‹ Poésies complètes de Malherbe; (volume 2)Chapitre 18 sur 81 · AUX DAMES · texte numérisé non relu

AUX DAMES

Pour les demi-dieux marins, conduits par Neptune. STANCES. *

qu'une sagesse profonde Aux aventures de ce monde Préside souverainement; Et que l'audace est mal apprise De ceux qui font une entreprise Sans douter de l'événement !

Le renom que chacun admire Du prince qui tient cet empire Nous avoit fait ambitieux De mériter sa bienveillance, Et donner à notre vaillance Le témoignage de ses yeux.

Nos forces, partout reconnues, Faisoient monter jusques aux nues Les desseins de nos vanités; Et voici qu'avecque des charmes Un enfant qui n'avoit point d'armes Nous a ravi nos libertés.

Belles merveilles de la terre, Doux sujets de paix et de guerre, Pouvons-nous avecque raison Ne bénir pas les destinées, Par qui nos âmes enchaînées Servent en si belle prison ?

L'aise nouveau de cette vie ^ Nous ayant fait perdre l'envie De nous en retourner chez nous, Soit notre gloire ou notre honte, Neptune peut bien faire compte De nous laisser avecque vous.

Nous savons quelle obéissance Nous oblige notre naissance De porter à sa royauté; Mais est-il ni crime ni blâme, Dont vous ne dispensiez une âme Qui dépend de votre beauté ?

Qu'il s'en aille à ses Néréides, Dedans ses cavernes humides, Et vive misérablement Confiné parmi ses tempêtes; Quant à nous, étant où vous êtes, Nous sommes en notre élément.

AU ROI HENRI LE GRAND

Sur l'heureux succès du voyage à Sedan. ODE.

Junfin après les tempêtes Nous voici rendus au port; Enfin nous voyons nos têtes Hors de l'injure du sort.

Nous n'avons rien qui menace De troubler notre bonace;

Et ces matières de pleurs, Massacres, feux et rapines, De leurs funestes épines Ne gâteront plus nos fleurs.

Nos prières sont ouïes:

Tout est réconcilié;

Nos peurs sont évanouies:

Sedan s'est humilié.

A peine il a vu le foudre

Parti pour le mettre en poudre,

Que, faisant comparaison

De l'espoir et de la crainte,

Pour éviter la contrainte

Il s'est mis à la raison.

Qui n'eût cru que ses murailles, Que défendoit un lion, N'eussent fait des funérailles Plus que n'en fit Ilion, Et qu'avant qu'être à la fête De si pénible conquête, Les champs se fussent vêtus Deux fois de robe nouvelle, Et le fer eût en javelle Deux fois les blés abattus ?

Et toutefois, ô merveille !

Mon Roi, l'exemple des Rois, Dont la grandeur nonpareille Fait qu'on adore ses lois, Accompagné d'un Génie Qui les volontés manie, L'a su tellement presser D'obéir et de se rendre,

Qu'il n'a pas eu pour le prendre Loisir de le menacer.

Tel qu'à vagues épandues Marche un fleuve impérieux De qui les neiges fondues Rendent le cours furieux; Rien n'est sûr en son rivage; Ce qu'il treuve il le ravage, Et, traînant comme buissons Les chênes et les racines, Ote aux campagnes voisines L'espérance des moissons.

Tel, et plus épouvantable, S'en alloit ce conquérant, A son pouvoir indomptable Sa colère mesurant.

Son front avoit une audace Telle que Mars en la Thrace; Et les éclairs de ses yeux Etoient comme d'un tonnerre Oui gronde contre la terre, Quand elle a fâché les cieux.

Quelle vaine résistance A son puissant appareil N'eût porté la pénitence Qui suit un mauvais conseil, Et vu sa faute bornée D'une chute infortunée, Comme la rébellion Dont la fameuse folie Fit voir à la Thessalie Olympe sur Pélion ?

Voyez comme en son courage, Quand on se range au devoir, La pitié calme l'orage Que l'ire a fait émouvoir.

A peine fut réclamée Sa douceur accoutumée, Que d'un sentiment humain Frappé non moins que de charmes, Il fit la paix, et les armes Lui tombèrent de la main.

Arrière, vaines chimères De haines et de rancueurs; Soupçons de choses amères, Eloignez-vous de nos cœurs; Loin, bien loin, tristes pensées, Où nos misères passées Nous avoient ensevelis; Sous Henri, c'est „tfie voir goutte, Que de révoquer en doute Le salut des fleurs de lis.

