RONDEAU CXXIII
On ne peut servir en deux lieux.
Choisir convient ou çà, ou li ; Afestu tire qui pourra Pour prendre le pis ou le mieulx
Qu'en dittes vous, jeunes et vieulx?
Parle qui parler en vouldra ; On ne peut ser\ ir en deux lieux,
Choisir convient ou çà. ou là.
Les faiz de ce monde sont tieulx:
Qui bien fera, bien trouvera; Chascun son paiement aura, Tesmoing les Déesses et Dieux; On ne peut servir en deux lieux.
Quant tu es courcé d'autres choses, Cueur, mieulx te vault en paix laisser, Car s'on te vient araisonner, Tost y trouves d'estranges gloses.
De ton desplaisir monstrer n'oses A aucun, pour te conforter; Quant tu es courcé d'autres choses Cueur, mieulx te vault en paix laisser.
De tes lèvres les portes closes Penses de saigement garder, Que de hors n'eschappe Parler Qui descouvre le pot aux roses, Quant tu es courcé d'autres choses.
Du comte de Clermont.
Le truchemen de ma pensée Qui de long temps est commencée, Va devers vous, pour exposer Ce que de bouche proposer A'ofe, craingnant d'esire tancée.
148 CHARLES d'oRLÉANS.
Combien que chose n'a pensée.
Dont deust estre desavancée, Comme au long vous pourra gloser.
Le truchemen de ma pensée Qui de long temps est commencée. Va devers vous pour exposer.
Si soit par vous recompensée Et selon son cas avancée, Pour mieulx se povoir disposer; Car plus ne pourra reposer, Jusques sa joye ait prononcée, Le truchemen de ma pensé-'.
Le truchemen de ma pensée, Qui est venu devers mon cueur, De par Reconfort, son seigneur, Lui a une lettre^apportée.
Puis a sa créance contée, En langaige plain de doulceur, Le truchemen de ma pensée, Qui est venu devers mon cueur.
Response ne lui est donnée.
Pour le présent, c'est le meilleur; Il aura, par conseil greigneur, Son ambaxade despeschée.
Le truchemen de ma pensée.
RONDEAU GXXVI.
Le truchemen de ma pensée, Qui parle maint divers langaige, M'a rapporté chose sauvaige Que je n'ay point acoustumée.
En françoys la m'a translatée, Comme tressouffisant et saige.
Le truchemen de ma pensée, Qui parle maint divers langaige.
Quant mon cueur l'a bien escoutée, Il lui a dit : Vous faittes raige, Oncques mais n'ouy tel messaige ; Venez vous d'estrange contrée, Le truchemen de ma pensée?
RONDEAU CXXVH.
J'ayme qui m'ayme, autrement non; Et non pour tant, je ne hay rien, Mais vouldroye que tout feust bien, A l'ordonnance de Raison.
Je parle trop, las ! se faiz mon!
Au fort, en ce propos me tien:
J'ayme qui m'ayme, autrement non; Et non pour tant, je ne hay rien.
De pensées son chapperon A brodé le povre cueur mien; Tout droit de devers lui je vien.
Et m'a baillé ceste chançon :
J'ayme qui m'ayme, autrement non.
l5o CHARLES d'oRLÉANS.
RONDEAU CXXVIU.
Comme le subgiet de Fortune, Que i'ay esté en ma jeunesse, Encores le suis en vieillesse; Vers moy la trouve tousjours une.
Je suis ung de ceulx, soubz la lune, Qu'elle plus à son vouloir dresse, Comme le subgiet de Fortune, Que j'ay esté en ma jeunesse.
Ce ne m'est que chose commune.
Obéir fault à ma maistresse ; Sans machier, soit joye ou tristesse. Avaler me fault ceste prune.
Comme le subgiet de Fortune.
Quelque chose derrière.
Convient tousjours rjnrder, On ne peut pas monstrer Sa voulenté entière.
Quant on est en frontier'^ De Dangereux Parler, Quelque chose derrière, Convient tousjours garder
Se Pensée legiere Vcult motz trop despenser Raison doit espargnier.
Comme la tresoriere, Quelque chose derrière.
RONDEAUX. l5l
Ce qui m'entre par une oreille, Par l'autre sault, comme est venu, Quant d'y penser n'y suis tenu ; Ainsi Raison me le conseille.
Se i'oy dire : vecy merveille, L'ung est long, l'autre court vestu ; Ce qui m'entre par une oreille, Par l'autre sault, comme est venu.
Mais paine pert et se traveille.
Qui devant moy trayne ung festu ; Comme ung chat, suis vieil et chenu ; Legierement pas ne m'esveille Ce qui m'entre par une oreille.
Que cuidez vous qu'on verra, Avant que passe l'année?
Mainte chose démence Estrangement, çà et là.
Veu que des cy, et des jà.
Court merveilleuse brouée, Que cuidez vous qu'on verra, Avant que passe l'année ?
"Viengne que advenir pourra!
Chascun a sa destinée, Soit que desplaise, ou agrée:
Quant nouveau monde vendra, Que cuidez vous qu'on verra?
l52 CHARLES d'oRLÉANS.
Du comte de Clcnnont.
De bien on mal, le bien faire l emporte, N'est il pas vray, ainsi que dit cliascun ? Elas, ouy, car je n'en voy pas iinij; Qid à la fin d'un jeu ne se déporte.
Je vous diray, quant la personne est morte Et a bien fait : il n'a este commun.
De bien ou mal, le bien faire l'emporte, N'est il pas vray, ainsi que dit cliascun?
Faisons le donc, nous trouverons la porte De Paradis, oii il n'entre nesunf^, Qiie peu ne soit, s'il n'est trop importun De prier Dieu, et à vous m'en rapporte. De bien ou mal, le bien faire l'emporte.