‹ Poésies complètes de Saint-BeuveChapitre 35 sur 150 · LA GRONDERIE · texte numérisé non relu

LA GRONDERIE

Voici bientôt huit jours, qu’un soir, en nous quittant. Le lendemain du bal où nous causâmes lant.

Vous me disiez : « Ami, demain soyons plus sages ;

« Sachons nous contenir devant tous ces visages;

« Causons moins, car ma mère enfin devinera.

« Invitez plus souvent ma cousine Eudora,

« Et je veux faire aussi semblant de me distraire « Avec monsieur Alfred, cet ami de mon frère. »

Et dès le lendemain, amant triste et soumis, J’observai’de mon mieux vos ordres ennemis; J’affectai 'd’être gai, d’avoir l’humeur légère.

De m’éprendre, en valsant, d’une ardeur passagère, Et,|]a valse finie, enivré d’un coup d’œil.

De conter mille l’iens, debout près d’un fauteuil. Surtout, au grand dépit de plus d’une voisine,!

Je|fis danser trois fois votre belle cousine ; \

Je vantai son bouquet, son peigne de corail ;

Je tins nonchalamment son folâtre éventail ;

Au départ, ce fut moi qui sur son cou d’ivoire.

Sur son sein demi-nu jetai sa mante noire.

Et, durant tout ce temps, à peine si j’osai M’apercevoir qu’Alfred avait beaucoup causé.

POÉSIES

Mais, quand, deux jours] après, las de tant de contrainte, Au rendez-vous du parc je me glissai sans ci’ainte.

Quand je courus à vous, tout fier et tout joyeux,

Dévorant du regard un regard de vos yeux.

Au lieu de mots charmants comme après une absence,

Et de baisers pour prix de mon obéissance.

D'un ton froid et piqué vous m’avez dit : « Merci :

« Bienheureux est l’amant qui dissimule ainsi !

« Il échappe à l'envie, aux malices jalouses ;

« Il ne compromet point les vierges, les épouses, .

« Et son amante en paix ne peut que le louer « D’un rôle que si vite il sait si bien jouer.

« Et moi je sais aussi dissimuler sans doute ?

« Monsieur Alfred n’est pas un rival qu’on redoute?

« Mais j’entends quelque bruit - — (et rompant là-dessus) « Vite, séparons-nous de peur d’être aperçus. »

Et comme au bal d'hier, guéri de ma prudence.

Je vous invitai presque à chaque contredanse.

Quand je pris vos deux mains, et qu’assis près de vous J’eus bientôt réveillé tous les clins d’œil jaloux.

Voilà que tendrement vous me grondez encore;

Ce mutuel amour que votre mère ignore.

Il le fauch’ait couvrir d’un voile à tous les yeux;

Puis revient la cousine au rôle officieux;

Et dans ces doux projets qu’invente le caprice.

Ces conseils, ces baisers] afin que j’obéisse.

Nous prolongeons le soir ^et nos instants si courts.

Oh! je veux mériter d’être grondé toujoiu’s!

Page 1