VICTOR H
Mon Ami, ce petit livre est à vous ; votre nom s'y trouve à presque toutes les pages ; votre présence ou votre souvenir s'y mêle à toutes mes pensées. Je vous le donne, on plutôt je vous le rends ; il ne se serait pas fait sans vous. Au moment où vous vous lancez pour la première fois dans le bruit et dans les orages du drame, puissent ces souvenirs de vie domestique et d'intérieur vous apporter un frais parfum du rivage que vous quittez 1 Puissent-ils, comme ces chants antiques qui soutenaient le guerrier dans le combat, vous retracer l'image adorée du foyer, des enfants et de l'épouse I
Pétrarque , ce grand maître dans la science du cœur et dans le mystère de l'Amour, a dit au commencement de son Traité sur la Vie solitaire : « Je crois qu'une belle ame n'a » de repos ici-bas à espérer, qu'en Dieu , qui est notre fin » dernière ; qu'en elle-même et en son travail intérieur ; et » qu'en une ame amie , qui soit sa sœur par la ressem- » blance. » C'est aussi la pensée et le résumé du petit livre que voici.
Lorsque, par un effet des circonstances dures où elle est placée, ou par le développement d'un germe fatal déposé en elle, une ame jeune, ardente, tournée à la rêverie et à la tendresse, subit une de ces profondes maladies morales qui décident de sa destinée, si elle y survit et en triomphe, si , la crise passée, la liberté humaine reprend le dessus et recueille ses forces éparses, alors le premier sentiment est celui d'un bien-être intime, délicieux, vivifiant, comme après une angoisse ou une défaillance. On rouvre les yeux au jour ; on essuie de son front sa sueur froide ; on s'abandonne tout entier au bonheur de renaître et de respirer. Puis la réflexion commence : on se complaît à penser qu'on a plongé plus
avant que bien d'autres dans le Puits de l'abîme et dans la Cité des douleurs ; on a la mesure du sort ; on «ait à fond ce qui en est de la vie , et ce que peut saigner de sang un cœur mortel. Qu'aurait-on désormais à craindre d'inconnu et de pire? Tous (es maux humains ne se traduisent-ils pas en douleurs ? Toutes les douleurs poussées un peu loin ne sont-elles pas les mêmes ? On a été englouti un moment par l'Océan ; on a rebondi contre le roc comme la sotide, ou bien on a rapporté du gravier dans ses cheveux ; et sauvé du naufrage, ne quittant plus de tout l'hiver le coin de sa cheminée, on s'enfonce des heures entières en d'inexprimables souvenirs. Mais ce calme, qui est dû surtout à l'absence des maux et à la comparaison du présent avec le passé, s'affaiblit en se prolongeant, et devient insuffisant à l'ame ; il faut pour achever sa guérison qu'elle cherche en elle-même et autour d'elle d'autres ressources plus durables. L'étude d'abord semble lui offrir une distraction pleine de charme et puissante avec douceur ; mais la curiosité de l'esprit , qui est le mobile de l'étude, suppose déjà le sommeil du cœur plutôt qu'elle ne le procure ; et c'est ici le cœur qu'il s'agit avant tout d'apaiser et d'assoupir. Et puis ces sciences, ces langues, ces histoires qu'on étudierait, contiennent au gré des âmes délicates et tendres trop peu de suc essentiel sous trop d'écorces et d'enveloppes ; une nourriture exquise et pulpeuse convient mieux aux estomacs débiles. La poésie est cette nourriture par excellence, et de toutes les formes de poésie, la forme lyrique plus qu'aucune autre , et de tous les genres de poésie lyrique, le genre rêveur, personnel, l'élégie ou le roman d'analyse en particulier. On s'y adonne avec prédilection ; on s'en pénètre ; c'est un enchantement ; et, comme on se sent encore trop voisin du passé pour le perdre de vue , on essaie d'y jeter ce voile ondoyant de poésie qui fait l'effet de la vapeur bleuâtre aux contours de l'horizon. Aussi la plupart des chants, que les âmes malades nous ont transmis sur ellesmêmes, datent-ils déjà de l'époque de convalescence ; nous croyons le poète au plus mal, tandis que souvent il touche à sa guérison ; c'est comme le bruit que fait dans la plaine l'arme du chasseur, et qui ne nous arrive qu'un peu de temps après que le coup a porté. Cependant, convenons-en, l'usage exclusif et prolongé d'une certaine espèce de poésie n'est pas sans quelque péril pour l'ame ; à force de refoulement inté-
rieur et de nourriture subtile , la blessure à moitié fermée pourrait se rouvrir ; il faut par instants à l'homme le mouvement et l'air du dehors ; il lai faut autour de lui des objets où se poser ; et quel convalescent surtout n'a besoin d'un bras d'ami qui le soutienne dans sa promenade et le conduise sur la terrasse au soleil ?
