A MON AMI M. P. MERIMEE
Mny my feare,
Ny filial feart be vain t . . .
Colekidoi.
Ainsi , plongé long-temps au plus bas de l'abîme , Enfermé dans la fosse où je niais le Ciel , Ainsi le repentir descendait sur mon crime , Et je sortais vivant , pareil à Daniel !
Ainsi, pauvre Joseph , du fond de ma citerne Appelant vainement mes frères par leurs noms , Puis vendu comme esclave, et dans une caverne Mêlé , pâtre moi-même , à d'impurs compagnons ,
Cru mort de tous , pleuré de ma tribu chérie , Ainsi l'ombre sortait un jour de mon chemin ; Dieu disait de couler à la source tarie ; Et j'embrassais encor Jacob et Benjamin !
Aujourd'hui donc, heureux dans l'humaine misère, Dans le sentier du bien remonté par degrés, De peur de retomber (car mon ame est légère) •Je veille sur mes sens, et les tiens entourés.
Du mal passé je crains de réveiller la trace ; Une sainte amitié m'enchalnc sous sa loi ; L'art occupe mon cœur, ne laissant jour ni place Aux funestes pensers d'arriver jusqu'à moi.
Je m'accoutume en paix aux voluptés tranquilles ; Quand la ville et ses bruits m'importunent , j'en sors ; Tantôt, près de Paris, la Marne et ses presqu'îles, Solitaire pieux , m'égarent sur leurs bords ;
Tantôt , pour épuiser mon fond d'inquiétude , Je vais ; le Rhin au pied de ses coteaux pendant» M'emporte , et du séjour avec la solitude Je reviens chaque fois, plus paisible au dedans.
Et mon vœu le plus cher serait , on peut le croire , D'abjurer à l'instant orgueil et vanité, De n'être plus de ceux qui luttent pour la gloire , Mais de cacher mon nom sous un toit écarté ,
Où mon plus haut rosier montant à ma fenêtre Rejoindrait le jasmin qui viendrait au devant ; Où je respirerais l'esprit divin du Maître Dans le bouton en fleur, dans la brise et le vent ;
Où , vers le soir, à l'heure où la terre est muette , Près de ma bien-aimée , en face du couchant , Entendant , sans la voir, le chant de l'alouette , Je dirais : « Douce amie , écoutons bien ce chant ;
» C'est ainsi que la voix du bonheur nous arrive , » Peu bruyante , lointaine et nous venant du ciel ; » Il faut qu'à la saisir l'ame soit attentive , » Que tout fasse silence en notre cœur mortel. »
Or, pour qui ne souhaite ici-bas pour lui-même Que la paix du dedans, et n'a point d'autre vœu Sinon qu'au genre humain , à ses frères qu'il aime , S'étende cette paix , — pour celui-là , mon Dieu !
Il est amer et triste , à l'heure où son cœur prie , Et dans l'effusion des plus secrets moments , D'entendre à ses côtés les pleurs de la patrie , Des clameurs de colère et des gémissements ;
Il est dur que toujours un destin nous rentratne Aux civiques combats qu'on croyait achevés , De voir aux passions s'ouvrir encor l'arène Et s'enfuir la concorde et le bonheur rêvés !
Rien qu'à ce seul penser, tout ce qu'en moi j'apaise Est prêt à s'irriter ; la haine me reprend ; Et pour qui veut guérir, toute haine est mauvaise ; Et pourtant je ne puis rester indifférent !
Oh ! meurent les soupçons ! oh ! Dieu nous garde encore De ces duels armés entre un peuple et son Roi ! . Sous les soleils d'Août dont la chaleur dévore , Le sang bouillonne vite, et nul n'est sûr de soi.
J'ai , dès mes jeunes ans , palpité pour la France ; A l'aigle du tonnerre , enfant , je m'attachai ; Loin des jeux , l'œil en pleurs, le suivant avec transe, Quand il tomba du ciel , long-temps je le cherchai.
Waterloo me noya dans des larmes amères ; Mes nuits se consumaient à recréer ces temps , Ces temps si glorieux, si détestés des mères, Et dont , moi , j'avais vu les spectacles flottants.
La Liberté bientôt m'étala ses miracles ;
Le reste s'abaissa , je m'élançai plus haut ;
Et , repoussant du pied le présent plein d'obstacles ,
J'allai tendre la main aux morts de l'échafaud.
Nobles morts ! cœurs à l'aise au milieu des tempêtes ! Poète à l'archet d'or, Vierge au sanglant poignard , Vous tous qui m'appeliez comme un frère à vos fêtes , Que me demandiez-vous ? j'étais venu trop tard !
Ces éclats n'allaient plus à nos mornes journées ; J'étouffais , je cherchais de larges horizons ; Partout au fond de moi grondaient mes destinées.... Un soir, je vis un luth , et j'en tirai des sons ;
Et , comme aux saints accords d'une harpe bénie S'apaisait de Saùl le tourment insensé , Ainsi mes sens émus rentraient en harmonie, Et le démon de guerre et de sang fut chassé.
Depuis lors, plus heureux , bien que parfois je pleure , Abandonnant mon ame à de secrets penchants , Remis des passions , croyant la paix meilleure , Je console mes jours en y mêlant des chants.
Si , dès les premiers pas , quelque faiblesse impure , Quelque délire encor, m'a dans l'ombre entraîné , Je ne m'en souviens plus ; j'ai lavé la souillure ; Mon seuil est désormais sans tache et couronné.
Faut-il m'en arracher? et d'où ces cris sinistres, Qui sortent tout-à-coup du pays ébranlé ?