O Roi, qui du rang des hommes

T'exceptes par ta bonté;

Roi, qui de l'âge où nous sommes,

Tout le mal as surmonté;

Si tes labeurs, d'où la France

A tiré sa délivrance,

Sont écrits avecque foi,

gui sera si ridicule

Qui ne confesse qu'Hercule

Fut moins Hercule que toi?

De combien de tragédies, Sans ton assuré secours,

Etoient les trames ourdies Pour ensanglanter nos jours ?

Et qu'auroit fait l'innocence, Si l'outrageuse licence, De qui le souverain bien Est d'opprimer et de nuire, N'eût trouvé pour la détruire Un bras fort comme le tien ?

Mon Roi, connois ta puissance:

Elle est capable de tout;

Tes desseins n'ont pas naissance

Qu'on en voit déjà le bout;

Et la fortune amoureuse

De la vertu généreuse

Trouve de si doux appas

A te servir et te plaire,

Que c'est la mettre en colère

Que de ne l'employer pas.

Use de sa bienveillance, Et lui donne ce plaisir Qu'elle suive ta vaillance A quelque nouveau désir; Où que tes bannières aillent, Quoi que tes armes assaillent, Il n'est orgueil endurci, Que, brisé comme du verre, A tes pieds elle n'atterre, S'il n'implore ta merci.

Je sais bien que les oracles Prédisent tous qu'à ton fils Sont réservés les miracles De la prise de Memphis; Malherbe. ç

Et que c'est lui dont l'épée, Au sang barbare trempée, Quelque jour apparoissant À la Grèce qui soupire, Fera décroître l'empire De l'infidèle Croissant.

Mais tandis que les années Pas à pas font avancer L'âge où de ses destinées La gloire doit commencer, Que fais-tu, que d'une armée, A te venger animée, Tu ne mets dans le tombeau Ces voisins dont les pratiques De nos rages domestiques Ont allumé le flambeau ?

Quoique les Alpes chenues Les couvrent de toutes parts Et fassent monter aux nues Leurs effroyables remparts, Alors que de ton passage On leur fera le message, Qui verront-elles venir, Envoyé sous tes auspices, Qu'aussitôt leurs précipices Ne se laissent aplanir?

Crois-moi, contente l'envie Qu'ont tant de jeunes guerriers D'aller exposer leur vie Pour t'acquérir des lauriers, Et ne tiens point ocieuses Ces âmes ambitieuses,

POÉSIES DE MALHERBE. 6j

Qui jusques où le matin Met les étoiles en fuite Oseront sous ta conduite Aller quérir du butin.

Déjà le Tessin tout morne Consulte de se cacher, Voulant garantir sa corne, Que tu lui dois arracher; Et le Pô, tombe certaine De l'audace trop hautaine, Tenant baissé le menton, Dans sa caverne profonde S'apprête à voir en son onde Choir un autre Phaéton.

Va, monarque magnanime, Souffre à ta juste douleur Qu'en leurs rives elle imprime Les marques de ta valeur.

L'astre dont la course ronde Tous les jours voit tout le monde N'aura point achevé l'an Que tes conquêtes ne rasent Tout le Piémont, et n'écrasent La couleuvre de Milan.

Ce sera là que ma lyre, Faisant son dernier effort, Entreprendra de mieux dire Qu'un cygne près de sa mort, Et, se rendant favorable Ton oreille incomparable, Te forcera d'avouer Ou'en l'aise de la victoire

Rien n'est si doux que la gloire De se voir si bien louer.

Il ne faut pas que tu penses

Trouver de l'éternité

En ces pompeuses dépenses

Qu'invente la vanité ;

Tous ces chefs-d'ceuvres antiques

Ont à peine leurs reliques;

Par les Muses seulement

L'homme est exempt de la Parque;

Et ce qui porte leur marque

Demeure éternellement.

Par elles traçant l'histoire De tes faits laborieux, Je défendrai ta mémoire Du trépas injurieux; Et quelque assaut que te fasse L'oubli par qui tout s'efface, Ta louange dans mes vers, D'amarante couronnée, N'aura sa fin terminée Qu'en celle de l'univers.

CHANSON

Vç/u' autres que vous soient désirées, Qu'autres que vous soient adorées,

Cela se peut facilement; Mais qu'il soit des beautés pareilles A vous, merveille des merveilles,

Cela ne se peut nullement.

