‹ Poésies complètes de Saint-BeuveChapitre 28 sur 150 · MA MUSE · texte numérisé non relu

MA MUSE

Non, ma Muse n’est pas Todali^sque brillante Qui danse les seins nus, à la voix sén^lante.

Aux noirs cheveux luisants, aux longs yeux de houri ;

Elle n’est ni la jeune et vermeille Péri,

Dont l’aile radieuse éclipserait la queue

D’un beau paon, ni la fée à l’aile blanche et bleue^

Ces deux rivales sœurs, qui, dès qu!il a dit j)ui.

Ouvrent mondes et cieux à l’enfant ébk»ui.

Elle n’est pas non plus, ô ma Muse adorée !

Elle n'est pas la vierge ou la veuve éplorée.

Qui d’un cloître désert, d’une tour san^vassaux.

Solitaire habitante, erre sous les arceaux.

Disant un nom,; descend aux tombes féodales;

A genoux, de velours inonde au loin les dalles.

Et, le front sur un marbre, épanche avec des pleurs L’hymne mélodieux de ses nobles malheurs.

Non ; — mais, quand seule au bois votre douleur chemine Avez-vous vu là-bas, dans un fond, la chaumine Sous l’arbre mort auprès, un ravin est creusé ;

Une fille en tout temps y lave un linge usé,- Peut-être à votre vue elle a baissé la tête;

Car, bien pauvre qu’elle est, sa naissance est honnête.

Elle eût pu, comme' une autre, en de plus heureux jours S’épanouir au monde et fleurir aux amours;

Voler en chàr, passer aux bals, aux promenades;

POÉSIES

Respirer au balcon parfums et sérénades ;

Ou, de sa harpe d’or éveillant cent rivaux,

Ne voir rien qu’un sourire entre~Tant de bravos.

Mais le ciel dès l’abord s’est obscurci sur elle,

\/Et l’arbuste en naissant fut atteint de la grêle.

Elle file, elle coud, et garde à la maison Un père vieux, aveugle et privé de raison.

Si, pour chasser de lui la terreur délirante » Elle chante parfois, une toux déchirante La prend dans sa chanson, pousse en sifflant un cri j Et lance les graviers de son poumon meurtri.

Une pensée encor la soutient; elle espère Qu’avant elle bientôt s’en ira son vieux père.

C’est là ma Muse, à moi; ma Muse pour toujours; Les nuits. Je la possède; elle s’enfuit les jours;

De moi seul visitée, à tout autre inconnue,

O chaste .Muse, ô sœur chaque soir bienvenue, Hâte-toi, la nuit tombe, et ton vieux père dort.

Oh ! bien loin des heureux, ou sous le chêne mort, Ou sur le rocher gris d’où pleure une bruyère,

Ou le long du sentier taillé dans la carrière,

Fuyons;. égarons-nous ensemble ;^asseyons-nous.

Moi sur la terre froide, et toi sur mes genoux. Vierge, relève un peu ce long crêpe de veuve;

Oublie un peu tes maux; que ta parole pleuve Goutte à goutte, plaintive, à mon cœur enflammé Aussi fraîche qu’aux fleurs est la rosée en mai;

■Et pâle, dénouant ta chevelure brune, i Redeviens belle encore aux rayons de la lune.

O Muse, alors dis-moi, Muse chère à jamais.

Les noms mysj^érieux des âmes que j’aimais;

Puis porte- mes regards à la céleste toile,

' Et par leurs -noms aussi nomme-moi chaque étoile ; Dis quel astre mystique, au fond du firmament.

Cent mille fois scintille en un même moment En cent mille couleurs; le couchant, ses miracles; Le soleil disparu comme en des tabernacles; '

POÉSIES

A travers des lambeaux de nuages en sang,

La lune blanche et pure aiguisant son croissant... Surtout dis-moi qu’il est là-haut un meilleur monde, Où pour les coeurs choisis un saint bonheur abonde.

O vous qui, loi’sque seul et la tète baissée Je suivais mon chemin,

Tout d’abord sur mon front avez lu ma pensée,

Et m’avez pris la main ;

Dont l’amitié voudrait à mon àme souffrante Sauver le poids des maux.

Et rattacher mes jours, comme une vigne errante,

A de meilleurs rameaux;

Soit que je lève enfin, soit que je courbe encore Ce triste front jauni,

Que ma nuit continue ou que vienne l’aurore.

Ami, soyez béni !

Déjà s’enfuit de vous Tàge ardent, où les rêves Sont des éclairs de feu;

Votre âme, comme un lac enfermé dans ses grèves. Réfléchit un ciel bleu ;

Un ciel profond et bleu, plus d’une blanche étoile Aux rayons pleins d’amour,

n On a supposé dans une édition belge que cette pièce était adressée à un philosophe célèbre auquel, ne serait-ce que par le ton calme et la couleur bleice, le portrait ne saurait se rapporter. Nous croirions bien plutôt que, dans la pensée de Joseph Delorme, il s’agissait de JI. Jouffroy.

POÉSIES

Plus d’un monde inconnu, qui passe et que nous voile Oe qu’on nomme le jour.

Vivez ! votre parole a des douceurs qu’on aime ; Parlez de vérité;

Sage, parlez longtemps de justice suprême. D’éternelle beauté !

Que savez-vous du Ciel ? que devient l’àme en peine Au sortir des bas lieux ?

Enseignez lentement, calme et tout d’une haleine. Immense, harmonieux I

Car, sur une montagne à l’Hymette pareille. Dormant un jour, dit-on.

Vous eûtes, tout enfant, le baiser d’une abeille. Comme autrefois Platon.

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