La vieille dynastie , en proie à ses ministres , A , dans un jour fatal , de dix ans reculé !
Tout se rouvre et tout saigne ; — 6 Roi digne de plainte , Vieillard qui veux le bien et , courbé devant Dieu , Cherches en tes conseils l'inspiration sainte , Roi , qu'as-tu donc fait pour la trouver si peu ?
Prêtres qui l'entourez , et dans d'obscures trames Enchaînez sa vieillesse à vos vœux d'ici-bas , N'avez-vous point assez du service des âmes ? Le Siècle est, dites-vous, impie ; — il ne l'est pas ;
Il est malade , hélas ! il soupire , il espère ; Il sort de servitude, implorant d'autres cieux ; Vers les lieux inconnus que lui marqua son Père , Il s'avance à pas lents et comme un fils pieux ;
Il garde du passé la mémoire fidèle Et l'emporte au désert ; — dès qu'on lui montrera Un temple où poser l'arche, une enceinte nouvelle, Tombant la face en terre , il se prosternera !
Décembre 1829.
Les deux pièces suivantes sont asses dans le ton des Consolations pour qu'on les puisse placer ici.
Dans un article inséré h la Revue des Deux Mondes, sur M. de Lamartine, pendant son voyage en Orient (Juin 1832), on lisait : « L'absence habituelle où M. de Lamartine vécut loin de Paris et souvent hors de France , durant les dernières années de la restauration, le silence prolongé qu'il garda après la publication de son cbant d'Harold, firent tomber les clameurs des critiques, qui se rejetèrent sur d'autres poètes plus présents : sa renommée acheva rapidement de mûrir. Lorsqu'il revint au commencement de 1830 pour sa réception à l'Académie française et pour la publicatiou de ses Harmonies , il fut agréablement étonné de voir le public gagné à son nom et familiarisé avec son œuvre. C'est h un souvenir de ce moment que se rapporte la pièce de vers suivante, dans laquelle on a tâché de rassembler quelques impressions déjà anciennes , et de reproduire , quoique bien faiblement, quelques mots échappes au poète, en les entourant de traits qui peuvent le peindre. — A lui , au sein des mers brillantes où ils ne lui parviendront pas, nous les lui envoyons, ces vers, comme un vœu d'ami durant le voyage I »
Un jour, c'était au temps des oisives années , Aux dernières saisons , de poésie ornées Et d'art , avant l'orage où tout s'est dispersé , Et dont le vaste flot , quoique rapetissé , Avec les rois déchus , les trônes à la nage , A pour long-temps noyé plus d'un secret ombrage , Silencieux bosquets mal à propos rêvés , Terrasses et balcons, tous les lieux réservés , Tout ce Delta d'hier, ingénieux asile , Qu'on devait à quiùze ans d'une onde plus facile !
De retour à Paris après sept ans , je crois , De soleils de Toscane ou d'ombre sous tes bois , Comptant trop sur l'oubli , comme durant l'absence , Tu retrouvais la gloire avec reconnaissance.
Ton merveilleux laurier sur chacun de tes pas Étendait un rameau que tu n'espérais pas ; L'écho te renvoyait tes paroles aimées j Les moindres des chansons anciennement semées
Sur ta route en festons pendaient comme au hasard ; Les oiseaux par milliers', nés depuis ton départ, Chantaient ton nom , un nom de tendresse et de flamme , Et la vierge, en passant, le chantait dans son ame. Non , jamais toit chéri , jaloux de te revoir, Jamais antique bois où tu reviens t'asseoir, Milly , ses sept tilleuls ; Saint-Point , ses deux collines , N'ont envahi ton cœur de tant d'odeurs divines , Amassé pour ton front plus d'ombrage, et paré De plus de nids joyeux ton sentier préféré !
Et dans ton sein coulait cette harmonie humaine, Sans laisser d'autre ivresse à ta lèvre sereine Qu'un sourire suave , à peine s'imprimant ; Ton œil étincelait sans éblouissement , Et ta voix mâle , sobre et jamais débordée , Dans sa vibration marquait mieux chaque idée !
Puis , comme l'homme aussi se trouve au fond de tout , Tu ressentais parfois plénitude et dégoût.
— Un jour donc , un matin, plus las que de coutume , De tes félicités repoussant l'amertume, Un geste vers le seuil qu'ensemble nous passions : « Hélas ! t'écriais-tu , ces admirations , » Ces tributs accablants qu'on décerne au génie, » Ces fleurs qu'on fait pleuvoir quand la lutte est finie , » Tous ces yeux rayonnants éclos d'un seul regard , » Ces échos de sa voix , tout cela vient trop tard ! » Le Dieu qu'on inaugure en pompe au Capitole, .» Du Dieu jeune et vainqueur n'est souvent qu'une idole ! » L'âge que vont combler ces honneurs superflus, » S'en repaît , — les sent mal , — ne les mérite plus ! m Oh ! qu'un peu de ces chants , un peu de ces couronnes , » Avant les pâles jours , avant les lents automnes , » M'eût été dû plutôt à l'âge efflorescent, » Où jeune , inconnu , seul avec mon vœu puissant , » Dans ce même Paris cherchant en vain ma place, » Je n'y trouvais qu'écueils , fronts légers ou de glace , * » Et qu'en diversion à mes vastes désirs , » Empruntant du hasard l'or qu'on jette aux plaisirs , » Je m'agitais au port , navigateur sans monde ,
» Mais aimant, espérant, ame ouverte et féconde ! » Oh ! que ces dons tardifs où se heurtent mes yeux , » Devaient m'échoir alors , et que je valais mieux ! »
Et le discours bientôt sur quelque autre pensée Échappa , comme une onde au caprice laissée ; Mais ce qu'ainsi ta bouche aux vents avait jeté , Mon souvenir profond Ta depuis médité.
