‹ Poésies complètes de Saint-BeuveChapitre 17 sur 150 · LE CÉNACLE · texte numérisé non relu

LE CÉNACLE

Quand vous serez plusieurs réunis en mon nom, je serai avec vous.

En ces jours de martyre et de gloire, où la hache Effaçait dans le sang l’impur crachat du lâche Sur les plus nobles fronts;

Où les rhéteurs d’Athène et les sages de Rome Raillaient superbement le fils de Dieu fait homme Qu’égorgeaient les Nérons ;

Quelques disciples saints, les soirs, dans le cénacle Se rassemblaient, et là parlaient du grand miracle,

A genoux, peu nombreux.

Mais unis, mais croyants, mais forts d’une foi d’ange;

Car des langues de feu yoltigeaient, chose étrange!

Et se posaient sur eux.

Moins mauvais sont nos jours. Pourtant on y blasphème,

Et des railleurs encor lancent leur anathème Au Dieu qu’on ne voit pas.

Si le poète saint, apôtre du mystère.

Descend, portant du ciel quelque chose à la terre :

« Où court-il de ce pas?

« Que nous veutce chanteur danssafougueinsensée? »

Et voilà (lu’un mépris fait rentrer la pensée Au cœur qui la cachait,

Comme au penchant dos monts l’hiver qui recommence Suspend fonde lancée et la cascade immense Qui déjà s’épanchait.

Que faire alors? se taire?... Oh! non pas, mais poursuivre. Mais chanter, plein d’espoir en Celui (pii délivre,

Et marcher son chemin ;

POÉSIES

Puis les soii's quelquefois, loin des moqueurs barbares, Entre soi converser, compler les voix trop rares Et se donner la main;

Et là, le fort qui croit, le faible ({ui chancelle.

Le cœur qu'un feu nourrit, le cœur qu’une étincelle. Traverse par instants ;

L'àine qu'un rayon trouble et qu’une goutte enivre. Et l’œil de chérubin qui lit comme en un livre,

Aux soleils éclatants;

Tous réunis, s’entendre, et s’aimer, et se dire Ne désespérons point, poètes, de la lyre,

Car le siècle est à nous, —

Il est à vous; chantez, ô voix harmonieuses,

Et des humains bientôt les foules envieuses Tomberont à genoux.

Parmi vous un génie a grandi sous Torage,

Jeune et fort; sur son front s’est imprimé l’outrage En éclairs radieux;

Mais il dépose ici son sceptre et le repousse;

Sa gloire sans rayons se fait aimable et douce Et rit à tous les yeux.

Oh! qu’il chante longtemps! car son luth nous entraîne. Nous rallie et nous guide, et nous tiendrons l’arène, Tant qu’il retentira;

Deux ou trois tours encore, aux sons de sa trompette. Aux éclats de sa voix que tout un chœur répète, Jéricho tombera!

Et toi, frappé d’abord d’un affront trop insigne, ■; Chai^re des saints amours, divin et chaste cygne. Qu’on osait rejeter.

Oh! ne dérobe plus ton cou blanc sous ton aile; Reprenfls ton vol et plane à la voûte éternelle Sans qu’on t’ait vu monter.

POÉSIES

Un jour plus pur va luire, et déjà c’est l’aurore; Poètes, à vos luths!.,, pourquoi tarder encore,

O vous, le plus charmant?

Sous quels doigts merveilleux la mélodie a-t-elle.

Ou tissus plus soyeux, ou plus riche dentelle.

Ou plus fin diamant?

Fuyez des longs loisirs la molle enchanteresse;

La gloire est là (partez!) qui du regard vous presse Et vous convie au jour :

Hàtez-vous; quelle voix plus tendrement soupire.

Et mêle dans nos yeux plus de pleurs au sourire Quand vous chantez l’amour?

Mais un jeune homme écoute, à la tête pensive.

Au regard triste et doux, silencieux convive.

Debout en ces festins :

11 est poète aussi ; de sa palette ardente Vont renaître en nos temps Michel-Ange avec Dante, Et les vieux Florentins.

Fraternité des arts ! union fortunée !

Soirs, dont le souvenir, même après mainte année. Charmera le vieillard !

Lorsqu’enfm tariront ces délices ravies.

Que le sort, s’attaquant à de si chères vies,

(Oh! que ce soit bien tard!).

Aura mis à son rang le grand homme qui tombe.

Et fait, comme toujours, un autel de sa tombe. Alors, si l’un de nous,

Le dernier, le plus humble en ces banquets sublimes (Car le sort trop souvent aux plus nobles victimes. Garde les premiers coups).

S’il survit, seul assis parmi ces places vides.

Lisant des jeunes gens les questions avides Dans leurs yeux ingénus.

Et des siens essuyant une larme qui nage,

11 dira tout ému des pensers du jeune âge :

« Je les ai bien connus;

« Ils étaient grands et bons. L’amère jalousie « Jamais chez eux n’arma le miel de poésie,

« De son grêle aiguillon, .

« Et jamais dans son cours leur gloire éblouissante « Ne brûla d’un dédain l’humble fleur pâlissante,

« Le bluet du sillon. »

Est-il besoin de faire remarquer que dans son Cénacle Joseph n’a introduit que quelques poètes et un jeune et grand peintre réellement unis entre eux et avec lui par des rapports intimes d’amitié et de voisinage? Il n'a pu prétendre exclure d’un Cénacle idéal plus vaste et plus complet tant d’autres artistes qu’il ne nomme pas.

{Note de Véditeur.)

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