L'amitié, ô mon Ami, quand elle est ce qu'elle doit être, l'union des aines, a cela le salutaire qu'au milieu de nos plus grandes et de nos plus désespérées dooleurs, elle nous rattache insensiblement et par un lien invisible à la vie humaine, à la société, et nous empêche, en notre misérable frénésie, de nier, les yeux fermés, tout ce qui nous entoure. Or, comme l'a dit excellemment M. Ballanche : « Toutes les pensées d'existence » et d'avenir se tiennent; pour croire à la vie qui doit suivre » celle-ci, il faut commencer par croire à cette vie elle-même, » à cette vie passagère. » Le devoir de l'ami clairvoyant envers l'ami infirme consiste donc à lui ménager cette initiation délicate qui le ramène d'une espérance à l'autre, à lui rendre d'abord le goût de la vie ; à lui faire supporter l'idée de lendemain ; puis* par degrés, à substituer pieusement dans son esprit, à cette idée vacillante , le désir et la certitude du lendemain éternel. Mais indiquer ce but supérieur et divin de l'amitié, c'est assez reconnaître que sa loi suprême est d'y tendre sans cesse ; et qu'au lieu de se méprendre à ses propres douceurs, au- lien de s'endormir en de vaines et molles complaisances, elle doit cheminer, jour et nuit, comme un guide céleste , entre les deux compagnons qui vont aux mêmes lieux. Toute -autre amitié que celle-là serait trompeuse, légère , bonne pour un temps , et bientôt épuisée ; elle mériterait qu'on lui appliquât la parole sévère du saint auteur de V Imitation : « Nqli confidere super amicos et proximos, nec >» in futurum tuam différas salutem, quia citiùs obliviscentur » tui homines qoàm aestimas. » 11 ne reste rien à dire, après saint Augustin, sur les charmes décevants et les illusions fabuleuses de l'amitié humaine. A la prendre de ce côté, je puis répéter devant vous, o mon Ami, que l'amitié des hommes n'est pas sûre, et vous avertir de n'y pas trop compter. 11 est doux sans doute, il est doux , dans le calme des sens , dans les jouissances de l'étude et de l'art , « de causer entre » amis , de s'approuver avec grâce , de se complaire en cent » façons ; de lire ensemble d'agréables livres ; de discuter
» parfois sans aigreur ainsi qu'un homme qui délibère avec » lui-môme, et par ces contestations rares et légères de rele» » ver un peu l'habituelle unanimité de tous les jours. Ces » témoignages d'affection qui , sertis du cœur de ceux qui » s'entr'aiment, se produisent au dehors par la bouche , par » la physionomie , par les yeux et par mille autres démons- » trations de tendresse, sont comme autant d'étincelles de ce » feu d'amitié qui embrase les âmes et les fond toutes en une » seule *. » Mais si vous tenez à ce que ce feu soit durable, si vous ne pouvez vous faire à l'idée d'être oublié un jour de ces amis si bons, 6 Vous, qui que vous soyez, ne mourez pas avant eux ; car cette sorte d'amitié est tellement aimable et douce qu'elle-même bientôt se console elle-même, et que ce qui reste comble aisément le vide de ce qui n'est plus ; la pensée des amis morts, quand par hasard elle s'élève, ne fait que mieux sentir aux amis vivants la consolation d'être ensemble, et ajoute un motif de plus à leur bonheur.