Il a raison, pensais-je, il dit vrai, le poète ! La jeunesse emportée et d'humeur indiscrète Est la meilleure encor ; sous son souffle jaloux Elle aime à rassembler tout ce qui flotte en nous De vif et d'immortel ; dans l'ombre ou la tempête Elle attise en marchant son brasier sur sa tète : L'encens monte et jaillit I Elle a foi dans son vœu ; Elle ose la première à l'avenir en feu , Quand chassant le vieux Siècle un nouveau s'initie , Lire ce que l'éclair lance de prophétie.
Oui , la jeunesse est bonne ; elle est seule à sentir Ce qui , passé trente ans , meurt , ou ne peut sortir, Et devient comme une ame en prison dans la nôtre ; La moitié de la vie est le tombeau de l'autre ; Souvent tombeau blanchi , sépulcre décoré , Qui reçoit le banquet pour l'hôte préparé.
C'est notre sort à tous ; tu l'as dit , ô grand homme ! Eh ! n'étais-tu pas mieux celui que chacun nomme , Celui que nous cherchons , et qui remplis nos cœurs , Quand par-delà les- monts d'où fondent les vainqueurs , Dès les jours de Wagram , tu courais l'Italie , De Pise à Nisita promenant ta folie, Essayant la lumière et l'onde dans ta voix , Et chantant l'oranger pour la première fois ? Oui , même avant la corde ajoutée à ta lyre , Avant le Crucifix, le Lac, avant Elvire, Lorsqu'à regret rompant tes voyages chéris , Retombé de'Pestum aux étés de Paris , Passant avec Jussieu * tout un jour à Vincennes A tailler en sifflets l'aubier des jeunes chênes ; De Talma , les matins, pour Saùl , accueilli ;
* M. Laureut de Jussieu , Tua des plus anciens amis de M. de Lamartine.
Puis retournant cacher tes hivers à Milly ,
Ta condamnais le sort, — oui , dans ce temps-là même ,
(Si ta ne l'avais dit, ce serait on blasphème),
Dans ce temps, plus d'amour enflait ce noble sein ,
Plus de pleurs grossissaient la source sans bassin ,
Plus de germes errants pleavaient de ta colline,
Et tu ressemblais mieux à notre Lamartine !
C'est la loi : tout poète à la gloire arrivé,
A mesure qu'au jour son astre s'est levé ,
A pâli dans son cœur. Infirmes que nous sommes !
Avant que rien de nous parvienne aux autres hommes,
Avant que ces passants, ces voisins, nos entoure,
Aient eu le temps d'aimer nos chants et nos amours,
Nous-mêmes déclinons ! comme au fond de l'espace
Tel soleil voyageur qui scintille et qui passe,
Quand son premier rayon a jusqu'à nous percé ,
Et qu'on dit : le voilà, s'est peut-être éclipsé !
Ainsi d'abord pensais-je ; armé de ton oracle, Ainsi je rabaissais le grand homme en spectacle ; Je niais son midi manifeste, éclatant, Redemandant l'obscur, l'insaisissable instant. Mais en y songeant mieux , revoyant sans fumée , D'une vue au matin plus fraîche et ranimée, Ce tableau d'un poète harmonieux , assis Au sommet de ses ans, sous des deux éclaircis, Calme, abondant toujours, le cœur plein, sans orage, Chantant Dieu; l'univers, les tristesses du sage, L'humanité lancée aux océans nouveaux,....
— Alors je me suis dit : Non , ton oracle est faux , Non , tu n'as rien perdu ; non , jamais la louange , Un grand nom , — l'avenir qui s*entr*ouvre et se range , Les générations qui murmurent : C'est lui !
Ne furent mieux de toi mérités qu'aujourd'hui. Dans sa source et son jet , c'est le même génie ; Mais de toutes les eaux la marche réunie , D'un flot illimité qui noierait les déserts , Égale , en s'y perdant, la majesté des mers.
Tes feux intérieurs sont calmés , tu reposes ; Mais ton cœur reste ouvert au vif esprit des choses. L'or et ses dons pesants, la Gloire qui fait roi,
T'ont laissé bon, sensible, et loin autour de toi Répandant la douceur, l'aumône et l'indulgence. Ton noble accueil enchante , orné de négligence. Tu sais l'âge où tu vis et ses futurs accords ; Ton œil plane ; ta voile, errant de bords en bords, Glisse au cap de Circé , luit aux mers d'Artémise ; Puis l'Orient t'appelle , et sa terre promise , Et le Mont trois fois saint des divines rançons ! Et de là nous viendront tes dernières moissons , Peinture, hymne, lumière immensément versée, Comme un soleil couchant ou comme une Odyssée !....
Oh ! non , tout n'était pas dans l'éclat des cheveux , Dans la grâce et l'essor d'un âge plus nerveux , Dans la chaleur du sang qui s'enivre ou s'irrite ! Le Poète y survit, si l'Ame le mérite ; Le Génie au sommet n'entre pas au tombeau , Et son soleil qui penche est encor le plus beau !
Les vœux que nous adressions pour le poète durant son voyage, n'ont guère été favorablement entendus I Une fois déjà , tandis que dans une précédente épttre nous rappelions heureux, la perte affreuse de sa mère nous venait à l'instant démentir : et en cette seconde circonstance, c'a été un de ces malheurs qu'on ne peut même uommer. Le poète nous est revenu , poète deux fois sacré, étouffant dans son cœur une trop vaste plainte, silencieusement porté par l'océan de sa douleur, et comme uu cygue de plus en plus blancbi sur l'onde.
