‹ Poésies complètes de Alfred de MussetChapitre 59 sur 110 · SCÈNE · texte numérisé non relu

SCÈNE

■je jardin. (Il est MMit*|

Le doc F^AERTE en robe de chambre, SÎLVIO enveloppé

d'un manteau,

LAERTE

fiOrsque cette luear, que vous voyez lâchas, Après avoir erré do fenêtre en fenêtre , Tournera «vers ce coin pour ne pîus reparaître, U sera temps d'agir. — Ëtle y marche à (grands pa«.

SILVIO

Je vous l^ai dit, seigneur, cela ne me pkit pas.

LAERTE

Eh bien? moi, tout cela m'amuse à la fotîc.

Je ne fais pas la guerre à la mélancolie;

Après f oisiveté , c'est le meilleur des maux.

En général , d'ailleurs, c'est ma pierre de touche ;

Elle ne pousse pas , cette plante farouche ^

Sur la majestueuse obésité des sots.

Mais la gaité , Silvio ,^ted mieux à la vieillesse;

Nous voulons la beauté poub aimer la tristesse. ^

Il faut bien mettre un peu de rouge à soixante ans;

C'est le métier des vieux de dérider le temps.

On fait de la vieillesse une chose honteuse ;

C'est tout simple : fci-bas, chez les trois qusfrts des gens ,

Quand elle n'est pas prude, elle est entremetteuse.

Cassandre est ta terreur d(^ vieillards in<lulgents.

Croyez-vous cependant , mon cher, que la nature

Laisse ainsi par oubli vivre sa créutnre?

Qu'elle uous ait donné trente ans pour exister, Ët^ie reste pour geindre ou bien pour tricoter? Figuirez-vous , Silvio, que j'ai , la nuit dernière, * Chanté fort joliment pendant une heure entière. C'était pour intriguer mes filles; mais, ma foi, Je crois, ei#vérité, que j^ai chauté pour moi.

SILTIO.

Aussi , dans tqut cela , cher duc , c'est vous que j'aime. Il faudra pourtant bien redevenir moi-même.

Songez donc, mon ami^ qu^lne restera rien Du héros de roman.

LAERTE

Mon Dieul je le sais bien.

Un roman dans un lit, on n'en saurait,que faire< On réalise là tous ceui qu'on a rêvés.

Après la bagatelle , il faut le .nécessaire; Et j'espère pour vous, mon cher, que vous Tavez. Très-ordinairenlent , dans ces sortes* de choses , Ceux qui parlent beaucoup savent prouver très-peu. C'est ce qui montre en tout la sagesse <le Dieu. Tous ces galants musqués , fleuris comme des roses, Qu^on voit soir et matin courir les rendez^vous , S'assouplir comme un gant autour des jeunes filles. Escalader les murs , et danser sur les grilles , Savent au bout du doigt ce qui vous manque, à vous. Vous avez dans le cœur, Silvio, ce qui leur manque. Je me nu)que d'avoir pour gèndre^un saltimbanque Ca\|^ble de passer par le trou d'une clé.

Si vous étiez comme eux , j'en serais désolé* Mais la méthode existe : -^ il faut songer à plaire. Une fois marié, parbleu ! c'est votre affaire. Permettez-moi , de grâce, une aiitre question. Avez- vous jusqu'ici vécu sans passion ?

En un mot... franchement , tnon cher, êtes-vous vierge?

SILVIO

Vierge du cœur à l'àme, et de la tête aux pieds.

liABRTE.

Bon ! je ne hais rien tant que les jeunes roués.

Le cœur d'un libertin est fait comme une auberge ;

Ofi y trouve à toute heure un grand feu bien nourri ,

Un bon £^, un bon lit — et la clef sur la porte.

Mais on entre aujoui^d^ui : demain il faut qu'on sorte^!

Ce n'est pas ce bois-là dont on fait un mari.

Que tout v6ussoit nouveau, quand la femme est nouvelle.

Ce n'est jamais un bien que l'on soit plus vieux qu'elle,

Ni du corps ni du cœur. — Tâchez de deviner.

Quel bonheur, en amour, de pouvoir s'étonner?

Elle aura ses secrets , et vous aurez les vôtres.

Restez longtemps enfants : vous nous en ferez d'autres.

Ce secret-là surtout est si vite oublié !

SILVTO.

Si ma femme pourtant croit trouver un roué , Quel misérable effet fera mon ignorance!

N'appréhendez-vous rien de ces étonnements?

* LAERTE

Ceci pourrait sonner comme une impertinence.

Mes filles n'ont, monsieur, que de très-bons romans. Ah ! ^ilvio, je ,vous livre une^fleur précieuse. Effeuillez lentement cette ignorance heureuse. Si vous saviez quel tort se font bien des maris , Jlo se livrant , dai^ l'ombre , à des secrets infâmes , Pour le fatal plaisir d'assimiler leurs femmes Aux femnftes sans pudeur dont ils les ont appris! Ils ne leur laissent plus de neuf que l'adultère. Si vous étiez ainsi , j'aimerais m^ui Irus.

Rappelez-vous ces mols^ qui sont dans l'Hespérus : « Respectez votre femme , amassez de la terre Ht Autour de cette fleur prêle à s'épanouir ; » Mais n'en laissez jamais tomber dans son calice. »

SILVIO

Mon père, embrassez-moi. —Je vois le ciel s'ouvrir.

LAEBTC.

Vous êtes, mon enfant, plusblanc qu*une géiiissc; Votre bon petit cœur est plus pur que sou Lait; Vous vous en défiez , et' c'est ce qui me plalt: ••

Croyez -en un vieillard qui vous donne sa dMe, Puisque je \ou8 ai pris pour remj»jir ma fattiille, Fiez-vous à mon clmix*. — Je itc me trompe pas. .

6ILVI0. ♦

La lumière s'en va de fenêtre en fenêtre.

LAERTE

L'heure va donc sofmer.— Mon fils, vien^ dans mes bras.

SliVIO. •

Elle se perd dans Tombrc, elle va disparaître»

LAEBTE.

Tôa rôle est bien appris? Tu n*as rien oublié?

SILVIO

La lumière s'étc,int.

LAERTE

Bravo ! Theure est vent^.

Suivons tout doucement le mur de Tavenue.

Allons, mon cavalier, sur la pointe du pied.

{Exeunt,)

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