A MADAME
Il est donc vrai, vous voââ plaignez aussi , Vous dont YœW noir, gai comme un jour de fête , Du monde entier pourrait chasser Tennui.
Combien donc pesait le souci
Qui vous a fait baisser la tête?
C'est, j'imagine, un aussi lourd fardeau
Que le roitelet de la fable;
Ce grand chagrin qui vous accable
-Me fait souvenir du roseau ;
Je suis bien loin d'éli'e le chêne.
Mais , dites*moi , vous qu'en un autre temps (Quand ûos aïeux vivaient en bons enfants) J'aurais nommée Iris , ou Philis, ou Climùn«>, , Vous qui , dans ce siècle bourgeois , Osez encor me permettre parfois
De vous appeler ma marraine, Est-ce bien vous qui m'écrivez ainsi , El songiez- vous qu'il faut qu'on vous réponde?
Saviez-vous que , dans votre ennui , Sans y penser, madame et chère blonde ,
Vous me grondez comme un ami ^
Paresse est manque de courage ,
Dites-vous; s'il en est ainsi,
Je vais me remettre à l'ouvrage.
Hélas! l'oiseau revient au ûid ,
Et quelquefois même à la cage.
Sur mes lauriers on me croit çndormî ; C'est trop d'honneur pour un instant d'oubli ,
El dans mon lit les lauriofs n'ont que faire. Ce ne serait pas mon affaire.
Je sommeillais seulement à demi , A côté d'un brin de verveine Dont le parfum vivait à peine , Et qu'en rêvai^j'avais cueilli:
Je rayourai , ce coupable silence , Ce long repos, si maltraité de vouSi, Paresse, amour, folie ou nonchalance^ Tout ce tcmjfs perdu me fut donx.
Je dirai plus , il me fut profitable; Et si jamais mon inconstant esprit Sait révêtir de quelquo iable ' Gequela Vérité m'apprit^ ; ^.
Je vous paraîtrai moins coupable.
Le silence est un conseiller Qui dévoile plus d'un mystère; Et qui veut un jour bien parler . .
Doit d'abord apprendre à se taire.
Et quand oni se tairait toujours , Du moment qu'on vit et qu'on aime , Qu'importe le reste? et vous-même ^ Quand avez-vous compté les jours?
Et puisqu'il faut que tout s'évanouisse, N'est-ce doqc pas une folle avarice , De conserver comme un trésor Ce qu'un coup de vent nous enlève?
Le meilleur de ma vie à passé comme un. rêve
Si léger ^ qu'il m'est cher encor. , Mais revenons à vous, ma charmante marraine'.
Vous croyez donc vous ennuyei*?
El rhiver qui s'en vient, rallumant le foyer,
A fa i t . rêver la châ tôla ine . ,
Un roman, dites-vous, pourrait vous égayer;
Triste chose à vous envoyer !
Que ne demandez-vous uu conte à La Fontaine?
C'est avec celui-Iù qu'il est bon de veiller;
Ouvi'ez-le sor votre oreiller >
Vous verrez se lever l'aurore.
Molière l'a prédit, et j'en suis convaincu,
Bien des choses auront vécu
Quand nos enfants liront encore
Ce que le bonhomme a conté,
Fleur de sagesse et de gaîté.
Mais, quoi! la mode vient, et tue un vieil usage. On n'en veut plus, du sobre et franc langage
Dont il enseignait la douceur, Le seul français, et qui vienne du cœur;
Car, n'en déplaise à l'Italie,
La Fontaine, sachez^le bien ,
En preriant tout,- n'imita rien ; Il est sorti du sol de la patrie , Le vert laurier qui couvre sou tombeau ; ^ Conmie l'antique , il est nouveau.
Ma protectrice bien-aimée,
Quand votre lettre parfumée Est arrivée à votre enfant gâté , Je venais de causeï^ en toute liberté
Avec le grand ami Shakspeare.
Du sujet, cependant, Boccace était l'auteur; Car il féconde tout, ce charmant inventeur; Même après l'autre, il fallait le relire.