Si vous êtes humble , obscur, mais tendre et dévoué , et que vous ayez un ami sublime, ambitieux, puissant, qui aime et obtienne la gloire et l'empire, aimez-le, mais n'en aimez pas trop un autre ; car cette sorte d'amitié est absolue , jalouse, impatiente de partage; aimez-le, mais qu'un mot équivoque, lâché par vous au hasard, ne lui soit pas reporté envenimé par la calomnie; car ni tendresse à l'épreuve, ni dévouement à mourir mille fois pour lui , ne rachèteront ce mot insignifiant qui aura glissé dans son cœur.
Si votre ami est beau , bien fait, amoureux des avantages de sa personne , ne négligez pas trop la votre ; gardez- vous qu'une maladie ne vous défigure, qu'une affliction prolongée ne vous détourne des soins du corps ; car cette sorte d'amitié , qui vit de parfums, est dédaigneuse, volage, et se dégoûte aisément.
Si vous avez un ami riche, heureux, entouré des biens les plus désirables de la terre, ne devenez ni trop pauvre, ni trop délaissé du monde, ni malade sur un lit de douleurs ; car cet ami, tout bon qu'il sera, vous ira visiter une fois ou deux, et la troisième il remarquera que le chemin est long, que votre escalier est haut et dur, que votre grabat est infect , que votre humeur a changé; et il pensera, en s'en revenant, qu'il y a au fond de cette misère un peu de votre faute, et que vous
* St. Aoa., Conf., liv. it, ch. 8.
auriez bien pu l'éviter ; et vous ne serez plus désormais pour lui , au sein de son bonheur, qu'un objet de compassion , de secours, et peut-être un sujet de morale.
Si , malheureux vous-même , vous avez un ami plus malheureux que tous, consolez-le, mats n'attendez pas de lui consolation à votre tour; car, lorsque vous lui raconterez votre chagrin, il aura beao animer ses regards et entr'ouvrir ses lèvres comme s'il écoutait , en vous répondant il ne répondra qu'à sa pensée , et sera intérieurement tout plein de luimême.
Si vous aimez un ami plus jeune que vous , que vous le cultiviez comme un enfant, et que vous lui aplanissiez Je chemin de la vie, il grandira bientôt ; il se lassera d'être à vous et par vous , et vous le perdrez. Si vous aimez un ami plus vieux , qui , déjà arrivé bien haut , vous prenne par la main et vous élève, vous grandirez rapidement, et sa faveur alors vous pèsera, ou vous lui porterez ombrage.
Que sont devenus ces amis du même âge , ces frères en poésie, qui croissaient ensemble, unis, encore obscurs , et semblaient tous destinés à la gloire ? Que sont devenus ces jeunes arbres réunis autrefois dans le même enclos ? Ils ont poussé, chacun selon sa nature ; leurs feuillages, d'abord entremêlés agréablement , ont commencé de se nuire et de s'étouffer ; leurs têtes se sont entrechoquées dans l'orage ; quelques-uns sont morts sans soleil ; il a fallu les séparer, et les voilà maintenant , bien loin les uns des autres, verts sapins, châtaigniers superbes, au front des coteaux, au creux des vallons, ou saules éplorés au bord des fleuves.
