A MON AMI PAUL F
O ubi campi i
Et pourtant le bonheur m'aurait été facile !
Que le sort aussi bien n'a-t-il jeté mes pas Au rivage d'Otrante , aux plaines de Sicile , Aux bosquets de Pestum que je ne verrai pas !
Là , de nuit sur un roc , et de jour sous l'ombrage , Rêveur et nonchalant , couché comme un pasteur , Loin de l'humain troupeau qu'a dispersé l'orage, J'aurais aimé du ciel mesurer la hauteur.
J'aurais aimé le flot de ces rives fécondes , Les citrons dans la haie où le ramier s'endort , Quelques vapeurs dans l'air comme de blanches ondes , Et les astres au lac comme des graviers d'or;
Et les chants du pêcheur , fils d'une noble race , Fort et vêtu de peaux , tel qu'un ancien Sabin , Et la vierge , au front brun , au marcher plein de grâce , Qui pend sa robe au myrte et descend dans le bain.
Pour échapper aux maux que fait la destinée, Pour jouir ici-bas des fleurs de ma saison , Et doucement couler cette humaine journée , Que me faut-il?... du ciel, de l'onde et du gazon ,
Et, quand pâlit au soir la lumière affaiblie, Une amoureuse voix , qui meurt à mon côté , Qui dit non bien souvent et bien souvent l'oublie , Des pleurs dans deux beaux yeux , un beau sein agile.
Que m'importent à moi les souvenirs antiques , Et les os dispersés de tant d'illustres morts , Et les noms qu'on veut lire au fronton des portiques , Misène et son clairon , Caprée et ses remords ,
Et les temples sous terre , et les urnes d'argile , Tous ces objets si vains de si doctes débats? Et que m'importe encor le tombeau de Virgile , Et l'éternel laurier auquel je ne crois pas?
Mais conte-moi long-temps , jeune Napolitaine , Les noms harmonieux des arbres de ce bqis ; Nomme-moi les coteaux avec chaque fontaine , Et les blanches villas qu'à l'horizon je vois ;
Dis-moi les mille noms de la sainte Madone Dont tu baisas souvent le long voile doré , Et ces autres doux noms que ton amour me donne Et que me rend plus doux l'idiome adoré.
Oh ! jure de m'ai mer ; alors je te veux croire. Rien n'est sûr ici-bas qu'un humide baiser , Que le rayon tremblant d'une prunelle noire , Que de sentir un sein sous la main s'apaiser ;
Rien n'est sûr que de voir contre une épaule nue Se briser en jouant des ondes de cheveux , De cueillir les soupirs d'une bouche ingénue , D'écouter succéder le silence aux aveux ;
De l'entendre jurer, quand tout change autour d'Elle, Qu'un éternel amour doit pour vous l'enflammer, Et de jurer aussi qu'on veut mourir fidèle... Rien n'est sûr ici-bas , rien n'est bon que d'aimer !