‹ Poésies complètesChapitre 15 sur 82 · UNE AMIE — UN AMAM — UN ONCLE — DEUX RIVALES · texte numérisé non relu

UNE AMIE — UN AMAM — UN ONCLE — DEUX RIVALES

Elle était mon amie, — et j'aimais à la voir.

Le matin exallée, et moqueuse le soir;

Puis tour à tour coquette, impérieuse et tendre,

Du grand homme et du sot sachant se faire entendre :

Sachant dire à chacun ce qui doit le ravir.

Des vanités de tous sachant bien se servir;

Naïve en sa gaîté, rieuse et point méchante;

Sublime en son courage, en sa douleur touchante ;

Ayant un peu d'orgueil peut-être pour défaut.

Mais femme de génie, et femme comme il faut.

Combien nous avons ri quand nous étions petites! De ce rire bien fou, de ces gaîtés subites Que rien n'a pu causer, que rien ne peut calmer. Riant pour rire, ainsi qu'on aime pour aimer. Je plains l'être sensé qui clierche à tout sa cause. Qui veut aimer quelqu'un, rire de quelque chose : Mes grands bonheurs, à moi, n'eurent point de sujets: Mes plus vives amours se passèrent d'objets. La perruque de mon vieux maître d'écriture. Pondant plus de deux an?, a servi de pâture

POÉSIES O'.i

A ma gaité; — parfois je me lappcile eiicor

Ses reflets ondoyanls, mêlés de pourpre cl d'or.

Celte perruqiitî-lù, c'était loul un puëmc;

Ses malheurs surpassaient ceux d'Hécube elle-même.

IVrrui|ue de hasard, aclietée à vil prix,

Lllc était pour son mailre un objet de mépris.

Suunu-se au même sort que la reine de Troie,

l>'uu fatal incendie elle se vil la proie.

Lu soir que, fatigué d'un paraphe en oiseau,

I/imprudent s'endormit sur les bords d'un flambeau!

iUle avait clé belle au temps de sa jeunesse;

Los cheveux en étaient d'une extrême finesse,

Mais rares, attestant la marche des hivers ;

iVa'tout ravins profonds, partout sentiers déserts ;

De leurs fils espacés on eût compté le nombre.

Jadis peut-être un sage a rêvé sous son ombre;

Dans ses anneaux bouclés, peut-être bien des fois

Lu poëte rêveur a promené ses doigts;

U)t peut-être elle avait — qu'un roi me le pardonne ! —

De nobles souvenirs qu'envîrait la couronne.

Vaut mieux être , à mon sens , neige sur le mont Blanc

Que panache orgueilleux sur un guerrier tremblant;

Mieux vaut, dans la forêt, être le gui du chêne

Que l'aigrette qui pare.un chardon dans la plaine.

Perruque de Rousseau! tu vaux mieux, selon moi,

Qu'une couronne d'or au front d'un mauvais roi !

A quinze ans, que la vie est décevante... et belle! L'erreur prend chaque jour une grâce nouvelle, (^'est ce brillant palais des mille et une mit. Où l'on entre sans guide, et par l'espoir conduit. F'arlout ce sont des fleurs, de beaux apprêts de fêles.. Mais nulle voix ne vient vous apprendie où vous êtes.

Un somptueux banquet se dresse sous vos yeux :

Mais, pour ce grand festin, nul convive joyeux.

Une douce harmonie à votre cœur resonne...

Inutiles accords qui n'animent personne.

Dans ce séjour magique ouvert à votre espoir.

Nul hôte hospitalier ne vient vous recevoir ;

Car le maître habitant ce palais de lumière

Est un Prince enchanté dont les os sont de pierre !

L'éclat seul est vivant ; les fleurs, les fleurs d'un joui'

Sont la réalité de ce brillant séjour.

Une espérance ainsi d'un beau rêve suivie

Est la réalité des plaisirs de la vie.

Humble ou fat est celui qui compte des regrets.

Hélas ! l'homme ici-bas fait d'éternels apprêts

Pour la fête du cœur qui jamais ne commence;

Un laboureur parfois se ruine en semence.

Ainsi de jour en jour le grand bal est remis,

Et l'on s'apprête en vain pour le plaisir promis :

Le Temps fuit, emportant l'Espérance parjure.

