DRAME INÉDIT
Borne. — Une salle dans un PaUis,
ALESSANDRA ET CASTIGLIONE ALESSANDRA
Tu es triste, Castiglione.
Triste ! Moi, non.
Oh, je suis l'homme le plus heureux, le plus heureux de Rome !
Quelques jours encore, tu le sais, mon Alessandra, te feront mienne. Oh, je suis très heureux !
ALESSANDRA
Il me semble que tu asune singulière façon de montrer ton bonheur ! — De quoi souffres-tu, mon cousin? Pourquoi soupires-tu si profondément ?
94 POésiBS COMPLÈTBS
CASTIGLIONE
Ai-je soupiré?
Je n'en avais pas conscience. C'est une façon, une sotte — une très sotte façon que j'ai lorsque je suis /ré5 heureux. Ai-je soupiré? (// soupire.)
ALESSANDRA
Oui. Tu n'es pas bien. Tu t'es relâché
beaucoup trop dernièrement, et je suis vexée de le voir
Les longues veilles et le vin, Gastiglione,
te ruineront! tu es déjà changé
tes yeux sont hagards — rien n'use plus
le corps que les veilles et le vin.
CASTIGLIONE, réfléchissant.
Rien, belle cousine, rien — pas même une profonde
douleur, ne l'use plus que les débauches et le vin. Je m'amenderai.
ALESSANDRA
Fais-le I Je voudrais te voir abandonner ta société bruyante, et puis, des camarades de vile
naissance conviennent mal à l'héritier du vieux Di Broglio et au mari d'Alessandra.
CASTIGLIONE
Je les abandonnerai.
ALESSANDRA
Tu le veux — tu le dois. Sois aussi plus attentif à ton habit et à ton équipage — ils sont trop simples pour ton rang élevé et ta position — beaucoup dépend des apparences.
CASTIGLIONE
J'y veillerai.
ALESSANDRA
Alors veilles-yî prête plus d'attention, seigneur, à un train plus convenable ; tu manques beaucoup de dignité.
CASTIGLIONE
Beaucoup, beaucoup, oh, je manque beaucoup de vraie dignité.
ALESSANDRA, àvec hauteur.
Tu te moques de moi, seigneur.
CASTIGLIONE, distrait.
Douce, gentille Lalagé.
ALESSANDRA
Ai-je bien entendu?
Je lui parle — il parle de Lalagé !
Seigneur Comte! {Posant sa main sur son épaule.) A quoi rêves-tu ? — Il n'est pas bien I Qu'as-tu, seigneur !
CASTiGLiONE, tressaillant.
Cousine I belle cousine ! — Madame I J'implore votre pardon — en vérité, je ne suis pas
bien ! — Otez votre main de mon épaule, s'il vous plaît. Cet air est très accablant I — Madame, le Duc 1
{Entre m broglio)
Di broglio
Mon fils, j'ai des nouvelles pour toi I — hé ? — qu'y a-t-il ?
(regardant alessandra)
Nous faisons la moue ? Embrasse-la, Castiglione !
embrasse-la, chien 1 et faites la paix, dis-je^ tout de suite I J'ai des nouvelles pour vous deux.Pohtian est attendu à chaque heure dans Rome — Politian, Comte de
Leicester !
Nous l'aurons au mariage. C'est sa première visite dans la cité impériale.
ALESSANDRA
Quoi! Politian de Bretagne, Comte de Leicester?
DI BROGLIO
Lui-même, mon amour.
Nous l'aurons au mariage. Un homme très jeune
POÈMES DE l'âge MUR 97
d'années, mais vieux de renommée. Je ne l'ai point vu, mais la rumeur en parle comme d'un prodige prééminent dans les arts, et les armes, et les richesses, et la haute naissance. Nous l'aurons au mariage.
ALESSANDRA
J'ai beaucoup entendu parler de ce Politian. Gai, volage et frivole — n'est-ce pas?
Et peu enclin à la réflexion.
DI BROGLIO
Loin de là, amour.
Aucune branche, dit-on, d'aucune philosophie n'est si profondément abstraite qu'il ne s'en soit
rendu maître.
Savant comme peu sont savants.
ALESSANDRA
C'est très étrange.
J'ai connu des hommes qui ont vu Politian et recherché sa société! Ils en parlent comme de quelqu'un qui est entré follement dans la vie, buvant la coupe du plaisir jusqu'à la lie.
CASTIGLIONE
Ridicule ! Maintenant moi j'ai vu Politian
et je le connais bien — ni savant ni joyeux, lui.
C'est un rêveur et un homme fermé
aux passions communes.
DI BROGLIO
Enfants, nous différons d'avis, Sortons et goûtons l'air fragrant du jardin. Ai-je rêvé, ou ai-je entendu dire que Politian est un homme mélancolique?
(Exeunt.)
Rome. — Un appartement de dame, avec une fenêtre ouverte et donnant sur un jardin. Lalagé, en grand deuil, lisant à une table sur laquelle il y a des livres et un miroir. Au fond Jacinta, sa servante, appuyée avec insouciance sur une chaise.
LALAGÉ
Jacinta, est-ce toi?
JACINTA, impertinente.
Oui, Madame, je suis là.
LALAGE
Je ne savais pas, Jacinta, que vous attendiez. Asseyez-vous ! — que ma présence ne vous trouble
pas — Asseyez-vous! — car je suis humiliée, très humiliée.
POÈMES DB l'aGB MUR 99
JACINTA, à part.
Il est temps.
(jACiNTA s^assied de côté sur la chaise, appuyant son coude sur le dossier, regardant sa maîtresse d'un regard de mépris, lalagé continue sa lecture.)
LALAGÉ
« Dans un autre climat, disait-il, € croissait une brillante fleur d'or, mais non dans ce < soil
{Elle s'arrête, tourne quelques pages, et continue,)
< Là, aucun tardif hiver, ni neige, ni pluie —
« mais l'Océan toujours, pour rafraîchir l'humanité,
« souffle l'esprit frais du vent de l'Ouest. »
0, belle 1 — très belle — combien semblable
au rêve que mon âme enivrée se fait du Ciel l
0 heureuse terre! (Elle s'arrête,) Elle mourut ! —
la jeune fille mourut !
0 jeune fille encore plus heureuse qui pouvais mourir I Jacinta!
(jACiNTA ne répondpas et lalagé continue.)
Encore I — un conte analogue
parlait d'une belle dame par delà la mer!
Ainsi parle un certain Ferdinand dans le texte de la
pièce — « Elle mourut très jeune » — un certain Bossola lui
répond — « Je ne le crois pas — son infortune
« semble avoir vécu trop d'années, > — Ah, malheureuse dame !
Jacinta! (Encore pas de réponse.) Voici un conte bien plus sombre,
mais semblable — oh, très semblable dans sa détresse, —
à celui de cette reine d'Egypte, qui gagnait si facilement
mille cœurs — et perdit le sien à la fin.
Elle mourut. Ainsi finit l'histoire — et ses suivantes
se penchent sur elle et pleurent — deux gracieuses suivantes
avec des noms gracieux — Eiros et Gharmion I
Arc-en-ciel et Colombe ! — Jacinta 1
JACINTA, avec humeur.
Madame, qu'y a-t-il ?
LALAGÉ
Veux-tu, ma bonne Jacinta, être assez aimable pour descendre à la bibliothèque et m' apporter les Saints Évangélistes ?