‹ Poésies complètes de Saint-BeuveChapitre 64 sur 150 · A M. AUGUSTE LE PRÉVOST · texte numérisé non relu

A M. AUGUSTE LE PRÉVOST

Quis memorabilur lui post mortem et quis ornbit pro te?

De Imit. Christu lib. I, cap. 23.

Dans l’ile Sainl-Louis, le long d’un quai déserl, L’antre soir je passais; le ciel était couvert,

Et l’horizon brumeux eût paru noir d’orages,

Sans la fraîcheur du vent qui chassait les nuages;

Le soleil se couchait sous de sombres rideaux;

La rivière coulait verte entre les radeaux;

Aux balcons çh et là quehjue figure blanche Respirait l’air du soir; — et c’était un dimanche.

Le dimanche est pour nous le jour du souvenir;

Car, clans la tendre enfance, on aime à voir venir Après les soins comptés de l’exacte semaine Et les devoirs remplis, le soleil qui ramène Le loisir et la fête, et les habits parés.

Et l’église aux doux chants, et les jeux dans les prés; Et plus tard, quand la vie, en proie à la tempête.

Ou stagnante d’ennui, n'a plus loisir ni fête,

Si pourtant nous sentons, aux choses d’alentour,

A la gaîté d’autrui, qu’est revenu ce jour.

Par degrés attendris jusqu’au fond de notre àme.

De nos beaux ans brisés nous renouons la trame,

Et nous nous rappelons nos dimanches d’alors,

Et notre blonde enfance, et ses riants trésors.

Je rêvais donc ainsi, sur ce quai solitaire,

A mon jeune matin si voilé de mj^stère,

A tant de pleurs obscurs en secret dévorés,

A tant de biens trompeurs ardemment espéi’és.

Qui ne viendront jamais..., qui sont venus peut-être?

LES CONSOLATIONS

En suis-je plus heureux qu'avant de les connaître?

Et, tout rêvant ainsi, pauvre rêveur, voilà

Que soudain, loin, bien loin, mon àme s’envola.

Et d'objets en objets, dans sa course inconstante, Se prit aux longs discours que l’eu ma bonne tante -Me tenait, tout entant, durant nos soirs d’biver. Dans ma ville natale, à Boulogne-sur-Mer.

Elle m’y racontait souvent, pour me distraire,

Son enl’ance, et les jeux de mon père, son frère. Que je n’ai pas connu; car je naquis en deuil,

Et mon berceau d’abord posa sur un cercueil.

Elle me parlait donc, et de mon père, et d’elle ;

Et ce qu’aimait surtout sa mémoire fidèle.

C’était de me conter leurs destins entraînés Loin du bourg i)aternel où tous deux étaient nés.

De mon antique aïeul je savais le ménage,

Le manoir, son aspect et tout le voisinage;

La rivière coulait à cent pas près du seuil;

Douze enfants (tous sont morts ! ) entouraient le fauteuil Et je disais les noms de chaque jeune fille.

Du curé, du notaire, amis de la famille.

Pieux hommes de bien, dont j’ai rêvé les traits. Morts pourtant sans savoir que jamais je naîtrais.

Et tout cela revint en mon àme mobile.

Ce jour que je passais le long du quai, dans l’île.

Et bientôt, au sortir de ces songes flottants.

Je me sentis pleurer, et j’admirai longtemps Que de ces hommes morts, de ces choses vieillies. De ces traditions par hasard recueillies,

Moi, si jeune et d’hier, inconnu des a'ieux.

Qui n’ai vu qu’en récits les images des lieux.

Je susse ces détails, seul peut-être sur terre.

Que j’en gardasse un culte en mon cœur solitaire,

Et qu’à propos de rien, un jour d’été, si loin Des lieux et des objets, ainsi j’en prisse soin.

Hélas! pensai-je alors, la tristesse dans l’àme. Humbles hommes, l’oubli sans pitié nous réclame.

LES CONSOLATIONS

Et, sitôt que la mort nous a remis à Dieu,

Le souvenir de nous ici nous survit peu;

Notre trace est légère et bien vite effacée;

Et moi, qui de ces morts garde encor la pensée. Quand je m’endormirai comme eux, du temps vaincu. Sais-je, hélas! si quelqu’un saura que j’ai vécu!

Et poursuivant toujours, je disais qu’en la gloire.

En la mémoire humaine, il est peu sùr de croire. Que les cœurs sont ingrats, et que bien mieux il vaut De bonne heure aspirer et se fonder plus haut.

Et croire en Celui seul qui, dès qu’on le supplie.

Ne nous fait jamais faute, et qui jamais n’oublie.

Juillet 1829.

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