Et l'on n'a conservé du bal que la parvu'e.

A quinze ans, Napoline avait beaucoup rêvé;

Or ce qu'on rêve bien est autant d'éprouvé.

Dans ses choix de bonheur elle cherchait la gloire :

J'aimais un idéal — elle — aimait dans l'histoire;

A son amour factice il fallait un grand nom.

Qu'elle aUait déterrer dans quelque Panthéon.

Je me souviens cncor d'avoir été jalouse

De l'amour exclusif qu'elle eut pour Charles douze.

Il fallait à ses vœux un malheur couronné ;

Elle aimait Charles douze, et moi j'aimais rené.

Mais quand elle eut passé l'âge où le cœur s'enivre D'un amour de roman qui change avec le livre. Quand elle se lassa de ces héros parfaits.

Auxquels on ne peut plaire, et qui n'aimonl jamais, Et qu'un beau suir, rêveuse au doux son de la harpe, Alfred nous apparut, pâle, un bras en écharpe, Et paré d'une croix reçue en conibaltant. Je vis que son malheur était jure. — Pourtant , Le ccante de Narcct est un noble jeune homme ; L'éloge retentit aussitôt qu'on le noiiime. A vingt ans il obtint un grade à Navarin, Une balle à Delhy : c'est un brave marin. Un savant voyageur qui parcourut le monde. Son esprit est brillant, sa pensée est profonde... Mais les luis de la mode, il ne les savait pas ; 11 n'avait d'élégant qu'une blessure au bras. Eh! qu'importe l'esprit, les talents, la figure !... Ici nous n'aimons point les tableaux sans bordure. Les grandes qualités ne sont rien à Paris Sans un frac à la mode ou des chevaux de prix; Ou bien, ce qui vaut mieux, quelque bon ridicule. Ce n'est que pour le faux que Paris est crédule ; Le vrai le trouve sage ; il en doute longtemps : Tel ne croit pas en Dieu peut croire aux charlatans. C'est ce qu'il fait, et c'est pourquoi le jeune comte De son peu de succès dans un bal avait honte , Changeait son air rêveur pour des airs d'élégants, Se ruinait en fracs, gilets, anneaux et gants; Et promenant partout sa menteuse richesse. S'attelait sans amour au char d'une duchesse.

Napoline ignorait ces travers ; son amour

Pour Alfred, malgré moi, s'augmentait chaque jour.

Moi seule entrevoyais une cause mortelle

Dans ces défauts mondains qu'il n'avait pas près d'elle

J'appris alors comment, même sans fausseté.

96 l'OÉSIES

Oa trompe un esprit franc, dans ses goûts arrêté.

Un esprit absolu n'a point droit de se plaindre

Des fausses qualités qu'il nous oblige à feindre.

Il doit croire aux vertus que pour lui l'on se fait j

On sait ce qui le blesse, on sait ce qui lui plaît,

El jamais il ne court la bienheureuse chance

De surprendre un défaut qu'il a proscrit d'avance.

Puis l'amour rend modeste ; à peine sous sa loi.

On devient plus timide, et l'on doute de soi :

On cherche à s'embellir... 0 modestie étrange!.,.

On s'admire ! et sitôt qu'on veut plaire, on se change !

Certes, si Napoline avait vu comme nous Son Alfred dans un bal, avec de jeunes fous. Minaudant, étalé sur des coussins de soie , Enivré d'ironie, aux vanités en proie , Étouffant sous l'orgueil un cœur noble et brûlant. Pour se faire léger, et n'être qu'insolent. Elle n'eût point trouvé dans sa voix tant de charmes, Eiie n'eût point, pour lui, répandu tant de larmes! Mais le malheur voulait que la mort d'un parent La retint à l'écart dans un deuil apparent. Elle ne rencontrait Alfred que chez ma mère : Là, du monde, pour lui, s'envolait la chimère ; Au coin du feu, sans faste, avec de vieux amis. Les succès de l'esprit étaient les seuls permis; La froideur des grands airs devenant impossible, 11 était bien forcé de se montrer sensible ; L'abandon succédait à son dédain moqueur; Il osait être aimable et vivre de son cœur. Chaque soir, en récits sa mémoire féconde Nous faisaij, voyager sur la terre et sur l'onde. Des glaces de l'Islande aux déserts d'Orient. C'étaient d'affreux dangers... racontés en riant; C'étaient de longs tableaux des pompes de l'Asie,

JJes clianioaux, des palmiers si pleins de poésie. Des trombes, des volcans, dos sièges, des combats. Et, ce qui me plaît tant, des bons mots de soldats : C'était enfin la force nnie à la finesse. Et tant de souvenirs avec tant de jeunesse !

