‹ Poésies complètes de Charles d'Orléans, revues sur les manuscrits avec préface, notes et glossaireChapitre 16 sur 272 · XLIV PREFACE · texte numérisé non relu

XLIV PREFACE

fin du Moyen Age. Les états de dépenses de la maison d'Orléans nous fournissent tous les éléments de ce curieux travail. Ils nous montrent jusque dans ses plus intimes détails cette petite cour de Bloi-s, élégante, paisible, brillante, ordonnée, pittoresque, grave et résonnant de rimes.

Les poésies que nous publions nous ouvrent aussi quelques-unes des perspectives de cette existence. Nous voyons dans cet échange de rimes, dans ces jeux poétiques, le; idées dominantes, les amis de la maison, les personnages qui passent, les serviteurs qui pensent. Il faudrait creuser un peu et se laisser, trop peut-être, aller à l'imagination pour donner à tous les pîojtes qui s'agitent autour du prince une physionomie caractérisée ; mais nous y voyons comme correspondants ou comme compagnons en Apollon, des poètes, des écrivains qui ont lai se quelque nom, YLU^n , Reiié^ d'Anjou , Olivier de la Marche, Meschinot, peut-être Georges Chastelain, Robertet, \'illebrJme ; puis les princes et grands seigneurs Jeun de Lorraine, Jean de Bourbon, le grand sénéchal, Jacques de la Trémoille, le cadet d'Albret, Boucicaut, Jean de Garancières, les .sires de Tignonvilie, de Torsy, etc. ; enfin, les serviteurs et officiers du prince et de la princesse, Guiot et Philippe Pot, Boulainvilliers, Pierre Chevalier, Blosseville, les deux Caillau, Gilles des Ormes, Le Voys, Le Goût, Benoit d'Amien, Faret, l-raigne, Fredet, Cadier, etc. A ces distractions poétiques se joignait le jeu d'eschecs pour le prince, dont les partenaires principiaux sont Gilles des Ormes et Guillaume de Fontenay ; de dames, de marelle, ou de glic, pour la duchesse, qui joue le^plus souvent avec Philippe ou Guiot Pot; puis les plaisirs que les fêtes traduionnelles du Moven Age apportaient, et auxquels les bateleurs, les musiciens, les danseurs, les ménestrels de passage tra\ailiaient ; puis encore venaient les voyages, les rencontres de princes, qui se rattachaient parfois à cette partie de la vie, grave et politique, que nous avons notée plus haut; puis les messages qui apportent ou envoient les nouvelles, les livres, les joyaux; cntin les promenades champêtres, les exercices de piété, les occupations administratives de ces immenses domaines, les aumônes, les dons. Oui, c'est bien là l'existence de Charles d'Orléans telle que nous la montrent les comptes de sa maison.

J'ose à peine citer quelques-unes des notes que j'y ai prises, tant je crains de ne savoir me borner. Je ne puis pourtant rcsistcr à indiquer ces cadeaux du )Our de l'an 14G3, aux enfants de chœur de Saint-Sauveur de Blois, pour festoyer l'évcque qu'ils ont nomm j le jour des Innocents ; à l'évêque des Fous, pour se régaler; aux ménestrels de Blois qui viennent jouer; aux pages pour régaler le Roi qu'ils nomment le jour des Rois, etc., etc. Disons encore que les gages ordinaires de toute la maison pour le mois de mai 1430, qui me parait représenter une moyenne, sont de 855 livres i5 sous tournois; les dépenses de la maison, personnelles au duc et à la duchesse, les dons, messages et voyages, au mo;s ùe février 1457, par exemple, sont de qoo livres i sol 3 deniers; en avril 1456, 601 livres 8 s. 6 d.; en novembre 1459, 786 livres 2 sols I denier; en voyage pour le duc avec vingt quatre chevaux, la duchesse avec douze, pour tel seigneur ou dame de sa noitrrit.ire, on de sa société, comme M'"' d'Estampes ou le sire de Beaujeu, et une suite nombreuse, on dépense 12 livres par jour; en juillet 145g le duc reçoit de son argentier, pour argent de poche, 10 livres 20 sous et la duchesse i 10 sous tournois.