On lit au tome second du roman de Folupté les vers suivants :
Un mot qu'on me redit , mot léger, mais perfide , Te contriste et te blesse, 6 mon Ame candide ; Ce mot tombé de loin , tu ne l'attendais pas : Fuyant, jeune, l'arène et ta part aux ébats , Soustraite à tous jaloux en ta cellule obscure , Il te semblait qu'on dût t'y laisser sans injure , Et qu'il convenait mal au parvenu puissant , Quand on se tait sur lui, d'aller nous rabaissant,
Comme si , dans sa brigue , il loi restait encore
Le loisir d'insulter à l'oubli que j'adore I
Tu te plains donc, mon Ame ! — Oui. .. , mais attends un peu ;
Avant de t'émonvoir, avant de prendre feu
Et de troubler ta paix pour un long jour peut-être,
Rentrons en nous, mon Ame, et cherchons à connaître
Si , purs du vice altier qui nous choque d'abord ,
Nous n'aurions pas le nôtre, avec nous plus d'accord.
Car ces coureurs qu'un Styx agite sur ses rives ,
Au festin du pouvoir ces acharnés convives,
Relevant d'un long jeûne, étonnés, et collant
A leur sueur d'hier un velours insolent,...
Leurs excès partent tous d'une fièvre agissante ;
Une plus calme vie aisément s'en exempte ;
Mais les écueils réels de cet autre côté
Sont ceux de la paresse et de la volupté.
Les as-tu fuis, ceux-là ? Sonde-toi bien, mon Aine ;
Et si , sans chercher loin , tu rapportes le blâme ,
Si, malgré ton timide effort et ma rougeur,
La nef dormit long-temps en un limon rongeur,
Si la brise du soir assoupit trop nos voiles ,
Si la nuit bien souvent eut pour nous trop d'étoiles ,
Si jusque sous l'Amour, astre aux feux blanchissants ,
Des assauts ténébreux enveloppent mes sens,
Ah ! plutôt que d'ouvrir libre cours à ta plainte
Et de frémir d'orgueil sous quelque injuste atteinte ,
O mon Ame , dis-toi les vrais points non touchés ;
Redeviens saine et sainte à ces endroits cachés ;
Et , quand tu sentiras ta guérison entière ,
Alors il sera temps , Ame innocente et fière ,
D'opposer ton murmure aux propos du dehors ;
Mais à cette heure aussi , riche des seuls trésors ,
Maltresse de ta pleine et douce conscience ,
Le facile pardon vaincra l'impatience.
Tu plaindras nos puissants d'être peu généreux ;
Leur dédain, en tombant, t'affligera sur eux,
Et, si quelque amertume en toi s'élève et crie ,
Ce sera pure offrande à ce Dieu que tout prie !
actuel , tout antre , n'est donc , si on le ▼ont bien , que le superflu des heures, leur agrément, leur ennui, l'attente, l'intervalle, la réflexion parfois monotone et bien sérieuse, parfois le retour presque riant et qu'on dirait volage; mais on y retombe vite toujours au mélancolique et au grave, on n'y perd Jamais trop de tue le lointain religieux , et surtout , daus l'ordre désaffections exprimées, bien qu'elles puissent sembler éparses et nombreuses, on n'y sort Jamais de la vérité intime des sentiments. L'unité peut être ailleurs , lis sincérité du moins est partout ici. I/amitié encore a la plus grande port de ces cbants;etsi ce n'est plus, comme dans le précédent recueil, une amitié presque unique et dominante qui inspire, c'est toujours l'amitié choisie , le plus souvent l'amitié profonde.
Septembre J8S7.
Assis sur le versant des coteaux modérés D'où l'œil domine l'Oise et s'étend sur les prés ; Avant le soir, après la chaleur trop brûlante, A cette heure d'été déjà plus tiède et lente; Au doux chant, mais déjà moins nombreux , des oiseaux ; En bas voyant glisser si paisibles 4es eaux , Et la plaine brillante avec des places d'ombres , Et les seuls peupliers coupant de rideaux sombres L'intervalle riant, les marais embellis Qui vont vers Gouvieux finir au bois du Lys , Et plus loin , par delà prairie et moisson mûre Et tout ce gai damier de glèbe et de verdure , Le sommet éclaire qui borne le regard Et qu'après deux mille ans on dit Camp de César , Comme si ce grand nom que toute foule adore Jusqu'au vallon de paix devait régner encore!... M'asseyant là , moi-même à l'Age où mon soleil , Où mon été décline , à la saison pareil ; A l'âge où l'on s'est dit dans la fête où l'on passe : « La moitié, sans mentir, est plus jeune et nous chasse ; » — Rêvant donc , j'interroge , au tournant des hameaux , La vie humaine entière, et son vide et ses maux ; Si peu de bons recours où , lassé, l'on s'appuie; Où , la jeune chaleur trop tût évanouie, On puise le désir et la force d'aller , De croire au bien encor, de savoir s'immoler Pour quelqu'un hors de soi , pqur quelque chose belle. Aux champs , à voir le sol nourricier et fidèle , Et cet ensemble uni d'accords réjouissants , Comment désespérer ? Et pourtant , je le sens, Le mal , l'ambition , la ruse et le mensonge , Faux honneur, vertu fausse , et que souvent prolonge
L'histoire , ambitieuse autant que le César ,
Grands et petits calculs coupés de maint hasard ,
Voilà ce qui gouverne et la ville et le monde.
