‹ Poésies complètes (volume 2)Chapitre 3 sur 108 · POÉSIES · texte numérisé non relu

POÉSIES

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A F. PONSARD

Jeune homme fortuné, pour qui la Muse antique N*a pas de corps secret ni de voile pudique.

Dis-moi près de quel bols , au bord de quel ruisseau Tu la surpris baignant ses pieds polis dans Teau, Et, lorsqu'elle fuyait confuse d'être nue.

Par quels discours charmants elle fut retenue. Sans doute tu loi dis : « Muse, ne me crains pas : Décroise et de ton sein laisse tomber tes bras; Jeauis digne de voir ta beauté tout entière.

Car depuis bien longtemps je te cherche et révère; Je fais mépris de ceux qui font mépris de toi, Qui te trouvent trop vieille et ton regard trop froid Et ne se doutent pas, les fous, qu'une Immort^e N'est pas sujette à l'âge et reste toujours belle l

4 A F. PONSARD

J'ai parfois entendu que Phœbus Apollon

Était mort ou dormait sur le vert Héilcon ;

Muse, par tes pieds blancs qu*agenouillé je touche,

Mène-moi vers sa tombe, ou sMl dort, vers sa couche,

Que je puisse adorer son tombeau s*il est mort.

Ou par mes doux concerts le réveiller s'il dort »

Tu lui parlas ainsi, mais d'une voix divine.

Alors elle : « A ton chant, je sais ton origine;

Corneille est ton aïeul, et le triste Ghénier

Sans toi de mes enfants eût été le dernier.

Regarde-moi 1 Je suis des poètes la mère.

Celle qui de ses chants berça le grand Homère,

Celle qui seulement entrevue une fois ,

Subjugue pour jamais les esprits sous ses lois,

Entre violemment au sein des plus rebelles,

Leur défend de porter en eux d'autres modèles.

Et grandissant chacun à son souffle de feu,

Faitd^un homme un poète et d'un poète un dieu!

Qu'importe sur ces monts que Phœbus gise ou dorme !

Regarde, et dans tes vers souviens-toi de ma forme.

Car, je t'en avertis, mon immortalité

Se gagne à réfléchir ma parfaite beauté! »

Et toi, tu te souviens de l'heureuse rencontre :

A F. PONSARD

La vision divine en tous tes vers se montre,

Et Ton sent à travers leur gr&ce et leur vigueur

Que la Muse à tes yeux oublia sa pudeur,

Se montra, comme elle est, forte et pleine de grâce.

Et ne t'interdit point de retrouver sa trace.

Février 1848.

JUILLET

mes amis, ô vous qui n'avez pas d'affaire,

Pourquoi demeurez-vous dans Paris solitaire

Lorsque l'ardent juillet et la saison d'été

Chassent aux champs quiconque a de la liberté?

Ne souhaitez-vous pas reposer votre vue

Des toits, des murs, des gens qui passent dans la rue?

Si vous m'aimez encore et si vous êtes las

De cette sécheresse et de ce grand fracas.

Venez, je vous attends; quittez une rivière

Entre ses quais brûlants tristement prisonnière,

« JUILLET

Et qui dans un lit sec semble contre son gré Pousser avec effort quelque flot altéré.

Je sais parmi nos bois une claire fontaine, Fraîche môme à midi, tant son eau souterraine Par des canaux cachés au soleil, sous les monts, S^est refroidie avant d'entrer en ces vallons , Et tant elle a choisi, pour percer la colline, Un recoin ombragé de la forêt voisine.

Ce n'est pas un ruisseau comme en veut un amant, Qui sur son flot 'plaintif emporte lentement Le feuillage des bois desséché par Tautomne Et berce la tristesse à son bruit monotone; Tl n*a pas, sous les monts dont il quitte le seuil , Appris à sangloter de quelque nymphe en deuil ; Mais, comme un écolier paresseux qui déserte, Il s'évade gaîment dans la campagne verte.

Court en avant, revient, fait cent tours, s'amusant Tantôt à s'exercer contre un caillou luisant. S'il pourra l'entraîner vers des rives nouvelles. Et tantôt à courber les herbes moins rebelles. Sur leurs fh)nts chevelus, des tilleuls à Contour Soutiennent dans les airs le poids brûlant du jour, Et, tandis qu'à leurs pieds l'onde se précipite.

JUILLET

De leurs rameaux unis ils protègent sa fuite.

—Ceux qui les ont plantés sont morts depuis longtemps. Sans doute ils ont voulu qu^après le doux printemps, Lorsque Tété, jaloux de la fraîcheur des sources, Trompe la soif aride au bout des longues courses, Un lieu fidèle et sûr leur gardât la boisson Qui fait que le buveur rend grâce à réchanson. Sans doute ils ont hanté souvent cette retraite, Amenant avec eux un appareil de fête, £t ces arbres muets, magnifiques rideaux.

Ont prêté leur tenture à maints riants tableaux. Us ont vu les valets dans les vastes corbeilles Porter les blonds gâteaux et les noires bouteilles, Mettre au bain dans le flot du limpide courant Les flacons de cristal pleins d'un vin transparent. Et, mollement couchés sous les ombres épaisses, Les jeunes gens d'alors et leurs jeunes maîtresses. Plus d'une entremêla, sur ce plaisant gazon.

Ses pieds lascifs au bruit d'une allègre chanson. Savante à remuer d'une grâce amoureuse Et sa hanche arrondie et sa taille nerveuse.

Tandis que sur son corps qu'ils dessinent les vents De ses habits légers collent les plis mouvants.

10 JUILLET

Dans ce coin, des buveurs autour d'une bouteille Ont tenu les propos que le bon vin conseille, Et rendu l'heure prompte à s'enftiir, excitant Le chant par la boisson et la soif par le chant.

Où donc soBt ces rieurs? où la danse folâtre? Où donc ces pieds mignons, ces épaules d'albâtre? Où toute cette joie? Où les neiges d'autan.

— Qu'importe, mes amis? n'^i demandons pas tant La source coule encore à travers la prairie ; Ces morts, eu y buvant, ne no«s l'ont pas tarie; L'ombrage qu'ils aimaient ne porte pas leur deuil , Et, comme il le leur fit, il va nous faire accueil. Allons, c'est notre tour d'être jeunes, de rire. D'aimer et d'aspirer les senteurs du zéphyre! Venez, amis, partons, puisque c'est notre tour, Et qu'avec soi chacun emmène son amour.

Quand on s'égare aux bois avec une maîtresse, Et qu'on porte en son sein la puissante jeunesse, A quoi bon, mes amis, s'informer par quels pieds Les chemins qu'on parcourt furent jadis frayés?

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