‹ Poésies complètes de Charles d'Orléans, revues sur les manuscrits avec préface, notes et glossaireChapitre 13 sur 272 · XXXVI PREFACE · texte numérisé non relu

XXXVI PREFACE

entré dans la diplomatie euroix'enne ; la royauté n'avait pas encore t'ait prévaloir l'iticc de patrie telle qu'elle existe aujourd'hui; la patrie, sous la léodalité, était à la fois plus t;énérale et plus restreinte, elle ne visait pas directement la France, mais la chré tienté et la municipalité. Toutetois l'opinion publique avait adopté certains instincts d'une haute générositi chevaleresque, et, nous ic répétons, elle ne permettait pas d'attaquer les forteresses de l'homme qu'on tenait en capti\ité.

C'est en 14S2, que la sympathie éveillée par Jeanne d'Arc et la politique de la duchesse de Bourt^ogne commencèrent à faire entrevoir à Charles de nouvelles chances de salut. Rymer, dom Plancher, danâ son histoire de Bourgogne, Monstrelel, (Hiartier, les chroniqueurs de Charles Vil, les poésies du duc luimême, nos archives nous renseignent sur les incertitudes de ces huit années, où le pauvre prince fut le jouet de la politique anglaise et où il laissa trop voir combien la captivité avait obscurci son jugement et brisé son âme. C'est dans cet intervalle, en ellet, qu'oublieux des hères résolutions d'autrefois, il fit, pour le dire en deux mots, soumission au roi d'Angleterre et cela sans réserve. Je n'ai pas mission de l'en excuser, j'écris son histoire, non son apologie; je fais la biographie non pas d'un héros, mais d'un pojte, et j'ai tout droit de le blâmer bien que j'aie entrepris d'esquisser sa vie et de publier ses rimes. Mais si cet abaissement, ou cette erreur, peuvent difficilement s'excuser, ils s'expliquent fort bien. Il faut lire dans le tome IV de l'histoire de Bourgogne, de dom Plancher, le très-curieux récit des relations que les ambassadeurs de Bourgogne ont, en 141^3, avec le duc d'Orléans. On ne veut le laisser communiquer avec personne; il tient ses renseignements politiques uniquement des Anglais; on surveille jusqu'à ses moindres gestes, il ne peut écrire, sans une permission qui lui est ordinairement refusée. Le prince ajoute qu'il est désespéré de passer sa vie dans les fers, que tout le monde l'abandonne. Il ignore que les négociateurs français font de sa liberté une des conditions du traité de paix; il se rappelle seulement cet acte du 4 juin 1402 où Charles VI s'engage à payer la rançon des tils de son frère, au cas où ils seraient prisonniers. Enfin, il dit expressément qu'il veut se procurer

la libcrtî à toute force. C'est dans ce désespoir, dans les conséquences intellectuelles et morales d'une telle situation, d.ms ces vingt-cinq années d'une telle servitude qu'on trouve l'explication de l'acte humiliant et inutile de 143IÎ. Il ignorait le véritable ctat des allai rci dj France. De plus la loi Salique, on le sait maintenant, n'avait pas alors cette grande autorité qu'elle acquit par la suite. La légitimité de Cliariss \ U avait été fortement mise en question. Henri VI d'.Angl.tjrre, petit-lils de Charles VI, reconnu comme hjrit.er de la couronne de France par un consentement dont on avait dû exagérer la généralité, et par une assem'olée que les Anglais aimaient à faire passer pour les Etats généraux, avait des apparences de roi de France tout autant que d'Angleterre. Ces usages, ces lois, ces préjugés de la fjoj.ilitj auxquels l'ai'fait mainte lois allusion, ne donnaient pas à Charles sur le patriotisme les idées que nous avons aujourd'hui. Ces raisons me portent à croire que ses contemporains, me Heurs juges de la situation historique, ne le jugèrent pas aussi sévèrement que nous avons le droit de le faire au nom de la morale.

Nous pourrions donner ici la liste des demandes que Jean Hardouin lui apporta à Londres, au nom de ses sujets, aux Pâques de 1437; ce nous serait un spécimen des aflaires courantes qu'il avait à traiter pendant sa captivité, en dehors des grandes questions de politique générale. Mais j'ai hâte d'arriver à ce douzième jour de novembre où il se trouve à Grave- Hnes et absolument libre. Il l'était en fait depuis le 3 du même mois. Mais ce 12, il avait encore à prêter un millième et dernier serment de reconnaissance et de tendresse au roi d'Angleterre.

