‹ Poésies complètesChapitre 27 sur 70 · DRAME INÉDIT · texte numérisé non relu

DRAME INÉDIT

Borne. — Une salle dans un PaUis,

ALESSANDRA ET CASTIGLIONE ALESSANDRA

Tu es triste, Castiglione.

Triste ! Moi, non.

Oh, je suis l'homme le plus heureux, le plus heureux de Rome !

Quelques jours encore, tu le sais, mon Alessandra, te feront mienne. Oh, je suis très heureux !

ALESSANDRA

Il me semble que tu asune singulière façon de montrer ton bonheur ! — De quoi souffres-tu, mon cousin? Pourquoi soupires-tu si profondément ?

94 POésiBS COMPLÈTBS

CASTIGLIONE

Ai-je soupiré?

Je n'en avais pas conscience. C'est une façon, une sotte — une très sotte façon que j'ai lorsque je suis /ré5 heureux. Ai-je soupiré? (// soupire.)

ALESSANDRA

Oui. Tu n'es pas bien. Tu t'es relâché

beaucoup trop dernièrement, et je suis vexée de le voir

Les longues veilles et le vin, Gastiglione,

te ruineront! tu es déjà changé

tes yeux sont hagards — rien n'use plus

le corps que les veilles et le vin.

CASTIGLIONE, réfléchissant.

Rien, belle cousine, rien — pas même une profonde

douleur, ne l'use plus que les débauches et le vin. Je m'amenderai.

ALESSANDRA

Fais-le I Je voudrais te voir abandonner ta société bruyante, et puis, des camarades de vile

naissance conviennent mal à l'héritier du vieux Di Broglio et au mari d'Alessandra.

CASTIGLIONE

Je les abandonnerai.

ALESSANDRA

Tu le veux — tu le dois. Sois aussi plus attentif à ton habit et à ton équipage — ils sont trop simples pour ton rang élevé et ta position — beaucoup dépend des apparences.

CASTIGLIONE

J'y veillerai.

ALESSANDRA

Alors veilles-yî prête plus d'attention, seigneur, à un train plus convenable ; tu manques beaucoup de dignité.

CASTIGLIONE

Beaucoup, beaucoup, oh, je manque beaucoup de vraie dignité.

ALESSANDRA, àvec hauteur.

Tu te moques de moi, seigneur.

CASTIGLIONE, distrait.

Douce, gentille Lalagé.

ALESSANDRA

Ai-je bien entendu?

Je lui parle — il parle de Lalagé !

Seigneur Comte! {Posant sa main sur son épaule.) A quoi rêves-tu ? — Il n'est pas bien I Qu'as-tu, seigneur !

CASTiGLiONE, tressaillant.

Cousine I belle cousine ! — Madame I J'implore votre pardon — en vérité, je ne suis pas

bien ! — Otez votre main de mon épaule, s'il vous plaît. Cet air est très accablant I — Madame, le Duc 1

{Entre m broglio)

Di broglio

Mon fils, j'ai des nouvelles pour toi I — hé ? — qu'y a-t-il ?

(regardant alessandra)

Nous faisons la moue ? Embrasse-la, Castiglione !

embrasse-la, chien 1 et faites la paix, dis-je^ tout de suite I J'ai des nouvelles pour vous deux.Pohtian est attendu à chaque heure dans Rome — Politian, Comte de

Leicester !

Nous l'aurons au mariage. C'est sa première visite dans la cité impériale.

ALESSANDRA

Quoi! Politian de Bretagne, Comte de Leicester?

DI BROGLIO

Lui-même, mon amour.

Nous l'aurons au mariage. Un homme très jeune

POÈMES DE l'âge MUR 97

d'années, mais vieux de renommée. Je ne l'ai point vu, mais la rumeur en parle comme d'un prodige prééminent dans les arts, et les armes, et les richesses, et la haute naissance. Nous l'aurons au mariage.

ALESSANDRA

J'ai beaucoup entendu parler de ce Politian. Gai, volage et frivole — n'est-ce pas?

Et peu enclin à la réflexion.

DI BROGLIO

Loin de là, amour.

Aucune branche, dit-on, d'aucune philosophie n'est si profondément abstraite qu'il ne s'en soit

rendu maître.

Savant comme peu sont savants.

ALESSANDRA

C'est très étrange.

J'ai connu des hommes qui ont vu Politian et recherché sa société! Ils en parlent comme de quelqu'un qui est entré follement dans la vie, buvant la coupe du plaisir jusqu'à la lie.

CASTIGLIONE

Ridicule ! Maintenant moi j'ai vu Politian

et je le connais bien — ni savant ni joyeux, lui.

C'est un rêveur et un homme fermé

aux passions communes.

DI BROGLIO

Enfants, nous différons d'avis, Sortons et goûtons l'air fragrant du jardin. Ai-je rêvé, ou ai-je entendu dire que Politian est un homme mélancolique?

(Exeunt.)

Rome. — Un appartement de dame, avec une fenêtre ouverte et donnant sur un jardin. Lalagé, en grand deuil, lisant à une table sur laquelle il y a des livres et un miroir. Au fond Jacinta, sa servante, appuyée avec insouciance sur une chaise.

LALAGÉ

Jacinta, est-ce toi?

JACINTA, impertinente.

Oui, Madame, je suis là.

LALAGE

Je ne savais pas, Jacinta, que vous attendiez. Asseyez-vous ! — que ma présence ne vous trouble

pas — Asseyez-vous! — car je suis humiliée, très humiliée.

POÈMES DB l'aGB MUR 99

JACINTA, à part.

Il est temps.

(jACiNTA s^assied de côté sur la chaise, appuyant son coude sur le dossier, regardant sa maîtresse d'un regard de mépris, lalagé continue sa lecture.)

LALAGÉ

« Dans un autre climat, disait-il, € croissait une brillante fleur d'or, mais non dans ce < soil

{Elle s'arrête, tourne quelques pages, et continue,)

< Là, aucun tardif hiver, ni neige, ni pluie —

« mais l'Océan toujours, pour rafraîchir l'humanité,

« souffle l'esprit frais du vent de l'Ouest. »

0, belle 1 — très belle — combien semblable

au rêve que mon âme enivrée se fait du Ciel l

0 heureuse terre! (Elle s'arrête,) Elle mourut ! —

la jeune fille mourut !

0 jeune fille encore plus heureuse qui pouvais mourir I Jacinta!

(jACiNTA ne répondpas et lalagé continue.)

Encore I — un conte analogue

parlait d'une belle dame par delà la mer!

Ainsi parle un certain Ferdinand dans le texte de la

pièce — « Elle mourut très jeune » — un certain Bossola lui

répond — « Je ne le crois pas — son infortune

« semble avoir vécu trop d'années, > — Ah, malheureuse dame !

Jacinta! (Encore pas de réponse.) Voici un conte bien plus sombre,

mais semblable — oh, très semblable dans sa détresse, —

à celui de cette reine d'Egypte, qui gagnait si facilement

mille cœurs — et perdit le sien à la fin.

Elle mourut. Ainsi finit l'histoire — et ses suivantes

se penchent sur elle et pleurent — deux gracieuses suivantes

avec des noms gracieux — Eiros et Gharmion I

Arc-en-ciel et Colombe ! — Jacinta 1

JACINTA, avec humeur.

Madame, qu'y a-t-il ?

LALAGÉ

Veux-tu, ma bonne Jacinta, être assez aimable pour descendre à la bibliothèque et m' apporter les Saints Évangélistes ?

Page 1