Où donc sauver du bien l'arche sainte sur Tonde?
Où sauver la semence? en quel coin se ranger?
Et quel sens a la vie en ce triste danger?
Surtout le premier feu passé de la jeunesse ,
Son foyer dissipé de rêve et de promesse ,
Après l'expérience et le mal bien connu ,
Que faire ? Où reporter son effort soutenu ?
Durant cette partie aride et monotone
Qui , bien avant l'hiver , dès le premier automne
Commence dans la vie, et quand par pauvreté,
Malheur, faute (oh! je sais plus d'un sort arrêté) ,
Tout espoir de choisir la chaste jeune fille «
Et de recommencer sa seconde famille
Dont il sera le chef, à l'homme est refusé ,*
Où se prendre ? où guérir un cœur trop vite usé ?
En cette heure de calme , en ce lieu d'innocence ,
Dans ce fond de lointain et de prochain silence ,
La réponse est distincte , et je l'entends venir
Du Ciel et de moi-même, et tout s'y réunir.
Oh ! oui ; ce qui pour l'homme est le point véritable ,
La source salutaire avec le rocher stable ;
Ce qui peut l'empêcher ou bien de s'engourdir
Aux pesanteurs du corps , ou bien de s'enhardir ,
S'il est grand et puissant , à l'orgueilleuse idée
Qu'il pose ensuite au monde en idole fardée
Et dans laquelle il veut à tout jamais se voir,
Ce qu'il faut , c'est à l'ame un malheur, un devoir!
— Un malheur (et jamais il ne tarde à s'en faire) , Un malheur bien reçu , quelque douleur sévère Qui tire du sommeil et du dessèchement, Nous arrache aux appâts frivoles du moment , Aux envieux retours, aux aigreurs ressenties; Qui mette bas d'un coup tant de folles orties Dont avant peu s'étouffe un champ dans sa longueur, Et rouvre un bon sillon avec peine et sueur ! — Un devoir accepté, dont l'action n'appelle Ni l'applaudissement ni le bruit après elle ,
Qui ne sqit que constance et sacrifice obscur , Sacrifice du goût le plus cher, le plus pur.
Tel que l'honneur mondain jamais ne le réclame , Mais voulu, mais réglé dans le monde de l'ame. Et c'est ainsi qu'il faut, au Ciel, avant le soir, A son cœur demander un malheur, un devoir!
Marèze avait atteint à très-peu près cet âge Où le flot qui poussait s'arrête et se partage ; Jusqu'à trente-trois ans il avait persisté Avec zèle et succès au sentier adopté , Sentier sombre et mortel aux chimères légères. Il tenait , comme on dit > un cabinet d'affaires ; De finance ou de droit il débrouillait les cas, Et son conseil prudent disait les résultats.
Or, Marèze cachait sous ce zèle authentique Un esprit libre et grand, peut-être poétique , Ou politique aussi, mais capable à son jour D'arriver s'il voulait , et de luire alentour. A sa tâche , où le don inoccupé se gâte , Trop long-temps engagé, tout bas il avait hâte De clore et de sortir , et de recommencer Une vie autre et vraie , appliquée à penser.
Plus rien n'allait gêner son être en renaissance : Son cabinet vendu lui procurait aisance , Sa sœur avait famille en un lointain pays, Et son père et sa mère étaient morts obéis :
Car l'abri paternel qui protège et domine S 'abattant, on est maître, hélas ! sur sa colline.
Dans ce frais pavillon au volet entr'ouvert , Où la lune en glissant .dans la lampe se perd , Devant ce Spasimo * comme une autre lumière Dont la paroi du fond s'éclaire tout entière , Près des rayons de cèdre où brillent à leur rang Le poète d'hier aisément inspirant , L'ancien que moins on suit plus il convient d'entendre , Que fait Marèze ? Il veille et se dit d'entreprendre. Depuis un an passé qu'il marche vers son vœu ,
* La gravure du beau tableau de Raphaël qui porte ce nom.
Le joug est jeté loin ; il s'en ressouvient peu , Hors pour mieux posséder sa pensée infinie.
Cet esprit qu'aussi bien on salûrait génie , Retardé jusque-là , mais toujours exercé , Arrive aux questions plus ferme et plus pressé. Poète et sage, il rêve alliance nouvelle; Lamartine l'émeut , Montesquieu le rappelle ; Il veut être lui-même , et que nul n'ait porté Plus d'élévation dans la réalité.
Solennel est ce soir, car son ame qui gronde Sent voltiger plus près et sa forme et son monde. Marèze est sur la pente; il va gravir là-haut, Où tant de glorieux montent comme à l'assaut , Disant Humanité pour leur cri de victoire , Nommés les bienfaiteurs , commençant par le croire , Et qui , forts de trop faire et de régénérer , Finissent par soi-même et soi seuls s'adorer.
Mais on frappe ; une femme entre et se précipite : — r a O mon frère! » — « O ma sœur ! » — Explosion subite, Joie et pleurs, questions, les deux mains que l'on prend , Et tout un long récit qui va comme un torrent : Un mari mort, des noirs en révolte , la ville Livrée au feu trois jours par un chef imbéciile, La fuite avec sa fille au port voisin , si bien Qu'elle n'a plus qu'un frère au monde pour soutien. Marèze entend : d'un geste il répond et console, Il baise au front l'enfant , beauté déjà créole , Et , comme à ces discours on oublirait la nuit, Jusqu'au lit du repos lui-même les conduit.