J'étais donc seul , ses Nouvelles en main , Et de la nuit la lueur azurée ,
Se jouant avec le matin , i
Ëtincelait sur la tranche dorée j
Du petit livre florentin ; j
Et je songeais, quoi qu'on dise ou qu'on fasse, Combien c'est vrai que les Muses sont sœurs : Qu'il eut raison , ce pinceau plein de grâce ' Qui nous les montre au sommet du Parnasse ,
Comme une guirlande de fleurs!
412 POÉSiES NOUVELLES.
La Fon laine a rt dans Boccace^
Où Shakspeare fbntlatt en pleurs. - Sera-ce Irop que dVuhardlr ma muse] Jusqu'à tenter <le traduire à mon tour Dans ce livre amoprcux une histoire d'amour?
Mais tout est bon qui vous amuse.
Je n'oserais, si ce n'était pour vous; Car c'est beaucoup que d'essayer ce style Tant oublié , qui fut jadis si doux ^
£t <|M'aujourd*hui Ton eroit facile.
Il fut donc , dan9 notre cité ,
Selon ce qu'on nous a conté (Boccace parle ainsi, la cité , c'est Florenee) , Un gros marchand, riche, homme d'importance,
Qui de sa femme eut un edfant,
Âpres quoi , presque sur-le-champ , . Ayant mis ordre à ses affaires,
Il passa de ce monde ailleurs..
La mère survivait; on nomma des tuteurs ,
Gens loyaux , j>rndenls et sévères ,
Capables de se faire honneur
En gardant: les biens d'un mineur.
Le jouvenceau , courant le voisinage ,
Sei^lit d*abord douceur de c<Bur
Pour une.fille de son âge
Qui pour père avait nn tailleur; Et peu h peu , l'eilfant devenant homme , Le temps changea l'habitude en amour y
De telle sorte que Jérôme Sarfs voir Silvia ne pouvait vivre un jour.
 son voisin la fille accoutumée Aima bientôt comme elle était aimée.
De ce danger la mère s'avisa , Gronda son fils, longtemps moralisa , Sans.rien gagner par force ou par adresse.
Elle croyait que la richesse
Eu ce mondé doit tout changer, Et d^un baisson peut faire un oranger *.
Ayant donc pris les tuteurs à partie , La mère dit : « Cet enfant que voici , » Lequel n^a pas quatorze ans, Dieu merci , . » Va désoler le reste de ma vie.
i) M s^est si bien amouraché
» De la fille d'un mercenaire, » Qu'un de ces jours , s'il n'en est empêché ,
M Je vais me réveiller grand' mère.
» Soir ni matin , il ne la quitte pas.
» C'est , je crois , Silvta qu'on l'appelle; » Et s'il doit voir quelque autre dans ses bras ,
» Il se consumera pour elle.
» Il faudrait donc, avec votre agrément,
i> L'éloigner par quelque voyage :
» 11 est jeune , la tillc est sage,
» Elle l'oublira sûrement; » Et nous le marirons à quelque honnête femme. »
Les tuteurs dirent que la dame
Avait parlé fort sagement :
« Te voilà grand , dirent-ils à Jérôme ^
» H est boa de voir bu pays.
M Va-t'en passer quelques jours à Paris,
tt Voir ce que c'est qu'un gentilhomme , » Le bel usage, et comme on vit là-bas;
A Dans peu de temps tu reviendras. »
A ce conseil , le garçon , comme on pense ,
Répondit qu'il n'en ferait rien ,
Et qu'il pouvait voir aussi bien
Gomment l'on vivait à Florence.
La-dessus , la mère en fureur Répond d'abord par une grosse injure;
' ProTsrbeflorenUn.
414 POÉSIi:S JNOU^PLLES.
Puis elle prend IVnfant par la douceur ,
On le raisoiiue , on le conjure , À. SCS tuteurs il lui faut obéir; On lui pronfiet de ne le retenir Qu'un au au plus. Tant et tant on le prie , Qu'il cèdeenfid. H -quitte sa patrie ; Il part , tout plein de ses amours , Comptant les nuits, comptant^les jours , Laissant derrière lui la moitié de sa vie.