Alors je l'écoutais avec ravissement ; J'aimais la dignité de son regard charmant; J'aimais dans son maintien cette noblesse innée, Des hommes du commun rarement pardonnée. Souvent j'avais besoin de me dire tout bas Qu'elle était mon amie, et qu'il ne m'aimait pas ! Mais, grâce au ciel, un vœu tant soit peu malhonnête. -N'a jamais pu rester plus d'une heure en ma tète. Aussi, sachant éteindre un parjure désir. Je les voyais tous deux s'aimer avec plaisir.

Hélas ! ce court bonheur ne fut pas sans orage ; (.'ar les illusions ne sont plus du jeune âge. Depuis que nos parents, par de prudents discours, i^our sauver l'avenir déflorent nos beaux jours. Les précoces leçons de leur expérience.

Sans éclairer le cœur, troublent la confiance : Même au sein des plaisirs on attend le chagrin. C'est un mauvais service k rendre au pèlerin nue l'avertir toujours des dangers du passage. Dans de certains périls vaut mieux un fou qu'un sage. Tel, sur le front des rocs s'élance avec ardeur. Chancelle — quand du gouffre il sait la profondeur. Vieillards, gardez pour vous vos préceptes arides, Gardez votre prudence, elle sied à vos rides; hune sublime erreur n'arrêtez point l'excès ; C'est la témérité qui fait les grands succès.

La force du jeune âge est dans son ignorance ; Vieillards!... notre sagesse, à nous, c'est l'espérance!

Mais non... de nos erreurs les cruels sont jaloux ; Le trop plein de leurs ans retombe aussi sur nous. Dans nos beaux jours troublés, la nuit touche à l'aurore : A quinze ans, dans l'erreur, on peut rêver encore; Mais à vingt ans l'on sait que plaire n'est qu'un jeu. Qu'un cœur froid peut parler un langage de feu ; Jeunes, on nous apprend à fuir ce qui nous charme.

Ainsi, l'esprit tremblant d'une indécise alarme, Napoline, à l'espoir se livrant à demi , Sentait auprès d'Alfred un obstacle ennemi ;

Puis venaient ces avis d'une grossière adresse. Qui taquinent le cœur et faussent la tendresse. Qui font d'un pur amour senti profondément Une sotte bravade, un fol enlêtemont.

D'épigrammes sans art les parents sont prodigues. Napohne voyait ces petites intrigues ; Elle avait pour tuteur son oncle maternel , Un bellâtre, nommé monsieur de Beaucastel. Or, on écoute mal un oncle petit-maître.

A ce portrait fidèle on peut le reconnaître :

C'était un de ces gens qu'on nomme bons garçons. De ces vieillards légers qu'on traite sans façons ; Un quasi philosophe à petites idées.

Aux discours peu décents, aux manières guindées. Futile avec bon sens, ignorant avec goût, 11 savait sans esprit causer fort bien de tout ; Bravant les préjugés, soumis aux convenances. Sa vie était un Ion? concert de dissonances.

Nos admirations nous traliisscnl paifois : 11 prenait les défauts dos héros de son choix; Parmi les élégants il cherchait son modèle ; Au temps de Louis treize, à la mode fidèle. Le plumet de Cinq-Mars aurait paré son front ; Au siècle de Turenne il eût singé Gramont, Richelieu sous Voltaire, et Flahaut sous l'Empire. Il imite aujourd'hui... Mais je ne puis le dire!...

Ce héros de salon, maître en frivolité, Comme tout esprit faible était fort entêté. Et, malgré leurs succès, même encore il s'obstine A ne comprendre pas Hugo ni Lamartine :

« Pour les louer, dit -il, ou pour les- critiquer,

» Je prirais ces messieurs de vouloir s'expliijuer :

» Leurs vers sont un langage, ils devraient nous l'apprendre ;

» Je ne condamne pas les gens sans les entendre. »

Eh ! saift doute, un cœur sec au poète est fermé :

Pour sentir le génie, il faut avoir aimé !