Le voilà seul. — Allons ! ose, naissant génie; 11 faut à ton baptême annoncer l'agonie.
Dix ans s'étaient passés à comprimer l'essor, A mériter ton jour ; donc , recommence encor ! Devant ces vers du maître harmonieux et sage , Devant ce Raphaël et sa sublime page , Au plus mourant soupir du chant du rossignol , Au plus fuyant rayon où s'égarait ton vol , Dis-toi bien : Tout ce beau n'est que faste et scandale Si j'hésite, et si l'ombre à l'action s'égale.
Marèze un seul instant n'avait pas hésité ; Il s'est dit seulement, dans sa force excité, Que peut-être il saurait, son œuvre commencée , Nourrir enfant et sœur do lait de sa pensée.
Il hésite , il espère en ce sens , et bientôt , L'aube éteignant la nuit , son œil plus las se clôt.
Au matin un réveil l'attendait qui l'achève.
Une ancienne cliente à lui , madame Estève , Avait, par son conseil , confié le plus clair D'une honnête fortune à quelque premier clerc établi depuis peu , jusqu'alors sans reproche ; Mais le voilà qui part, maint portefeuille en poche. La pauvre dame est là , hors d'elle , racontant. Marèze y perd aussi, peu de chose pourtant; Mais il se croit lié d'équité rigoureuse A celle qu'un conseil a faite malheureuse.
Courage 1 il rendra tout ; il soutiendra sa soeur , 11 marlra sa nièce ; et, sans plus de longueur, II court chez un ami : tout juste un commis manque ; Commis, le lendemain, il entre en cette banque; Et là , remprisonné dans les ai s d'un bureau , Sans verdure à ses yeux que le vert du rideau , Il vit, il y blanchit, régulier , sans murmure , Heureux encor le soir d'une simple lecture A côté de sa sœur, — un poète souvent Qu'un retour étouffé lui rend trop émouvant , Et sa voix, s'interrompt ;... — lecture plus sacrée A Famé délicate et tout le jour sevrée !
11 a gagné pourtant en bonheur : jusque-là, Plus d'un mystère étrange , et que Dieu nous voila , Avait mis au défi son ame partagée.
La vérité nous fuit par l'orgueil outragée.
Mais alors , comme au prix d'un sacrifice cher, Sans plus qu'il y pensât en Prométhée amer, De vertus en vertus , chaque jour , goutte à goutte , La croyance , en filtrant, emporta tout son doute; La persuasion distilla sa saveur , Et la pudique foi lui souffla la ferveur.
— Doudub (exemple aussi) n'est pas , comme Marèze , De ceux qui sentiraient leur ame mieux à Taise A briller au soleil et mouvoir les humains Qu'à compter pas à pas les chardons des chemins. Il chemine et se croit tout en plein dans sa trace. Très-doux entre les doux et les humbles de race , Il n'a garde de plus , ne prévaut sur pas un ; Celui seul qui se baisse a connu son parfum ; La racine en tient plus , et la fleur dissimule. Son prix , son nom nommé lui serait un scrupule. Enfant, simple écolier, se dérobant au choix, Avant qu'il eût son rang il se passait des mois; Il n'en tâchait pas moins , sans languir ni se plaindre , Mais comme au fond craignant de paraître et d'atteindre. Jeune homme , étroitement casé , non rétréci , Cœur chaste à l'amitié , n'eut-il donc pas aussi Quelque passion tendre, humble et, je le soupçonne, Muette , et que jamais il n'ouvrit à personne , Mais pour qui sa rougeur parle encore aujourd'hui , Si l'objet par hasard est touché devant lui ? Avant tout il avait sa mère bien- aimée , Infirme plus que vieille , assez accoutumée A l'aisance , aux douceurs , et dont le mal réel Demandait pour l'esprit éveil continuel.
Il la soigna long-temps , et lui , l'épargne même , Pour adoucir les soirs de la saison suprême , N'eut crainte d'emprunter des sommes par deux fois , S'obérant à toujours ; mais ce fut là , je crois , Ce qui , sa mère morte , a soutenu son zèle Et prolongé pour lui le but qui venait d'elle : Car à cet âge , avec ces natures , l'effort Souvent manque , au-dedans s'amollit le ressort ; Le vrai motif cessant , on s'en crée un bizarre, Et la source sans lit dans les cailloux s'égare. Doudun , que maint caillou séduit, s'en est sauvé; Le soin pieux domine , et tout est relevé.
En plein faubourg, là-haut, au coin de la mansarde, Dans deux chambres au nord , que l'étoile regarde; A cinq heures rentrant ; ou l'été , matinal ;
Un grand terrain en face et le triste canal *
(Car, presque chaque jour allant au cimetière ,
11 s'est logé plus près) , voyez! sa vie entière ,
Son culte est devant vous : un unique fauteuil
Où dix ans s'est assis l'objet saint de son deuil ,
Un portrait au-dessus ; puis quelque porcelaine
Où la morte buvait , qu'une fois la semaine
11 essuie en tremblant ; des Heures en velours
Où la morte priait , dont il use toujours !
Le maigre pot de fleurs , aussi la vieille chatte :
Piété sans dédain , la seule délicate !
Comme écho de sa vie, il se dit à mi-voix
Quelque air des jours anciens qui voudrait le hautbois,
Quelque sentimentale et bonne mélodie ,
Paroles de Sedaine , autrefois applaudie
Des mères , que chantait la sienne au clavecin.
