A MADAME TASTU
Madame Tasiu , dans uoe pièce de vende 4833, avait dit
Hélas ! combien sont morts de ceux qui m'ont aimée ! Combien d'autres poorrooi le temps aura changés t Je n'en murmure pas ; J'ai tant changé moi-même I
Il est des sympathies
Qui , muettes un Jour, cessent d'être senties ; Et tel , par qui Jadis ces chants étaient fêtés, A peine s'avoûra qu'il les ait écoutés I
Il loi a été répondu :
Non, tous n'ont pas changé, tous n'ont pas, dans leur route, Vu fuir ton frais buisson au nid mélodieux ; Tous ne sont pas si loin : j'en sais un qui l'écoute Et qui te suit des yeux.
Va ! plusieurs sont ainsi, plusieurs, je le veux croire, De ceux qu'autour de toi charmaient tes anciens vers , De ceux qui , dans la course en commun à la gloire , T'offraient leurs rangs ouverts.
Mais plusieurs de ceux-là , mais presque tous , je pense , Vois-tu ? belle Ame en deuil , depuis ce jour flatteur, Victimes comme toi , sous une autre apparence , Ont souffert dans leur cœur.
L'un, dès les premiers tons de sa lyre animée, A senti sa voix frêle et son chant rejeté , Gomme une vierge en fleur qui voulait être aimée Et qui perd sa beauté.
L'autre, en poussant trop haut jusqu'au char du tonnerre , S'est dans l'ame allumé quelque rêve étouffant. L'un s'est creusé, lui seul, son mal imaginaire ;... L'autre n'a plus d'enfant !
Chacun vite a trouvé son écart ou son piège ; Chacun a sa blessure et son secret ennui , Et l'Ange a replié la bannière de neige Qui dans l'aube avait lui.
Et maintenant, un soir, si le hasard rassemble Quelques amis encor du groupe dispersé , Qui donc reconnaîtrait ce que de loin il semble, Sur la foi du passé ? .
Plus de concerts en chœur, d'expansive espérance, Plus d'enivrants regards ! la main glace la main. Est-ce oubli l'un de l'autre et froide indifférence, Envie, orgueil humain ?
Oh ! c'est surtout fatigue et ride intérieure, Et sentiment d'un joug difficile à tirer.
Chacun s'en revient seul , rouvre son mal et pleure , Heureux s'il peut pleurer !
Ils cachent tous ainsi leurs blessures au foie , Trop sensibles mortels , éclos des mêmes feux ! Plus jeune, on se disait les chagrins et la joie ; Plus tard on se tait mieux.
On se tait même auprès du souvenir qui charme ; On doit paraître ingrat, car on le fuit souvent. Contre l'émotion qui réveille une larme A tort on se défend.
Ainsi l'on fait de toi , chaste Muse plaintive , Qui de trop doux parfums entouras l'oranger ; Ces bosquets que j'aimais de notre ancienne rive , Je n'ose y resonger.
Puis, à toi, ta blessure est si simple et si belle, Si dévouée an bien , et dans un soin si pur, Toi , chaque jour, brûlant quelque part de ton aile Au foyer trop obscur,
Que c'est, pour nous, souffrant de nos fautes sans nombre, De vaines passions , d'ambitieux essor, Que c'est reproche à nous de t'écouter dans l'ombre Et de nous plaindre encor.
Plus d'un, crois-le pourtant, a sa tâche qui l'use, Et sa roue à tourner et son crible à remplir, Et ce labeur pesant , meurtrier de la Muse Qu'il doit ensevelir.
Sacrifice pénible et méritoire à l'ame, Non pas sur le haut mont, sous le ciel étoile, D'un Isaac chéri, sans autel et sans flamme, Chaque jour immolé !
L'ame du moins y gagne en douleurs infinies ; Du trésor invisible elle sent mieux le poids. N'envions point leur gloire aux fortunés génies , Que tout orne à la fois !
Sans phis chercher au bout la pelouse rêvée , Acceptons ce chemin qui se brise au milieu ; Sans murmurer, aidons à l'humaine corvée, Car le maître, c'est Dieu 1
288 PENSEES D'AOLT.