‹ Poésies complètes de Malherbe; (volume 2)Chapitre 28 sur 81 · ALCANDRE PLAINT LA CAPTIVITE DE SA MAITRESSE · texte numérisé non relu

ALCANDRE PLAINT LA CAPTIVITE DE SA MAITRESSE

\Aje d'épines, Amour, accompagnent tes roses ! Oue d'une aveugle erreur tu laisses toutes choses

A la merci du sort !

Ou'en tes prospérités à bon droit on soupire ! Et qu'il est malaisé de vivre en ton empire,

Sans désirer la mort !

Je sers, je le confesse, une jeune merveille, En rares qualités à nulle autre pareille,

Seule semblable à soi ; Et, sans faire le vain, mon aventure est telle, Que de la même ardeur que je brûle pour elle,

Elle brûle pour moi.

Mais parmi tout cet heur, ô dure destinée !

Que de tragiques soins, comme oiseaux de Phinée,

Sens-je me dévorer !

Et ce que je supporte avecque patience, Ai-je quelque ennemi, s'il n'est sans conscience,

Qui le vît sans pleurer ?

La mer a moins de vents qui ses vagues irritent Que je n'ai de pensers qui tous me sollicitent

D'un funeste dessein ; Je ne trouve la paix qu'à me faire la guerre , Et si l'enfer est fable au centre de la terre,

Il est vrai dans mon sein.

Depuis que le soleil est dessus l'hémisphère,

Qu'il monte, ou qu'il descende, il ne me voit rien

Quq plaindre et soupirer ; [faire

Des autres actions j'ai perdu la coutume, Et ce qui s'offre à moi, s'il n'a de l'amertume,

Je ne puis l'endurer.

Comme la nuit arrive, et que par le silence, Qui fait des bruits du jour cesser la violence,

L'esprit est relâché, Je vois de tous côtés sur la terre et sur l'onde Les pavots qu'elle sème assoupir tout le monde,

Et n'en suis point touché.

S'il m'advient quelquefois de clore les paupières, Aussitôt ma douleur en nouvelles matières

Fait de nouveaux efforts, Et de quelque souci qu'en veillant je me ronge, Il ne me trouble point comme le meilleur songe

Que je fais quand je dors.

Tantôt cette beauté, dont ma flamme est le crime, M'apparoît à l'autel, où, comme une victime

On la veut égorger ; Tantôt je me la vois d'un pirate ravie ; Et tantôt la fortune abandonne sa vie

A quelque autre danger.

En ces extrémités la pauvrette s'écrie :

« Alcandre, mon Alcandre, ôte-moi, je te prie,

Du malheur où je suis. »

La fureur me saisit, je mets la main aux armes ; Mais son destin m'arrête, et lui donner des larmes,

C'est tout ce je puis.

Voilà comme je vis, voilà ce que j'endure, Pour une affection que je veux qui me dure

Au delà du trépas ; Tout ce qui me la blâme offense mon oreille, Et qui veut m'affliger, il faut qu'il me conseille

De ne m'affliger pas.

On me dit qu'à la fin toute chose se change,

Et qu'avecque le temps les beaux yeux de mon Ange

Reviendront m'éclairer ; Mais voyant tous les jours ses chaînes se restreindre, Désolé que je suis ! que ne dois-je point craindre,

Ou que puis-je espérer? ■

Non, non, je veux mourir ; la raison m'y convie ; Aussi bien le sujet qui m'en donne l'envie

Ne peut être plus beau ; Et le sort qui détruit tout ce que je consulte, Me fait voir assez clair que jamais ce tumulte

N'aura paix qu'au tombeau.

Ainsi le grand Alcandre aux campagnes de Seine Faisoit, loin de témoins, le récit de sa peine,

Et se fondoit en pleurs ; Le fleuve en fut ému; ses Nymphes se cachèrent, Et l'herbe du rivage où ses larmes touchèrent

Perdit toutes ses fleurs.

SUR LE MÊME SUJET

STANCES

\/ue n'êtes-vous lassées, Mes tristes pensées,

De troubler ma raison,

Et faire avecque blâme Rebeller mon âme

Contre ma guérison ?]

