‹ Poésies complètes de Saint-BeuveChapitre 103 sur 150 · MINISTRE DU 15 AVRIL · texte numérisé non relu

MINISTRE DU 15 AVRIL

. . . L’oisiveté est de l'ancien régime.

L’isolement est un anachromîsme. Avec du talent personne n’en a le droit.

Lettre.

Assez d’autres suivront les routes où la foule Marche et guide, à son tour, qui la voudrait guider ; Assez d’autres iront à la pente où tout roule,

A ce croissant concours qui va tout commander.

Assez d’autres suivront l’intérêt ou la gloire.

Le bien public aussi fantôme des grands cœui’s.

Idole si contraire aux Pénates d’ivoire.

Et le Forum rouvert, dévorant ses vainqueurs.

Laissez, laissez encor quelques-uns, A leur guise. Tenir l’étroit sentier et cultiver l’oubli.

Et haut dans la colline où la source se puise. S’abreuver de tristesse ou d’un rêve embelli.

PENSÉES D’AOUT

11 faut aux souvenirs quelques âmes voilées, S’enchaînant au regret, ou bien au lent espoir.

Aux généreux amis tombés dans des mêlées,

11 faut, plus faible, au moins garder foi jusqu’au soir.

Peut-être à tous les vœux de la jeunesse enfuie Il ne faut pas toujours dire qu’on a failli.

Pour l'avenir qui naît et pour sa jeune vie On peut croire au fruit d’or qu’on n’aura pas cueilli.

II serait bon d’ailleurs (et même pour l’exemple. Dans les rôles divers, c’en serait un bien sùr).

Que quand tous à la fête, à la ville, à son temple.

Se bâtent, l’un restât, servant l’autel obscur.

Comme moi vous savez une Dame au bocage (Las ! aujourd’hui luttant contre un mal inhumain !), Qui ne veut qu’une allée en tout son vaste ombrage, Et de qui l’on a dit : « Elle est dans son chemin ! »

Ob I que je fasse ainsi sur ma maigre colline.

Vers les scabreux penchants où la chèvre me suit I Qu’en mon caprice même un sentier se dessine. Tournant, et non brisé, de l’aurore à la nuit 1

Pourtant la solitude a ses heures amères ;

Des cités, je le sais, parfois un vent nous vient.

Une poussière, un cri, qui corrompt les chimères Et relance au désir un cœur qui se retient.

Alors tout l’être souffre ! on aspire le monde.

On y voudrait aussi sa force et son emploi.

On dit non au désert, à la verdure, à Fonde ;

Et les zéphirs troublés ne savent pas pourquoi.

Peut-être, hélas ! l’envie au pauvre cœur va naître, Et cet amour haineux de l’éclat qu’on n’a pas ;

PENSÉES D'AOUT

Mais si soudain alors, vous frappant sous le hêtre, Un appel éloigné lève et suspend vos pas ;

Si, du prochain cortège où la foule se presse.

Une voix rompt ce cri tout à l’heure importun.

Si, de dessus la haie où l’épine se dresse,

La bienveillance en fleurs envoie un bon parfum.

Alors tout refusant ce qui n’est point possible.

On est touché du moins, et, d’un cœur non jaloux. On reprend son sentier et la pente insensible.

Et pour longtemps les bois et l’oubli sont plus doux

SONNET

A MADAME G

Quæque gerit similes candida turris aves Martial.

« Non, je ne suis pas gaie en mes fuites volages. Autant qu’on croirait bien, disait-elle en jouant ;

Je sens aussi ma peine, et pleurerais souvent :

Mais c’est que dans l’esprit j’ai beaucoup de passages. >■

Mot charmant qui la peint ! — Oui, de légers nuages Comme en chasse en avril une haleine de vent ;

Des oiseaux de passage au toit d’un vieux couvent ;

Au front d’un blanc clocher, de blancs ramiers sauvages

O jeune femme, oubli, joie, enfance et douceur.

Puisse du moins la Vie, ainsi qu’un dur chasseur.

Ne pas guetter sa proie.à l’ombre où tu t’abrites.

PENSÉES D’AOUT

Ne traverser que tard le chaume de tes blés, Et, trouvant déjà haut les chantres envolés. N’ensanglanter jamais tes belles marguerites !

(La charmante madame G..., âgée de dix-neuf ans et demi, exigeait que je lui lisse des vers en épitaphe sur sa mort, et je lui ai fait ceux-ci qui s’appliquaient plutôt à son départ.)

Page 1