POUR UNE MASCARADE
STANCES
>eux-ci de qui vos yeux admirent la venue, Pour un fameux honneur qu'ils brûlent d'acquérir, Partis des bords lointains d'une terre inconnue, S'en vont au gré d'amour tout le monde courir.
Ce grand Démon qui se déplaît
D'être profane comme il est
Par eux veut repurger son temple,
Et croit qu'ils auront ce pouvoir,
Que ce qu'on ne fait par devoir,
On le fera par leur exemple.
Ce ne sont point esprits qu'une vague licence Porte inconsidérés à leurs contentements; L'or de cet âge vieil où régnoit l'innocence N'est pas moins en leurs mœurs qu'en leurs accou-
La foi, l'honneur et la raison [trements;
Gardent la clef de leur prison;
Penser au change leur est crime;
Leurs paroles n'ont point de fard,
Et faire les choses sans art
Est l'art dont ils font plus d'estime.
Composez-vous sur eux, âmes belles et hautes; Retirez votre humeur de l'infidélité; Lassez-vous d'abuser les jeunesses peu cautes, Et de vous prévaloir de leur crédulité;
N'ayez jamais impression
Que d'une seule passion,
A quoi que l'espoir vous convie; Bien aimer soit votre vrai bien; Et, bien aimés, n'estimez rien Si doux qu'une si douce vie.
On tient que ce plaisir est fertile de peines, Et qu'un mauvais succès l'accompagne souvent; Mais n'est-ce pas la loi des fortunes humaines, Ou'elles n'ont point de havre à l'abri de tout vent ?
Puis cela n'advient qu'aux amours
Où les désirs, comme vautours,
Se paissent de sales rapines;
Ce qui les forme les détruit;
Celles que la vertu produit
Sont roses qui n'ont point d'épines.
CHANSON
£st-ce à jamais, folle Espérance, Que tes infidèles appas M'empêcheront la délivrance Que me propose le trépas ?
La raison veut, et la nature, Qu'après le mal vienne le bien; Mais en ma funeste aventure, Leurs règles ne servent de rien.
C'est fait de moi, quoi que je fasse; J'ai beau plaindre et beau soupirer, Le seul remède en ma disgrâce, C'est qu'il n'en faut point espérer.
Une résistance mortelle Ne m'empêche point son retour; Quelque Dieu qui brûle pour elle Fait cette injure à mon amour.
Ainsi trompé de mon attente, Je me consume vainement, Et les remèdes que je tente Demeurent sans événement.
Toute nuit enfin se termine; La mienne seule a ce destin, Que, d'autant plus qu'elle chemine, Moins elle approche du matin.
Adieu donc, importune peste A qui j'ai trop donné de foi; Le meilleur avis qui me reste, C'est de me séparer de toi.
Sors de mon âme, et t'en va suivre Ceux qui désirent de guérir; Plus tu me conseilles de vivre, Plus je me résous de mourir.
v^/yoi donc, ma lâcheté sera si criminelle, Et les vœux que j'ai faits pourront si peu sur moi, Que je quitte ma dame, et démente la foi Dont je lui promettois une amour éternelle ?
Que ferons-nous, mon cœur? avec quelle science Vaincrons-nous les malheurs qui nous sont préparés? Courrons-nous le hasard comme désespérés, Ou nous résoudrons-nous à prendre patience ?
Non, non, quelques assauts que me donne l'envie, Et quelques vains respects qu'allègue mon devoir, Je ne céderai point, que de même pouvoir Dont on m'ôte ma dame on ne m'ôte la vie.
Mais où va ma fureur? quelle erreur me transporte, De vouloir en géant aux astres commander ? Ai-je perdu l'esprit, de me persuader Que la nécessité ne soit pas la plus forte ?
Achille, à qui la Grèce a donné cette marque, D'avoir eu le courage aussi haut que les cieux, Fut en la même peine, et ne put faire mieux Que soupirer neuf ans dans le fond d'une barque.
Je veux, du même esprit que ce miracle d'armes,
Chercher en quelque part un séjour écarté
Où ma douleur et moi soyons en liberté,
Sans que rien qui m'approche interrompe mes larmes.
Bien sera-ce à jamais renoncer à la joie, D'être sans la beauté dont l'objet m'est si doux; Mais qui m'empêchera qu'en dépit des jaloux, Avecque le penser mon âme ne la voie ?
Le temps qui toujours vole, et sous qui tout suc- Fléchira cependant l'injustice du sort, [combe,
Ou d'un pas insensible avancera la mort, gui bornera ma peine au repos de la tombe. Malherbe. 13
La fortune en tous lieux à l'homme est dangereuse; Quelque chemin qu'il tienne il trouve des combats;. Mais des conditions où l'on vit ici-bas, Certes celle d'aimer est la plus malheureuse.
CHANSON
V^'est faussement qu'on estime Qu'il ne soit point de beautés Où ne se trouve le crime De se plaire aux nouveautés.
Si ma dame avoit envie D'aimer des objets divers, Seroit-elle pas suivie Des yeux de tout l'univers ?
Est-il courage si brave, Qui pût avecque raison Fuir d'être son esclave, Et de vivre en sa prison ?
Toutefois cette belle âme, A qui l'honneur sert de loi, Ne hait rien tant que le blâme D'aimer un autre que moi.
Tous ces charmes de langage Dont on s'offre à la servir Me l'assurent davantage, Au lieu de me la ravir.
POESIES DE MALHE-RTBE. I95
Aussi ma gloire est si grande D'un trésor si précieux, Que je ne sais quelle offrande M'en peut acquitter aux cieux.
Tout le soin qui me demeure N'est que d'obtenir du sort Que ce qu'elle est à cette heure Elle soit jusqu'à la mort.
Dé moi, c'est chose sans doute, Oue l'astre qui fait les jours Luira dans une autre voûte Ouand j'aurai d'autres amours.
EPIGRAMME
I u dis, Colin, de tous côtés, Que mes vers, à les ouïr lire, Te font venir des crudités, Et penses qu'on en doive rire; Cocu de long et de travers, Sot au delà de toutes bornes, Comme te plains-tu de mes vers, Toi qui souffres si bien les cornes?