LES PONTS D'AYR
POÈME, nftniÉ A J. BALLANttNi, ESQ. AtA«
Le simple barde qui, rude, à sa rustique charrue ^ Apprend son mélodieux métier de chaque taillis ; Du linot chanteur, ou de la grive enivrée , [d'épines ;]
Saluant d'une voix dnuce ie soleil couchant, dans le vert buisson De l'alouette au rapide essor, ou de l'immobile rouge^^orge au cri Ou des pluviers à la voix grave, au plumage gris, [perçant,]
Poussant des sifllemonts sauvages sur la montagne;
]ra-t-il, lui élevé sous l'humble toit du paysan,
Ck)urageusement instruit à rindcpendance hardie ,
Cuirassé contre la fatigue par la pauvreté précoce,
Et dressé au combat sur le terrain de l'infortune rigoureuse ^
Ira-t-il se rendre coupable de vénalité ,
Gomme ces serviles mercenaires, Suisses de la poésie;
Ou travailler ferme le panégyrique calcule,
Avec toute l'âme mercantile de la prose dédic^toire?
Non! quoiqu'il chante rudement ses mélodies sans art,
Et qu'il pose une main grossière sur Içs cordes ,
11 brûle de toute l'ardeur du barde [pense.]
Pour la renommée, l'honnête renommée, sa grande, sa chère récom-
Pourtant , s'il recherche les soins généreux de quelque patron ,
Versé dans le secret d'accorder avec grâce;
Quand Ballantyne protège son humble nom ,
Et aide le rustique étranger à atteindre sa renommée ,
Son sein reconnaissant palpite d'une émotion profonde,
Et que le divin bonheur de donner surpasse seul.
C'était lorsque les meules endossent leur manteau d'hiver, [vail;] Et que l'enveloppe de chaume garantit la moisson conquise parle tra» Les pommes de terre s'entassent en monceaux serrés pour se pré- De l'haleine glacée et de la morsure de l'hiver qui s'avance; [sener] Les abeilles , joyeuses de leurs travaux d'été , Des dépouilles délicieuses de fleurs et de boutons sans nombre , Scellés avec un soin économe en piles massives de cire, Sont condamnées par l'homme , ce tyran du faible , A la mort des démons suffoqués de la vapeur du soufre ; On entend les fusils tonner de tous côtés , Les volées d'oiseaux, blessées et chancelantes, s'éparpillent au loin; Et les familles ailées des champs, unies par les liens de la nature, Pères, mères, enfants, gisent confondues dans le mémo carnage : (Quel cœur chaud de poète ne saigne intérieurement. Et n'exècre le« actes barbares et impitoyables de l'homme î ) La fleur ne pousse plus au champ ni dans la prairie ; Lé bois ne résonne plus de concerts aériens.
Si ce n'est peut«étre du sifllement joyeux du rouge-gorge, Fier sur le haut de quelque arbre à moitié brisé ; Les blanches gelées des matins précèdent les soleils des jours , Midi répand au loin une clarté douce, calme, sereine, Tandis que les fils nombreux de la Vierge voltigent et se jouent dans C'était dans cette saison qu'un simple barde, [ses rayons.]
Inconnu et pauvre , récompense de la simplicité , Une nuit , dans l'ancien bourg d' Ayr, Inspiré par un caprice, ou peut-être chassé par le souci. Quitta son lit, et suivant sa fantaisie
28 POESIES DE BURXS.
Tourna à gauche de la taverne de Simpson *
(Soit qu'il fût poussé par le Destin qui dirige tout,
Pour être témoin de ce que je raconterai ci-après ;
Soit qu'absorbé dans une méditation profonde,
11 errât sans savoir où ni pourquoi} :
La cloche du donjon endormi avait frappé deux heures,
Et la tour de Wallace* avait juré que le fait était vrai;
Le Forth , gonflé par la marée , venait se briser sur la rive ,
Troublant de sa voix triste et enrouée le calme de la nuit ;
Tout le reste était paisible comme l'œil clos de la nature ;
La lune silencieuse brillait du haut des cieux sur la tour et sur
La gelée frileuse sous le rayon d'argent [l'arbre ;]
Coulait , en croûte légère , sur le fleuve étincelant.
Quand voici que des deux côtés du barde qui- écoute, Un battement mesuré d'ailes sifilantes se fait entendre ; Deux formes sombres fendent l'air nocturne , Rapides comme le faucon fondant sur le lièvre qui tourne ; L'une dressé sa figure aérienne sur le vieux pont, L'autre voltige au-dessus des jetées qui s'élèvent : Notre sorcier de rimcur à l'instant reconnut Les esprits qui président aux ponts d'Ayr.
( Que les bardes soient doués do la seconde vue , Et qu'ils sachent la langue des êtres surnaturels, ce n'est pas une Fées, follets, lutins, ils peuvent tout expliquer, [plaisanterie;] Et jusqu'aux diables eux-mêmes, ils les connaissent très-bien.) Le vieux pont avait l'air d'être de l'ancienne race picte, Il avait les vraies rides gothiques sur la face : 11 semblait avoir soutenu une longue lutte contre le temps; Mais , dur et robuste , il avait merveilleusement résisté. Le nouveau pont était vêtu d'un bel habit neuf. Qu'il avait eu à Londres d'un nommé Adams; A sa main étaient cinq flambeaux aussi unis qu'un grain de chapelet Avec des cercles et des fanfreluches en haut. Le Goth allait et venait d'un air inquiet, Examinant les crevasses faites par le temps dans chacune des arches; Il arriva que le nouveau venu, son voisin, attira son attention , Et même son cœur en fut contrarié et mécontent 1 Avec un aigre ricanement de le voir mis à la mode , Il lui donna , en aval , ce bonsoir : —