Que ne cessent mes larmes,

Inutiles armes , Et que n'ôte des cieux La fatale ordonnance

A ma souvenance Ce qu'elle ôte à mes yeux ?

O beauté nonpareille,

Ma chère merveille, Oue le rigoureux sort Dont vous m'êtes ravie

Aimeroit ma vie S'il m'envoyoit la mort !

Quelles pointes de rage

Ne sent mon courage, De voir que le danger En vos ans les plus tendres

Menace vos cendres D'un cercueil étranger?

Je m'impose silence

En la violence Que me fait le malheur ; Mais j'accrois mon martyre,

Et n'oser rien dire M'est douleur sur douleur.

Aussi suis-je un squelette ;

Et la violette Qu'un froid hors de saison Ou le soc a touchée

De ma peau séchée Est la comparaison.

Dieux, qui les destinées

Les plus obstinées Tournez de mal en bien, Après tant de tempêtes

Mes justes requêtes N'obtiendront-elles rien ?

Avez-vous eu les titres

D'absolus arbitres De l'état des mortels Pour être inexorables

Quand les misérables Implorent vos autels ?

Mon soin n'est point de faire En l'autre hémisphère

Voir mes actes guerriers ,

Et jusqu'aux bords de l'onde Où finit le monde

Acquérir des lauriers.

Deux beaux yeux sont l'empire Pour qui je soupire ;

Sans eux rien ne m'est doux ;

Donnez-moi cette joie Oue je les revoie,

Je suis Dieu comme vous.

STANC ES (Sur le même sujet.)

.L/onc cette merveille des cieux, Pour ce qu'elle est chère à mes yeux, En sera toujours éloignée, Et mon impatiente amour, Par tant de larmes témoignée, N'obtiendra jamais son retour?

Mes vœux donc ne servent de rien ; Les Dieux, ennemis de mon bien,

POÉSIES DE^VIALHERBE. 10 J

Ne veulent plus que je la voie, Et semble que les rechercher De me permettre cette joie Les invite à me l'empêcher.

O beauté, reine des beautés, Seule de qui les volontés Président à ma destinée, Pourquoi n'est comme la toison Votre conquête abandonnée A l'effort de quelque Jason ?

Quels feux, quels dragons, quels taureaux, Quelle horreur de monstres nouveaux Et quelle puissance de charmes Garderoit que jusqu'aux enfers Je n'allasse avecque les armes Rompre vos chaînes et vos fers ?

N'ai-je pas le cœur aussi haut, Et pour oser tout ce qu'il faut Un aussi grand désir de gloire Que j'avois lorsque je couvri D'exploits d'éternelle mémoire Les plaines d'Arqués et d'Ivri ?

Mais quoi ! ces lois dont la rigueur Tiennent mes souhaits en langueur Régnent avec un tel empire, Que si le ciel ne les dissout, Pour pouvoir ce que je désire Ce n'est rien que de pouvoir tout.

Je ne veux point en me flattant Croire que le sort inconstant

De ces tempêtes me délivre ; Quelque espoir qui se puisse offrir, Il faut que je cesse de vivre Si je veux cesser de souffrir.

Arrière donc ces vains discours, Qu'après les nuits viennent les jours, Et le repos après l'orage ; Autre sorte de réconfort Ne me satisfait le courage, (Due de me résoudre à la mort.

C'est là que de tout mon tourment

Se bornera le sentiment ;

Ma foi seule, aussi pure et belle

Comme le sujet en est beau,

Sera ma compagne éternelle,

Et me suivra dans le tombeau.

Ainsi d'une mourante voix Alcandre au silence des bois Témoignoit ses vives atteintes, Et son visage sans couleur Faisoit connoître que ses plaintes Etoient moindres que sa douleur.

Oranthe, qui par les zéphirs Reçut les funestes soupirs D'une passion si fidèle, Le cœur outré de même ennui, Jura que s'il mouroit pour elle, Elle mourroit avecque lui.

Page 1