L*exil dura deux ans ; ce^ lon^ terme passé , Jérôme revint à Florence, Damai d^amour plus que jamais blessé, Croyant sans doute être récompensé.
Mais cVstnin grand tort que Tabsence.
Pendant qu'au l.ojn courait le jouvenceau ,
La filte s'était mariée. i
En revoyant les rives de l'Arno , il n'y trou\a que le tombeau De son espérance oubliée.
D^abord il nVn murmura point, Sachant que le monde ^ en ce point , Agit rarement d'autre sorte.
De l'infidèle il connaissait la porte , Et tous les joure ir passait sur le seuil , Espérant un signe ^ un coup d'œii , Un rien , comme on fait qiiand on aime.
Hais tous ses pas furent perdus; SU via ne le connaissait plus , Dont il sentit une èquleur extrême. .
Cependant , .avant d'en mourir j Il voulut de sou souvenir .
Essayer de parler lui-même.
Le mari n'était pas jaloux , Ni la femme bien surveillée.
Un soir que les iiouveaux époux Chez un voisin étaient à la veillée ,
Dans la maison , au tomber de la niiît, Jérôme entra , se cacha près du lit,
Derrière une pièce de toile;
Car l'époujc était tisserand, Et fabriquait celte espèce de voile
Qu'on met sur un balcon toscan.
Bientôt après le^ mariés rentrèrent ,
Et presque aussitôt se couclièrenL
Dès qu^il entend dormir Lépoux , Dans l'oftibre, vers Silvia Jérôme s'achemine,
Et, lui posant la main sur la poilrine.
Il lui dit doucement: « Mon âme, dormez-vous? » La pauvre enfant, croyant voir un fantôme, Yoidut crier; le jeune homme ajouta :
« Ne criez p'hs , je suis voK*e Jérôme. »>
« Pour Tamour de Dieu , dit Silvia ,
» Allez-vous-en, je vous en prie.
» 11 est passé, ce temps de notre vie » Où notre enfance eut loisir de s'aimer.
»*Vous Voyez , je suis mariée.
» Dans les devoirs auxquels je suis liée ,
» Il ne me sied plus de penser
» A vouis revoir ni vous entendre.
» Si moi^marî venait à vous surprendre ,
» Songez que te morndre des maux » Serait pour moi d'en perdre le repos ; » Songez quUl m'aime et que je suis sa femme. » A ce discours, le malheureux amant
Fut navré jusqb'au fond de l'âme.
Ce fut^n vain qu'il peignit soù tourment.
Et sa constance et sa tnisère;
Par promesse ni par prière , Tout son chagrin ne put rien obtenir.
Alors , sentant la mort venir , Il demanda que, pour grâce dernière,
Elle le laissât se coifeher
Pendant un instant auprès à^elle,
Sans bouger et sans la toucher ,
Seulement pour se réchauffer , Ayant au eœur une glace inortelle; Lui promettant de ne pas dire un mot ,
Et quUl partirait aussitôt
Pour ne la ne voir de sa vie..
Ijà jeune femme , ayant quelque compassioif ,
Moyennant la condition ,
Voulut contenter son envie.
Jérôme profita d'un tvMmeul de pitié;
Il se coucha pr^ deSilvie.
Considérant alors quelle longue amitié
Pour cette femme il avait eue ,
Et quelle était saVfruaulé, Et Tespérancc à tout jamais perdue , 1 1 résolut de cesser de souffrir , Et , rassemblant dans un dernier soupir
Toutes les forces de sa vie ,
Il serra la main de sa mie, ' «
Et rendit Ta me à son côté. >
Siivia , non sans quelque surprise ,
Admirant sa tranquillité , Resta d'abord quelque temps indécise»
« Jérôme , il faut sortird'ici,
•» Dit-elle enfin, rheureVavance. »
Et comme il gardait le silence.
Elle pensa qu'il s'était eiidormi.
' Se soulevant donc à demi , Et doucement Til^pelant à voix basse ,
Elle étendit la main vers lui ,
Et le trouva froid comme glace.