Comme Jean-Jacque aussi , dont il sait le Devin ,
Il copie, et par là dégrève un peu sa dette,
Chaque heure d'un denier. Son équité discrète
A taxé ce travail de ses soirs , mais si bas ,
Que, s'il fallait offrir, on ne l'oserait pas.
Au delà sa pudeur est sourde à rien entendre ;
Et quand l'ingrat travail a quelque page tendre,
Agréable , on dirait qu'en recevant son dû
Il se croit trop payé du charme inattendu.
— Hier ses chefs le marquaient pour avancer en place ;
Il se fait moins capable, empressé qu'on l'efface.
O vous, qui vous portez, entre tous, gens de cœur ; Qui l'êtes, — non pas seuls, — et qui, d'un air vainqueur, Écraseriez Doudun et cette élite obscure, Leur demandant l'audace et les piquant d'injure ; Ne les méprisez pas , ces frères de vertu , Qui vous laissent l'arène et le lot combattu ! Si dans l'ombre et la paix leur cœur timide habile , Si le sillon pour eux est celui qu'on évite, Que guerres et périls s'en viennent les saisir ; Ils ont chef Catinat , le héros sans désir !
* Probablement le canal St-Martin du côté du Père La Chaise.
Et cette ame modique, à plaisir enfouie, Ce fugitif qui craint tout éclair dans sa vie , Qu'à l'un des jours d'essor, de soleil rayonnant , Comme on en a chacun , il rencontre au tournant Du prochain boulevart quelque ami de collège Qui depuis a pris gloire et que le bruit assiège. Sympathique talent resté sincère et bon , Oh ! les voilà bien vite aux nuances du ton.
L'artiste est entendu tout bas du solitaire : Quel facile unisson aux cordes de mystère !
Que d'échanges subtils au passage compris !
Et cette ame qui va diminuant son prix , Comme elle est celle encor que devrait le génie Vouloir pour juge en pleurs , pour cliente bénie !
Mais ce n'est pas aux doux et chastes seulement , Aux intègres de cœur, que contre un flot dormant Un malheur vient rouvrir les voiles desserrées Et remorquer la barque au-delà des marées.
Un seul devoir tombant dans un malheur sans fond Jette à Pâme en désastre un câble qui répond ; Fait digue à son endroit aux vagues les plus hautes ; Arrête sur un point les ruines des fautes ; Et nous peut rattacher, en ces ans décisifs , Demi-déracinés , aux rameaux encor vifs.
Rahon de Sant a-Cruz , un homme de courage Et d'ardeur, avait, jeune, épuisé maint orage, Les flots des passions et ceux de l'Océan.
Commandant un vaisseau sous le dernier roi Jean En Portugal, ensuite aux guérillas d'Espagne, Le Brésil et les mers et la rude montagne L'avaient vu tour à tour héroïque d'effort ; Mais l'âme forte avait plus d'un vice du fort. Pour l'avoir trop aidé , proscrit du roi son maître ; A Bordeaux, — marié, — des torts communs peut-être, Ses âpretés surtout et ses fougues de sang Éloignèrent sa femme après un seul enfant.
A Paris, de projets en projets, et pour vivre, Ayant changé son nom , il entreprit un livre , Quelque Atlas brésilien-espagnol-et«navaI ;...
Alors je le connus ; — mais , l'affaire allant mal , 11 courut de ces mots qu'à la légère on sème , Et j'en avais conçu prévention moi-même.
Pourtant quelqu'un m'apprit ses abîmes secrets , Et l'ayant dû chez lui trouver le jour d'après, Oh ! je fus bien touché !
— Tout d'abord à sa porte Affiches , prospectus, avis de toute. sorte, Engagement poli d'entrer et de tourner :
Comme c'était au soir, il me fallut sonner.
Une dame fort vieille, et de démarche grande Et lente, ouvrit, et dit sur ma simple demande Son fils absent : c'était la mère de Ramon.
Mais quand j'eus expliqué mon objet et mon nom : « Attendez, attendez; seulement il repose, » Car il sort tout le jour ; mais , à moins d'une cause , » J'évite d'avertir. » Elle entra, je suivis, Déjà touché du ton dont elle a dit mon fils.
Pendant qu'elle annonçait au-dedans ma venue, Je parcourais de l'œil cette antichambre nue, Et la pièce du fond , et son grillage en bois Mis en hâte , et rien autre , et le gris des murs froids. Au salon vaste et haut qu'un peu de luxe éclaire , L'ombre est humide encore au mois caniculaire ; La dame s'en plaignit doucement : j'en souffris Songeant à quels soleils burent leurs ans mûris. Mais rien ne m'émut tant que lorsqu'une parole Soulevant quelque point d'étiquette espagnole , — D'étiquette de cour, — Ramon respectueux Se tourna vers sa mère, interrogeant des yeux. Oh !• dans ce seul regard , muette déférence , Que d'éveils à la fois , quel appel de souffrance A celle qui savait ce pur détail royal Pour l'avoir pratiqué dans un Escurial !
Et du trouble soudain où mon ame en fut mise , Sans aller saluer la vieille dame assise, Tout causant au hasard , du salon je sortis ; Et je m'en ressouvins et je m'en repentis , Craignant de n'avoir pas assez marqué d'hommage ; Car tout aux malheureux est signe et témoignage.
Et depuis lors , souvent je me sois figuré
Quels étaient ces longs soirs entre l'homme ulcéré
De Rio, de Biscaye et des bandes armées,
Et des fureurs de cœur encor mal enfermées,-
Proscrit qui veut son ciel , père qui veut son (ils , —
Entre elle et lui , navrés ensemble et radoucis.
