‹ Poésies complètes de Saint-BeuveChapitre 15 sur 150 · BONHEUR CHAMPÊTRE · texte numérisé non relu

BONHEUR CHAMPÊTRE

A MON AMI E. T

Lorsqu’un peu de loisir me rend à la campagne.

Et qu’un beau soir d’automne, à travers champs, je gagi Les grands bois jaunissants ;

Que le bruit de mes pas sur les feuilles séchées. Réveillant mille voix en mon àme cachées,

Berce et calme mes sens ;

POÉSIES

Que je songe au bonheur, à ce flottant nuage Qu’un rayon de soleil de loin dore au passage Et qu’emporte le vent ;

Que je songe à la vie, à ces jeunes années Si fraîches d’espérance et si vite fanées ;

Souvent, alors, souvent.

Las de m’être égaré de clairière en clairière.

Et d'avoir du long bois côtoyé la lisière.

Si soudain au détour

J’aperçois, sur le seuil d’une cabane blanche,

A table, un vigneron, joyeux comme au dimanche. Et ses fils à l’entour.

Je me dis ; O bonheur I pourtant j’en étais digne I A l’ombre d’un pommier, au pied de cette vigne.

Et sous ce petit mur.

Quelques amis, l’étude, à mon âme calmée Suffisaient ; oui, c’est là près d'une épouse aimée Qu'il fallait vivre obscur.

Je dis, et tout marchant, je caresse mon rêve :

Ma femme est jeune et belle, et son amour m’élève Des fils qui me sont chers ;

Ma maison au hameau, parmi toutes, est celle Où vous voyez un toit dont l’ardoise étincelle,

Et des contrevents verts.

• Les matins de printemps, quand la rosée enivre Le gazon embaumé, je sors avec un livre Par la porte du bois ;

Les soirs d’hiver, autour du foyer qui pétille,

A haute voix je lis à ma jeune famille Les récits d’autrefois.

Les champs, l’obscurité, des enfants, une femme.

Nul regret du passé, nul désir en mon âme

Ainsi je vais rêvant

POÉSIES

Mais j’ai vu du faubourg fumer les cheminées;

J’ai regagné la ville aux nuits illuminées Et le pavé mouvant.

Adieu l’illusion 1 Qu’elle était vaine et folle !

Ce souffle matinal, ce parfum qui s’envole,

Ce gazon du chemin,

Celte main à baiser, à presser dans la mienne,

Tout cela, pour un jour, c’est enivrant ; mais vienne. Vienne le lendemain !

L’amour passe, et la fleur, où d’abord l’œil se pose.

Pâlit sous le regard et n’est plus une rose ;

Le calice a jauni.

Et puis, quand l’homme est seul, loin du bruit et du monde. Du profond de son cœur plus haut s’élève et gronde La voix de l’Infini.

Parle, que nous veux-tu, voix puissante et bizarre?

Tantôt c’est un soupir, tantôt une fanfare.

Un chant, un cri de nuit ;

Tantôt j’entends des chars emportés par des fées,

Et tantôt c’est la Gloire agitant des trophées Qui passe et qui s’enfuit.

L’enclos qu’on aimait tant devient triste; on dessine Un palais fantastique, et, comme au jour d’Alcine,

Des lieux d’enchantement ;

Et bientôt, pour saisir la proie insaisissable,

En idée on franchit monts et plaines de sable Sur un coursier fumant.

On s’élance, on retombe, on brûle sous l’ombrage ;

Le cœur saigne et gémit ; en lui-même est l’orage Dont les coups l’ont blessé.

La nuit, point de sommeil ; et l’épouse inquiète.

Passant sa douce main sur le front du poète.

Lui dit : T’ai-je offensé?

POÉSIES

Parfois est un vallon ou règne le silence.

Où l'ardeur qu’à midi d’aplomb le soleil lance Meurt sur un vert rideau,

L’on voit du sein d’un roc, qui s’ouvre en grotte obscure, Parmi la mousse et l'herbe, avec un long murmure. Jaillir un courant d’eau.

Pourtant jamais au bord de l’onde murmurante, Malgré le poids du jour et la soif dévorante,

Ne boit le voyageur;

Jamais un front de vierge, incline sur la rive,

N’j mire, en se lavant, sa parure na'ive Et sa chaste rougeur.

Car qu’importe la mousse, et l’omhre et le silence.

Et qu’en effleurant Fonde un souffle frais balance Les rameaux sur son cours?

Celte onde dans sa source est comme du bitume; » Elle brûle et dévore, et toujours elle écume Et bouillonne toujours.

SONNET

A MADAME

Ln fine de! niio timoré lu ^rià il saluto di , quesla donna, ed in qiieilo dimorava la

Jjéatiludine del fide di lulli i miei desiderj. Dante, Vila nuova,

Oh! laissez-vous aimer!... ce n’est pas un retour,

Ce n’est pas un aveu que mon ardeur réclame;

Ce n’est pas de verser mon âme dans votre àme.

Ni de vous enivrer des langueurs de l’amour;

POÉSIES

Ce n’est pas d’enlacer en mes bras le contour De ces bras, de ce sein; d’embrasser de ma flamme Ces lèvres de corail si fraîches ; non, madame.

Mon feu pour vous est pur, aussi pur que le jour.

Mais seulement, le soir, vous parler à la fête, Ettoutbas, bien longtemps, vers vous penchant la tète, Murmurer de ces riens qui vous savent charmer;

Voir vos yeux indulgents plus mollement reluire; Puis prendre votre main, et, courant, vous conduire A la danse légère... ohl laissez-vous aimer!

SONNET

A MADAME * *

Madame, il est donc vrai, vous n’avez pas voulu,

Vous n’avez pas voulu comprendre mon doux rêve; Votre voix m’a glacé d’une parole brève.

Et vos regards distraits dans mes yeux ont mal lu.

Madame, il m’est cruel de vous avoir déplu :

Tout mon espoir s’éteint et mon malheur s’achève ; j Mais vous, qu’en votre cœur nul regret ne s’élève,

Ne dites pas : « Peut-être il aurait mieux valu... »

Croyez avoir bien fait; et, si pour quelque peine Vous pleurez, que ce soit pour un peigne d’ébène.

Pour un bouquet perdu, pour un ruban gâté! ^

Ne connaissez jamais de peine plus amère;

Que votre enfant vermeil joue à votre côté.

Et pleure seulement de voir pleurer sa mère 1

POÉSIES

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