Elle s'en étonna d'abord ;
Bientôt, l'ayant louché ptus fort ,
Et voyant sa peine inutile,
Son iimi restant imnftobile.
Elle comprit qu'il était mort.
Que faire? 14 n*ctail pas facile De le savoir eu un moment pareil. Elle avisa (le demander conseil  son mnrl, le tira de son somme , Et lui conla rhistoirc de Jérôme Comme un malheur advenu depuis peu ,
San^ dire à qui , ni dans quel lieu; « En pareil cas, répondit le bonhomme^
i> Je crois que le meilleur serait
w De porter le mort en secret » A son logis, Ty laisser i^ans rancune,
» Car la femme n*a point failli ,
» Et le mal est à la Fortune. »
« -— C'est donc à nous de faire ainsi , »
Dit la femme; et, prenant la main de son mari ,
Elle lui fil toucher prés d'elle
Le corps sur son lit étend a.
Bien que troublé par ce coup imprévu , L'époux se lève, allume sa chandelle.
Et, sans entrer en plus de mots.
Sachant que sa femme est ûdèle ,
Il charge le corps sur son dos , **
A sa maison secrètement remporte ,
Le dépose devant la porte , Et s'en revient sans avoir été vu.
Lorsqu'on trouva , le jour étant venu ,
Le jeune homme couché par terre ,
Ce fut une grande rumeur;
Et le pire , dans ce malheur , *
Fut le désespoir de la mère. Le médecin aussitôt consulté.
Et le corps partout visité.
Comme on n'y vit point de blessure,
Chacun parlait à sa façon
De cette sinistre aveniure.
La populaire opinion Fut que Tamour de sa maîtresse Avait jeté Jérôme en cette advereité , Et qu'il était mort de tristesse', Comme c'était la vérité, v Le corps fut donc h Téglisè porté , X Et là s'en vint la malheureuse mère,' Au milieu des ayis en deuil , ETihaler sa douleur amère. . ^
Tandis q ri" on menait le cercueil , Le tisserand , qui, dans le fond de l'âme , Ne laissait pas d'4tre inquiet :
h 11 est bon , dit-il à sa femme, n Qu^ tu prennes ton Tnantelet , H Et t'eu ailles à cette église i> Où l'on enterre ee garçon » Qui mourut hier à la inaison.
>» J'ai qiylque peur qu'on ne médise » Sur cet inattendu trépas; »> Et ce serait un mauvais pas , j> Tout innocents que nous en sommes.
» Je nie tiendrai parmi les hommes , » Et prirai Dieu , tout en les écoutant.
» De ton côté, prends soin d''en faire autant
» A l'endroit qu'occupent les femmes.
» Tu retiendras ce que ces bonnes âmes » Diront de nous , et nous ferons » Selon ce que nous entendrons. »
La pitié trop lard à Si I vie » Était venue, et ce discours lui plut.
Celui dont un baiser eut conservé la vie , Le voulant voir encore , elle s'en fut.
Il est étrange, il est piijçsque incroyable-, Combien c'est chose itiexplicable Que la puissance de l'amour.
. Ce cœur , si chaste et si sévère ,
Qui scmblail fermé »an$ relour
Quand la fortune était prospère,
Tout à coup s'ouvrit au malheur.
 peine 4ans Téglise entrée ,
De compassion et d'horreur
Silvia se sentit pénélrée; L'ancien amour s'éveilla tout entier.
Le front baissé , de son manteau voilée ,
Traversant la triste assemblée , Jusqu'à la bière il lui fallut aller;
Et là , sous le drap mortuaire . Sitôt qu'elle vit son ami ,
Défaillante et pous^nt un cri ,
Comme une sœur embrasse un frère,
Sur le cercueil elle tomba;
Et comme la douleur avait tué Jérôme ,
De sa douleur ainsi mourut Silvia.
Cette fois ce fut au jeune homme
A céder la moitié du lit :
L'un près de l'autre on les ensevelit.
Ainsi ces deux amants séparés sur la terre •
Furent unis, et la mort iit . Ce que l'amour n'avait pu faire.