Que chacun sous telle puissance Captive son obéissance,

Cela se peut facilement; Mais qu'il soit une amour si forte Que celle-là que je vous porte,

Cela ne se peut nullement.

Oue le fâcheux nom de cruelles Semble doux à beaucoup de belles,

Cela se peut facilement; Mais qu'en leur âme trouve place Rien de si froid que votre glace,

Cela ne se peut nullement.

Qu'autres que moi soient misérables Par vos rigueurs inexorables,

Cela se peut facilement; Mais que la cause de leurs plaintes Porte de si vives atteintes,

Cela ne se peut nullement.

Qu'on serve bien, lorsque l'on pense En recevoir la récompense,

Cela se peut facilement; Mais qu'une autre foi que la mienne N'espère rien et se maintienne,

Cela ne se peut nullement.

Qu'à la fin la raison essaie Quelque guérison à ma plaie,

Cela se peut facilement; Mais que d'un si digne servage La remontrance me dégage,

Cela ne se peut nullement.

Qu'en ma seule mort soient finies Mes peines et vos tyrannies,

Cela se peut facilement; Mais que jamais par le martyre De vous servir je me retire,

Cela ne se peut nullement.

I hilis qui me voit le teint blême, Les sens ravis hors de moi-même, Et les yeux trempés tout le jour, Cherchant la cause de ma peine, Se figure, tant elle est vaine, Qu'elle m'a donné de l'amour.

Je suis marri que la colère Me porte jusqu'à lui déplaire; Mais pourquoi ne m'est-il permis De lui dire qu'elle s'abuse, Puisqu'à ma honte elle s'accuse De ce qu'elle n'a point commis ?

En quelle école nonpareille Auroit-elle appris la merveille De si bien charmer ses appas Que je pusse la trouver belle, Pâlir, transir, languir pour elle, Et ne m'en apercevoir pas ?

Gh ! qu'il me seroit désirable Que je ne fusse misérable Que pour être dans sa prison !

Mon mal ne m'étonneroit guères,

Et les herbes les plus vulgaires M'en donneroient la guérison.

Mais, ô rigoureuse aventure !

Un chef-d'œuvre de la nature, Au lieu du monde le plus beau Tient ma liberté si bien close, Oue le mieux que je m'en propose "C'est d'en sortir par le tombeau.

Pauvre Philis malavisée, Cessez de servir de risée, Et souffrez que la vérité Vous témoigne votre ignorance, Afin que perdant l'espérance, Vous perdiez la témérité.

C'est de Glycère que procèdent Tous les ennuis qui me possèdent, Sans remède et sans réconfort; Glycère fait mes destinées, Et comme il lui plaît mes années Sont ou près ou loin de la mort.

C'est bien un courage de glace, Où la pitié n'a point de place, Et que rien ne peut émouvoir; Mais quelque défaut que j'y blâme, Je ne puis l'ôter de mon âme, Non plus que vous y recevoir.

AU ROI HENRI LE GRAND

J e le connois, Destins, vous avez arrêté Ou'aux deux fils de mon roi se partage la terre, Et qu'après le trépas ce miracle de guerre Soit encore effroyable en sa postérité.

Leur courage, aussi grand que leur prospérité, Tous les forts orgueilleux brisera comme verre; Et qui de leurs combats attendra le tonnerre, Aura le châtiment de sa témérité.

Le cercle imaginé, qui de même intervalle Du nord et du midi les distances égale, De pareille grandeur bornera leur pouvoir.

Mais, étant fils d'un père où tant de gloire abonde, Pardonnez-moi, Destins, quoi qu'ils puissent avoir, Vous ne leur donnez rien s'ils n'ont chacun un monde.

AU ROI HENRI LE GRAND

IVloN roi, s'il est ainsi que des choses futures L'école d'Apollon apprend la vérité, Quel ordre merveilleux de belles aventures Va combler de lauriers votre postérité !

Que vos jeunes lions vont amasser de proie ! Soit qu'aux rives du Tage ils portent leurs combats, Soit que de l'Orient mettant l'empire bas, Ils veuillent rebâtir les murailles de Troie.

Ils seront malheureux seulement en un point; C'est que, si leur courage à leur fortune joint Avoit assujetti l'un et l'autre hémisphère,

Votre gloire est si grande en la bouche de tous, Que toujours on dira qu'ils ne pouvoient moins faire, Puisqu'ils avoient l'honneur d'être sortis de vous.

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