Oh ! si toujours, malgré l'amertume et l'entrave,
U maintint sur ce point cette piété grave ,
Qu'il ait été béni ! Que .son roc, sans Qéchir,
Ait pu fondre au cœur même , et son front s'assagir !
Qu'il ait revu l'enfant que de lui l'on sépare ,
Et Lisbonne, meilleure au moins que sa Navarre * !
Un but auprès de soi , hors de soi , pour quelqu'un , Un seul devoir constant ; — hélas ! moins que Doudu» , Que Ramon et Marèze, Àcwcraé le poète L'a compris, et son cœur aujourd'hui le regrette ; Poète, car il l'est par le vœu du loisir , Par l'infini du rêve et l'obstiné désir.
En son fertile Maine, aux larges flots de Loire, Bocagère et facile il se montrait la gloire , Se disant qu'aux chansons on l'aurait sur ses pas Comme Annette des champs dont l'amour ne ment pas. Tandis qu'après René planait l'astre d'Elvire, Jean-Jacque et Bernardin composaient son délire, Et tardif, ignorant ce monde aux rangs pressés, Il s'égarait sans fin aux lieux déjà laissés. Vainement les parents voulaient l'état solide : Pour lui, c'était assez si, V Emile pour guide, Le havresac au dos , léger , pour de longs mois Il partait vers les monts et les lacs et les bois , Pèlerin défilant ses grains de fantaisie, — Fantassin valeureux de libre poésie.
Aux rochers , aux vallons , combien il en semait ! Aux buissons , à midi , sous lesquels il dormait ! Combien alors surtout en surent les nuages !
Infidèles témoins , si l'on n'a d'autres gages ;
* L'Étranger, en effet , dont on veut ici parler, est mort depuis a Lisbonne; il avait fait partie de l'expédition de don Pedro, et occupait un rang distingué dans l'armée portugaise. Au moment où Ton écrivait rette pièce» on pouvait encore dire que Lisbonne était meilleure que la Navarre.
Car, prenant le plus beau du projet exhalé, Ils ne reviennent plus , et tout s'en est allé. La fable des enfants parle encore aux poètes : Rêveurs, rêveurs, semez aux chemins que vous faites Autre chose en passant que ces miettes de pain : Les oiseaux après vous mangeraient le chemin !
Du moins, si visitant, comme il fit, ces contrées, Grandes- , et du génie une fois éclairées, Meiilerie et Clarens , noms solennels et doux , Bosquets qu'un enchanteur fit marcher devant nous , — S'il gravit tour-à-tour à la cime éternelle , Redescendit au lac , demanda la brunelle * A l'Ile de Saint-Pierre, et, d'un cœur palpitant, Aux Charmettes cueillit la pervenche en montant ; S'il revit l'œil en pleurs ce qu'avait vu le maître , Que ne l'a-t-il donné quelquefois à connaître, D'un vers rajeunissant , qui charme avec détour , Et laisse aussi sa trace aux lieux de son amour ? C'est qu'à moins du pur don unique , incomparable , L'effort seul initie à la forme durable , Secret du bien-parler que d'un Virgile apprend Même un Dante, et qui fuit tout vaporeux errant. Aubignié, sans dédain, effleura le mystère Et ne l'atteignit pas. Que d'essais il dut taire , An hasard amassés ! Et les ans s'écoulaient ; Les plaintes des parents, plus hautes, s'y mêlaient ; Les dégoûts , les fiertés , une ame déjà lasse , L 'éloignaient chaque jour des sentiers où l'on passe ; Il n'en suivit jamais. S'il tente quelque abord , Tout lui devient refus , et son rêve est plus fort. Puis , plus on tarde , et plus est pénible l'entrée : La jeunesse débute , et sa rougeur agrée ; Elle ose, on lui pardonne, on l'aide à revenir : Mais , quand la ride est faite , il faut mieux se tenir. La main se tend moins vite à la main déjà rude. Bref, d'essais en ennuis, d'ennuis en vague étude, Des parents rejeté , qui , d'abord complaisants ,
* Petite fleur fort affectionnée de Rousseau , durant le séjour qu'il flt ni cette lie. Voir ses Rêveries, cinquième Promenade.
Bientôt durs, à la fin se sont faits méprisants, Aubignié, ce cœur noble et d'un passé sans tache, Usé d'un lent malheur qu'aucun devoir n'attache , Ne sait plus d'autre asile à ses cuisants affronts, A ses gênes hélas ! que quand aux bûcherons Des forêts d'Oberman *, et les aidant lui-même, Il va demander gîte, ajournant tout poème, Ou toujours amusé du poème incertain Qu'il y vit une fois flotter à son matin.
De Jean-Jacque il se. dit la gloire commencée Tard : — rappel infidèle ! — Ame à jamais lassée !
Vous dont j'ai là trahi le malheur, oh ! pardon ! Ami , vous qui n'avez rien que d'honnête et bon , Et de grand en motif au but qui vous oppresse, Au fantôme, il est temps, cessez toute caresse. Rejoignez , s'il se peut , à des efforts moins hauts Quelque prochain devoir qui tire fruit des maux , Et d'où l'amour de tous redescende et vous gagne, — Afin que , revenant au soir par la campagne , Sans faux éclair au front et sans leurre étranger , Il vous soit doux de voir les blés qu'on va charger Et chaque moissonneur sur sa gerbe complète ; Et là haut , pour lointain à l'ame satisfaite , Au sommet du coteau dont on suit Je penchant, ' Les arbres détachés dans le clair du couchant.
* Probablement la forêt de Fontainebleau.
Préry.
*~M$no