Je ne veux pas oublier cette habitude si caractéristique et que nous indique un contemporain, Jacques du Clercq : « Il fut de belle et honneste vie (il s'agit de notre prince), et servit fort bien Dieu et ne feit oncques puis chose que bon prince ne debvoit faire. Toutes les semaines, le jour de vendredy, donnoit à treize pauvres à disner et les servoit luy mesme et après leur lavoit les pieds comme Nostre Seigneur Jésus Christ feit à ses apostres. Il mourut comme bon chrestien. » Il était devenu infirme, non pas de cette infirmité un peu coquette dont ses vers nous en treticnnent depuis l'année 1437, mais l'âge lui pesai fort; il dit en 1463 qu'il ne pouvait plus écrire, plus même signer. Il se rendit pourtant à Tours, à cette assembLe de princes et seigneurs que Louis XI avait réunis vers le milieu de décembre 14Ô4. Charles d'Orléans voulut prendre la défense du duc de Bretagne accusé par le roi. Mais, dit le bon Claude de Seyssel, Louis XI " le contemna de paroles sans avoir regard à la majesté de sa vieillesse ni à sa loyauté. Dont, de ■>.vt»^f. qu'il en eut, et autrement pour débilité de sa

XLVl PRÉFACE.

personne, il finit sa vie dedans deux jours. » Il mourut le 4 janvier i4(33, à Ainboise, quelques-uns '.lisent à (^hàlcllerault. Les comptes nous iiuliqucni avec quelle hâte on avait cherché à Orléans son m de^in, — que nous trouverons rimant dans ce recueil de rondeaux — maistre Jehan Caillau. Ils nous montrent encore comment l'on dJpensa 'i,bb-] livres 2 sous G ileniers tournois pour le deuil, et comment Louis XI laissa à sa veuve 12,000 livres de pension.

Nous avons expliqué au début de cette esquisse biographique quelle fortune subit sa renommée. Nous indiquerons dans nos notes quelques pièces de lui dont ses contemporains enrichirent leurs propres œuvres. L'abbi Sellier, frappé de la irbertj t'rançoise, de l'heureuse f'acilitj, de la retenue et de la décence relative de ses vers, commença sa r surrection au xvm' siècle. Depuis lors il a pris dans notre histoire littéraire une place supérieure que plusieurs critiques vigoureuses, violentes même, ne lui ont pas enlevée. La plupart des historiens ont été frappés en effet de cette qualité qu'il a et que j'ai essayé de résumer en disant que c'est un des classiques du Moyen Age : il n'appartient à aucune école, il est uniquement de l'école française.

Ces deux volumes fourniront les éléments du procès. Les lecteurs, en pardonnant la monotonie inhérente à ce genre de poésie intime, comprendront tout ce qu'il y a de véritable élégance et de charmante finesse dans cette simplicité qui ne saurait lutter avec la puissante grossièreté de Villon, et qui demande une grande culture intellectuelle pour être bien goûtée, mais qui ne ressemble en rien à la banalité des polisseurs de rimes du xvia' et du xix» siècles.

Il faut juger Charles d'Orléans comme un poète méridional. Il possède les qualités de la langue d'oc plutôt que de la langue du Nord. Il en a les défauts aussi. Je voudrais dire en terminant que c'est un troubadour qui a abandonné la langue provençale. Il a de la littérature du midi la monotonie, l'étroitesse de l'idée, l'absence de conception, mais la grâce, la politesse, la mesure, la perfection de la forme et, à défaut de l'ardeur qu'il ne montre guère, une exquise sensibilité. Moralement, politiquement, historiquement, nous l'avons jugé aussi impartialement que possible. Mais je crois que malgré ses fautes et ses faiblesses, il esv difficile de vivre auprès de lui quelque temps, comnac

nous l'avons fait, sans se sentir pris de tendresse pour ce prince doux, généreux, sincirre et sage, aimant les lettres et les arts, avec cette vive et intelligente passion dont Mécène est resté le type, aimant les pauvres, ses serviteurs et ses amis, avec une charité, une fine bonhomie et une loyauté parfaite. Enfin nous pouvons surtout lui savoir gré et d'être un des pires de Tesj^rit français et l'un des maîtres de la tangue française.

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