La plupart des amitiés humaines , même des meilleures , sont donc vaines et mensongères , 6 mon Ami ; et c'est à quelque chose de plus intime, de plus vrai, de plus invariable, qu'aspire une ame dont toutes les forces ont été une fois brisées et qui a senti le fond de la vie. L'amitié qu'elle implore, et en qui elle veut établir sa demeure , ne saurait être trop pure et trop pieuse, trop empreinte d'immortalité , trop mêlée à l'invisible et à ce qui ne change pas; vestibule transparent , incorruptible, au seuil du Sanctuaire éternel ; degré vivant, qui .marche et monte avec nous, et nous élève au pied du saint Trône. Tel est, mon Ami, le refuge heureux que j'ai trouvé en votre ame. Par vous, je suis revenu à la vie du dehors, au mouvement de ce monde, et de là, sans
secousse, au vérités les plus tTuhhmnî Vous m'avez consolé d'abord , et ensuite vous m'avez perlé à la source de toute consolation ; car tous l'avez vous-tnème appris dès la jeunesse, les autres eau tarissent, et ce n'est qu'au bords de cette Sitoé céleste qu'on peut s'asseoir pour toujours et s'a-
Vaici la vérité qn'an aaaade Je révèle :
Da Ciel dans mon néantjemeeaissooveM Lonet Dira! La brebis vient «jnend J'appelais le Seignenr, le
Vons aves dans le Ha tige a reverdi de aère et de Seigneur .Je vous bénis! à ma Votre aonUe vivant a
Dieu donc et toutes ses conséquences; Dieu, l'immortalité, la rémunération et la peine ; dès ici-bas le devoir, et l'interprétation du visible par l'invisible : ce sont les consolations les plus réelles après le malheur, et l'Ame, qui une fois y a pris goût, peut bien souffrir encore, mais non plus retomber. Chaque jour de plus, passé en cette vie périssable, la voit s'enfoncer davantage dans l'ordre magnifique d'idées qui s'ouvre devant elle à l'infini , et si elle a beaucoup aimé et beaucoup pleuré, si elle est tendre, l'intelligence des choses d'au-delà ne la remplit qu'imparfaitement ; elle en revient à l'Amour; c'est l'Amour surtout qui l'élève et l'initie, comme Dante , et dont les rayons pénétrants l'attirent de sphère en sphère comme le soleil aspire la rosée. De là mille larmes encore , mais délicieuses et sans aucune amertume ; de là mille joies secrètes, mille blanches lueurs découvertes au sein de la nuit ; mille pressentiments sublimes entendus au fond du cœur dans la prière ; car une telle ame n'a de complet soulagement que lorsqu'elle a éclaté en prière, et qu'en elle la philosophie et la religion se sont embrassées avec sanglots.
En ce temps-ci , où par bonheur on est las de l'impiété systématique, et où le génie d'un maître célèbre a réconcilié la philosophie avec les plus nobles facultés de la nature humaine , il se rencontre dans les rangs distingués de la société une certaine classe d'esprits sérieux, moraux, rationnels; vaquant aux études, aux idées, aux discussions; dignes de
tout comprendre, peu passionnés, et capables seulement d'un enthousiasme d'intelligence qui témoigne de leur amour ardent pour la vérité. A ces esprits de choix , au milieu de leur vie commode, de leur loisir occupé, de leur développement tout intellectuel , la religion philosophique suffit ; ce qui leur importe particulièrement, c'est de se rendre raison des choses ; quand ils ont expliqué, ils sont satisfaits : aussi le coté inexplicable leur éctrappe-t-il souvent , et ils le traiteraient volontiers de chimère, s'ils ne trouvaient moyen de l'assujettir, en le simplifiant, à leur mode d'interprétation universelle. Le dirai-je ? ce sont des esprits plutôt que des âmes ; ils habitent les régions moyennes ; ils n'ont pas pénétré fort avant dans les voies douloureuses et impures du cœur ; ils ne se sont pas rafraîchis , après les flammes de l'expiation , daos la sérénité d'un éther inaltérable ; ils n'ont pas senti la vie au vif.
J'honore ces esprits, je les estime heureux ; mais je ne les envie pas. Je les crois dans la vérité , mais dans une vérité un peu froide et nue. On ne gagne pas toujours à s'élever , quand on ne s'élève pas assez haut. Les physiciens qui sont parvenus aux plus grandes hauteurs de l'atmosphère , rapportent qu'ils ont vu le soleil sans rayons, dépouillé, rouge et fauve, et partout des ténèbres autour d'enx. Plutôt que de vivre sous un tel soleil , mieux vaut encore demeurer sur terre, croire aux ondoyantes lueurs du soir et du matin , et prêter sa docile prunelle à toutes les illusions du jour, dût-on baisser la paupière en face de l'astre éblouissant; — à moins que l'âme, un soir, ne trouve quelque part des ailes d'Ange, et qu'elle ne s'échappe dans les plaines lumineuses, par-delà notre atmosphère, à une hauteur où les savants ne vont pas.