Je voudrais pouvoir donner le texte de la convention écrite en latin le 2 juillet 1440 à Windsor. J'y rencontre une ampleur de style, une aisance de dignité, une sincérité de tristesse et un développement de sentiments personnels qui me font attribuer ce document à Charles lui même. Après avoir déploré l'état de

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misère où il est rcdiiit et qui l'empêche de trouver aisjmcnt la somme qu'il eût si facilement recueillie au djbut de sa captivité, il s engage à donner immédia.emcnt 80,000 saluts d'or — ciont deux valent un noble anglais. — 11 fournira dans les six mois 120,000 autres écusd'or pour le payement desquels s'engagent le Oaupnin, le duc de Bretagne, le duc d'Alençon, le comte de V endome, etc.; plus 20, "oo autres écusd'or; s'engageant à ne se considérer comme djtinitivement djlivrj que dans un an, à ne pas prendre avant ce temps les armj.i contre le roi d'Angleterre, à venir reprendre sa prison s'il ne peut compIJiement payer.

11 avait dû surtout sa di.ivrance au iluc de Bourgogne et à ces vue; politiques qui préparaient le dernier combat de la féodalité contre la royauté. Les grands vassaux voulaient être au complet, et la diplomatie anglaise continuait, en le relâchant, la politique aui l'avait engag je à le garder jusqu'alors. Dans les eux cas elL- \oulait alhxiblir la France, hier en lui enlevant un clJment de lorce, un prince du sang; aujouiM'iiui en lui envoyant un nouvel élément de discorde, un ch.t fjodal. Il nous faut ici encore renvoyer nos lecteurs aux chroniqueurs de Charles \'1I, aux hi uoires gjnirales. Notre duc, aprJs avoir été soustrait au mouvement gjniral de la ci\ilisation française, pendant ces vingt-cinq ans passés dans la demi-mort de l'exil, et dans cette oo.îcurité des préjugis étranger , revenait en France avec les idjes de l'an 1415. Il se croyait encore au tenps de Ciirles 'VI et de la puissance absolue des princes-du sang, il de\*int l'instrument de la politique bourguignonne, comme il avait été le jouet de la diplomatie anglaise, jusqu'à ce que l'âge é'eignant les derni'.res ardeurs cie cette ambi^ tion renouvelle, son inte.ligence et sa bonté naturelles vinrent en aide à son insouciance, à ses habitudes de loisirs poétiques et de labeur 'philosophique, et donnèrent gain de cause à la diplomatie de Charles VII et aux conseils du véritable patriotisme.

La vieillesse venait d'ailleurs; il avait quarante-neuf ans quand il sortit de prison, i^ès l'âge de quarante-

) trois ans, il se plaint de ses infirmités, et en iqSy, il annonçait solennel ement qu'il quittait le Dieu Amours. On n'attendait pas toujours si tard, et son lutur secrétaire, Antoine Astezan,dJclare, à l'âge de trente I ans, qu'il devient trop grave pour rester amoureux.

Cet âge, cette gravité, l'estime compatissante et la vénération entourant un prince qui avait tant souffert pour la France; le grand rôle que lui, son nom, son drapeau, son parti avaient dans les chroniques, son intelligence, son état de prince du sang lui gardèrent une situation très-haute et très imposante. Nous ne le voyons mêlé et en première ligne aux plus grandes atl'aires. iMais, je le ripèie, je me borne a signaler les traits les plus personnels, ou les moins connus.

Il avait été délivré le 3 novembre 1440 — avec la réserve que j'ai indiquée. — • I^a politique bourguignonne avait tant de hâte de l'attacher décidément à e.le, que le G il est tiancj à Marie de Clèves, fille de Marie de Bourgogne et nièce de Philippe de Bourgogne. Le contrat de mariage est rei;u le G novembre par Jean Pocholle, bourgeois de Montreuil, garde des sceaux du bailliage d'Amiens, en la ville de Montreuil. Marie apporta 100,000 saluts d'or en dot. Le mariage est célébré !e 18 à Saint-Omer. Les nouveaux épou.^ suivent Philippe en Flandre jusqu'à Gand où on se sépare après des tendresses infinies. Charles reçoit la Toison d'or, et donne à son bel-oncle l'ordre du Camail. Maipre don d'ailleurs que Charles prodiguait et continua de prodiguer comme nous le montrent les plaintes de Alonstrelet et les comptes de la maison de Valois. — le ne ;iuis me retenir de citer, parmi les personnares qui le reçurent, la femme de Poton de Xaintrailles.

C'est au :. cmeit de ce troisième mariage qu'il m'est le moins dilii^i.c d'esquisser le portrait de mon héros. Un manuscrit (traduction de la Passion, Bib. Nationale, 968,) nous donne deux portraits qu'on croit être le sien et celui de Marie de Clèves. Malheureusement les couleurs en sont fort ternies. Il reste une ligure maigre, sèche, une grande bouche, un nez fin, une physionomie austère. .Marie de Clèves nous présente une figure longue, grave, blanche, peu attrayante. Dans l'Armoriai manuscrit du Héraut Beny nous avons un autre portrait de lui un peu plus jeune. Mais c'est bien L même tvpe, cou long, figure maigro à l'air naif et timide, d'une vulgarité presque champêtre, nez fin Lglrement retroussé!^ cheveux châtains, teint fort coloré. Il est là presque le seul de tous ces personnages peintsdont le visage ne soit pas arrondi. La statue

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