‹ Poésies complètes de Saint-BeuveChapitre 20 sur 150 · LES RAYONS JAUNES · texte numérisé non relu

LES RAYONS JAUNES

Lurida præterea fiant quœcumque...

Lucrèce, liv. IV.

Les dimanches d’été, le soir, vers les six heures. Quand le peuple empressé décrie ses demeures Et va s’ébattre aux chaanps.

Ma persienne fermée, assis à ma fenêtre,

Je regarde d’en haut passer et disparaître Joyeux bourgeois, marchands,

1. Cette pièce est peut-être, de toutes celles de Joseph Delorme, celle qui a essuyé dans le temps le plus de critiques et d’épigrammea.

POÉSIES

Ouvriers en habits de fête, au^cœur plein d’aise;

Un livre est entr'ouvcrt, près de moi, sur ma chaise :

Je lis ou fais semblant;

Et les jaunes rayons que le couchant ramène,

Plus jaunes ce soir-là que pendant la semaine. Teignent mon rideau blanc.

J’aime à les voir percer vitres et jalousie;

Chaque oblique sillon trace à ma fantaisie Un flot d’atomes d’or;

Puis, m'arrivant dans l’àrnê à. travers la prunelle.

Ils redorent aussi mille pensers en elle,

■"Mille atomes- encore.

Ce sont des jours confus dont reparaît la trame.

Des souvenirs d’enfance, aussi doux à notre'àme Qu'un rêve d’avenir :

C’était à pareille heure (oh! je me le rappelle) Qu'après vêpres, enfants, au chœur de la chapelle. On nous faisaîf venir.

La lampe brûlait jaune, et jaune aussi les cierges; Et la lueur glissant aux fronts voilés des vierges Jaunissait leur blancheur;

Et le prêtre vêtu de son étole blanche Courbait un front jauni comme un épi qui penche Sous la faux du faucheur.

Oh ! qui dans une église, à genoux sur la pierre,

N’a bien souvent, le soir, déposé sa prière,

Comme un grain pur de sel?

Diderot a dit quelque part {Lettres à mademoiselle Voland) : « Uae « seule qualité physique peut conduire l’esprit qui s’en occupe à une « infinité de choses diverses. Prenons une couleur, le jaune, par U exemple : l’or est jaune, la soie est jaune, le souci est jaune, la bile « est jaune, la lumière est jaune, la paille est jaune; à combien d’autres <( fils ce fil ne répond-il pas?... Le fou ne s’aperçoit pas qu’il en « change : il tient un brin de paille jaune et luisante à la main, et il « crie qu’il a saisi un rayon de soleil. » Le rêveur qui laisse flotter sa pensée fait quelquefois comme ce fou dont parle Diderot : ainsi, ce jour-là, Joseph Delorme.

POÉSIKS.

Qui n’a du ci'ucifix l)ais6 le jaune ivoire?

Qui n’a de riloniiuc-Dieu lu la sublime histoire 1 Dans un jaune missel?

Mais où la retrouver, quand elle s’est perdue,

Cette humble foi du cœur, qu’un ange a suspendue En palme à nos berceaux;

Qu’une mère a nourrie en nous d’un zèle immense; Dont chaque jour un prêtre arrosait la semence Aux bords des saints ruisseaux?

Peut-elle refleurir lorsqu’à soufflé l'orage,

Et qu’en nos cœurs l’orgueil, debout, a dans sa rage Mis le pied sur l’autel?

On est bien faible alors, quand le malheur arrive.

Et la mort... faut-il donc que l’idée en survive Au vœu d’être immortel !

.l’ai vu mourir, hélas ! ma bonne vieille tante.

L’an derniei^; sur son lit, sans voix et haletante, Elle resta trois jours.

Et trépassa, .l'étais près d'elle dans l’alcôve;

J’étaif près d’elle encor, quand sur sa fête chauve Le linceul fit trois tours.

Le cercueil ai’riva, qu’on mesura de l’aune ;

J’étais là .. puis, autour, des cierges brûlaient jaune, Des prêtres priaient bas ;

Mais en vain je voulais dire l'hymne dernière;

Mon œil était sa^ larme et ma voix sans prière.

Car je ne croyais pas.

Elle m’ainmit pourtant;... et ma mère aussi m’aime. Et ma mère à son tour mourra; bientôt moi-même Dans le jaune linceul Je l’ensevelirai ; je clouerai sous la lame Ce corps flétri, mais"cher, ce reste de mon àme; Alors je serai seul ;

PÜÉSIILS.

Seul, sans mère, sans sœur, sans frère et sans épouse; Car qui voudrait m'aimer, et quelle main jalouse r S’unirait à ma main'?...

Mais déjà le soleil recule devant l’ombre,

Et les rayons qu’il lance à mon rideau plus sombre S’éteignent en chemin....

Non, jamais à mon nom n^^i jeune tîancée Ne rougira d’amour, rêvant dans sa pensée Au jeune époux absent;

Jamais deux enfants purs, deux anges de promesse, Ne tiendront suspendus sur moi, durant’ la messe. Le poêle jaunissant.

Non, jamais, quand la mort m’étendra sur ma couche. Mon front' ne sentira le baiser d'une bouche.

Ni mon œil obscurci

N’entreverra l’adieu d’une lèvre mi-close I Jamais sur mon tombeau ne jaunira la rose.

Ni le jaune souci 1 ''

— Ainsi va ma [lensée, et la nuit est venue;

Je descends, et bientôt dans la foule inconnue J’ai noyé mon chagrin :

Plus d’un bras me coudoie; on entre à la guinguette. On sort du cabaret ; l’invalide en goguette Chevrote un gai refrain.

Ce ne sont que chansons, clameurs, rixes d’ivrogne. Ou qu’amours en plein air, et baisers sans vergugne. Et publiques faveurs;

Je rentre : sur ma route on se presse, on se rue; Toute la nuit j’entends se traîner dans ma rue'

Et hurler les buveurs.

POÉSIES

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