Oui, eût-on la géométrie de Pascal et Je génie de René, si la mystérieuse semence de la rêverie a été jetée en nous et a germé sous nos larmes dès l'enfance ; si nous nous sentons de bonne heure malades de la maladie de saint Augustin et de Fénelon ; si , comme le disciple dont parle Klopstock , ce Lebbée dont la plainte est si douce, nous avons besoin qu'un gardien céleste abrite notre sommeil avec de tendres branches d'olivier; si enfin, comme le triste Abbadona, nous portons en nous le poids de quelque chose d'irréparable, il n'y a qu'une voie ouverte pour échapper à l'ennui dévorant ,
aux lâches défaillances on au mysticisme insensé ; et cette ▼oie, Dieu merci, n'est pas nouvelle ! Heureux qui n'en est jamais sorti ! plus heureux qui peut y rentrer ! Là seulement on trouve sécurité et plénitude ; des remèdes appropriés à toutes les misères de l'ame ; des formes divines et permanentes imposées au repentir , à la prière et au pardon ; de doux et fréquents rappels à la vigilance ; des trésors toujours» abondants de charité et de grâce. Nous parlons souvent de tout cela, 6 mon Ami , dans nos longues conversations d'hiver, et nous ne différons quelquefois un peu que parce que vous êtes plus fort et que je suis faible. Bien jeune, vous avez marché droit, même dans la nuit ; le malheur ne vous a pas jeté de coté ; et, comme Isaac attendant la fille de Bethuel , tous vous promeniez solitaire dans le chemin qui mène an puits appelé le Puits de Celui qui vit et qui voit, Viventix et Videntis. Votre cœur vierge ne s'est pas laissé aller tout d'abord aux trompeuses mollesses ; et vos rêveries y ont gagné avec l'âge un caractère religieux, austère, primitif, et presque accablant pour notre infirme humanité d'aujourd'hui ; quand vous avez eu assez pleuré , vous vous êtes retiré à Pathmos avec votre aigle , et vous avez vu clair dans les plus effrayants symboles. Rien désormais qui vous fasse pâlir; vous pouvez sonder toutes les profondeurs, ouïr toutes les voix ; vous vous êtes familiarisé avec l'Infini. Pour moi, qui suis encore nouveau-venu à la lumière, et qui n'ai, pour me sauyer, qu'un peu d'amour, je n'ose m'aventurer si loin à travers l'immense nature, et je ne m'inquiète que d'atteindre aux plus humbles , aux plus prochaines consolations qui nous sont enseignées. Ce petit livre est l'image fidèle de mon ame ; les doutes et les bonnes intentions y luttent encore ; l'étoile qui scintille dans le crépuscule semble par instants prête à s'éteindre ; la voile blanche que j'aperçois à l'horizon m'est souvent dérobée par un flot de mer orageuse; pourtant la voile blanche et l'étoile tremblante finissent toujours par reparaître. — Tel qu'il est, ce livre, je vous l'offre, et j'ai pensé qu'il serait d'un bon exemple.
De son cachet littéraire, s'il peut être ici question de cela, je ne dirai qu'un mot. Dans un volume publié par moi , il y a près d'un an, et qui a donné lieu à beaucoup de jugements divers, quelques personnes, dont le suffrage m'est précieux, avaient paru remarquer et estimer, comme une nouveauté
en notre poésie , le choix de certains sujets empruntés à la vie privée et rendus avec relief et franchise. Si, a l'ouverture du volume nouveau, ces personnes pouvaient croire que j'ai voulu quitter ma première route, je leur ferai observer par avance que tel n'a pas été mon dessein ; qu'ici encore c'est presque toujours de la vie privée, c'est-à-dire, d'un incident domestique, d'une conversation, d'une promenade, d'une lecture, que je pars, et que, si je ne me tiens pas à ces détails comme par le passé, si même je ne me borne pas à en dégager les sentiments moyens de cœur et d'amour humain qu'ils recèlent , et si je passe outre , aspirant d'ordinaire à plus de sublimité dans les conclusions, je ne fais que mener à fin mon procédé sans en changer le moins du monde ; que je ne cesse pas d'agir sur le fond de la réalité la plus vulgaire, et qu'en supposant le but atteint (ce qu'on jugera), j'aurai seulement élevé cette réalité à une plus haute puissance de poésie. Ce livre alors serait, par rapport au précédent , ce qu'est dans une spirale le cercle supérieur au cercle qui est au-dessous ; il y aurait eu chez moi progrès poétique dans la même mesure qu'il y a eu progrès moral.
