passer un paresseux.
Adieu ! je ne suis pas des vôtres.
Je n'ai pas d'outils dans les mains ; De mes stériles patenôtres Je fatigue en vain les chemins.
Errant, j'ai laissé passer l'heure, Poursuivant un métier chanceux.
Aimez, travaillez, moi je pleure; Laissez passer un paresseux.
Allons, remettons-nous en route, Puisqu'aucun bonheur ne m'est dû.
Tout dans cette nuit qui m'écoute Dit à mon regret : Temps perdu !
Honte sur moi si je succombe !
Ces gens, ils peuvent mourir, eux.
Mais moi, je volerais ma tombe!... Laissez partir un paresseux.
Écrit dans un faubourg de Nantes.