Décembre 1829.
À MADAME V. H
Noire boobeur n'est qu'un malheur plus ou moins consolé.
Docis.
Oh ! que la vie est longue aux longs jours de Tété , Et que le temps y pèse à mon cœur attristé !
lorsque midi surtout a versé sa lumière , Que ce n'est que chaleur et soleil et poussière ; Quand il n'est plus matin et que j'attends le soir , Vers trois heures, souvent, j'aime à vous aller voir ; Et là vous trouvant seule, 6 mère et chaste épouse! Et vos enfants au loin épars sur la pelouse , Et votre époux absent et sorti pour rêver, J'entre pourtant ; et Vous, belle et sans vous lever , Me dites de m'asseoir ; nous causons ; je commence A vous ouvrir mon cœur, ma nuit, mon vide immense , Ma jeunesse déjà dévorée à moitié , Et vous me répondez par des mots d'amitié ; Puis revenant à vous, Vous si noble et si pure, Vous que , dès le berceau , l'amoureuse nature Dans ses secrets desseins avait formée exprès Plus fratche que la vigne au bord d'un antre frais , Douce comme un parfum et comme une harmonie ; Fleur qui deviez fleurir sous les pas du génie ; Nous parlons de vous-même, et du bonheur humain, Comme une ombre, d'en haut, couvrant votre chemin, De vos enfants bénis que la joie environne , De l'époux votre orgueil , votre illustre couronne ; Et quand vous avez bien de vos félicités Épuisé le récit , alors vous ajoutez
JC ^
Triste, et tournant au ciel votre noire prunelle : « Hélas ! non , il n'est point ici-bas de mortelle » Qui se puisse avouer plus heureuse que moi ; » Mais à certains moments , et sans savoir pourquoi , » Il me prend des accès de soupirs et de larmes ; » Et plus autour de moi la vie épand ses cbarmes t » Et plus Je monde est beau , plus le feuillage vert , » Plus le ciel bleu, l'air pur, le pré de fleurs couvert, » Plus mon époux aimant comme au premier bel âge, » Pins mes enfants joyeux et courant sous l'ombrage, » Plus la brise légère et n'osant soupirer , » Plus aussi je me sens ce besoin de pleurer. »
C'est que même au-delà des bonheurs qu'on envie Il reste à désirer dans la plus belle vie ; C'est qu'ailleurs et plus loin notre but est marqué ; Qu'à le chercher plus bas on l'a toujours manqué ; C'est qu'ombrage, verdure et fleurs, tout cela tombe, « Renaît , meurt pour renaître enfin sur une tombe ; C'est qu'après bien des jours , bien des ans révolus , Ce ciel restera bleu quand nous ne serons plus ; Que ces enfants , objets de si chères tendresses , En vivant oublieront vos pleurs et vos caresses ; Que toute joie est sombre à qui vent la sonder , Et qu'aux plus clairs endroits , et pour trop regarder Le lac d'argent, paisible, au cours insaisissable, On découvre sous l'eau de la boue et du sable.
Mais comme au lac profond et sur son limon noir Le ciel se réfléchit , vaste et charmant à voir , Et , déroulant d'en haut la splendeur de ses voiles , Pour décorer l'abîme, y sème les étoiles, Tel dans ce fond obscur de notre humble destin Se révèle l'espoir de l'éternel matin ; fit quand sous l'œil de Dieu l'on s'est mis de bonne heure , Quand on s'est fait une ame où la vertu demeure ; Quand , morts entre nos bras , les parents révérés Tous bas nous ont bénis avec des mots sacrés ; Quand nos enfants, nourris d'une douceur austère, Continueront le bien après nous sur la terre ; Quand un chaste devoir a réglé tous nos pas ,
Alors on peut encore être heureux ici-bas ;
Aux instants de tristesse on peut, d'un œil plus ferme,
Envisager la vie et ses biens et leur terme,
Et ce grave penser, qui ramène au Seigneur,
Soutient l'ame et console au milieu du bonheur.
Mai 1829.