N'admire pas qui veut : la lyre parle à l'âme.

Et cherche un foyer prêt à recevoir la flamme.

Le poète des sots est rarement compris ;

11 s'honore parfois de leurs pédants mépris.

Puis il est des cerveaux que déroute la rime.

Qui ne comprennent pas ce qu'un beau vers exprime,

Si vous n'y savez pas glisser de temps en temps

Quelques mots de zéphyrs, de roses, de printemps.

Les vers ne sont pour eux qu'un ramage sonore,

Qu'un vieux cadre où l'on place à son gré Mars ou Flore,

Adonis ou Vulcain, Pomone et cœtera...

Pour eux, la poésie est toute à l'Opéra.

Monsieur de Beaucastel, avec bien plus d'adresse,

De son esprit étroit cachait la sécheresse ,

Et si l'on parlait vers, pour sortir d'embarras,

Il exaltait Racine... et ne le sentait pas;

11 était connaisseur en musique, en peinture ;

En voyage, il rendait justice à la nature ;

Mais tout ce qu'on appelle amour, grands sentiments,

11 le considérait comme fable à romans.

En fait de grand courage et d'action sublime,

11 ne croyait à rien, pas même au nolde crime;

11 avait le secret de traduire en calcul

Le plus pur sacrifice, et de le rendre nul;

Enfin,, comme Mentor près d'une jeime fille,

Rien ne convenait moins qu'un tel chef de famille.

Un franc carabinier, un hussard... amoureux

Eût, selon moi, près d'elle, été moins dangereux.

L'amour nous laisse encor du moins une croyance...

Mais de nos vanités la fatale science.

Mais ce rire infernal, ce rire sans gaité,

Qui flétrit notre espoir dans sa naïveté.

Qui nous montre partout des ruses d'égoïsme, ,

Qui fait dans notre cœur avorter l'héroïsme.

Qui jette sur nos jours des voiles attristants.

Et fait que, sans malheur, on se tue à vingt ans!...

Voilà le vrai danger; car l'amour qu'on expie...

Offense moins le Ciel qu'un désespoir impie !

Pauvre enfant, que d'ennuis ton jeune âge a souiïerts Chez ce joyeux parent, négligemment pervers ! Que de trouble il jeta dans ton âme douteuse! Comme de ta candeur il te rendait honteuse ! Pour l'étude et les arts il blâmait ton ardeur ;

Puis, quand tu voulais rire, il devenait grondeur. Prude, pédant, léger, quel bizarre contraste ! A l'église il voulait te conduire avec faste, Et l'apprendre à prier en lenime do bon Ion; Puis, tout le temps du prune, il riait du sennon ; Et, pour mieux exalter la prière fer\enle, Plaisantait le curé sur sa grosse servante.

Aussi ton jeune cœur, égaré dans sa foi,

Du Ciel qu'il te fermait a méconnu la loi ;

Du séjour des élus il t'a caché la route ,

Et ton dernier soupir s'est éteint dans le doute ! '

Si Dieu n'eut point pitié de toi quand tu mourais.

S'il ne t'a point dicté de pénitents regrets.

S'il n'a point révélé le Ciel à ton génie.

Si, te voyant souffrir il ne t'a point bénie.

Si tu briiles, hélas! dans l'abîme éternel...

C'est grâce à ce charmant marquis de Beaucaslel! ! !

Lui seul par ses discours a perdu ta jeune âme;

Et quand je le maudis, quand je le nomme infâme,

Lorsque ma lyre en deuil gémit pour te venger...

On dit : « Vous avez tort; c'est un homme léger,

» Mais il n'est point méchant ..»

Oh ! puis-je me contraindre?

Mais les hornmcs légers sont les seuls qu'il faut craindre. Le vice est moins perlide : il choque la raison ; Le dégoût qu'il inspire est un contre-poison; Il se nomme du moins... mais ce froid badinage, Parfum empoisonné qui flétrit le jeune âge. Ce dédain gracieux jeté sur la vertu.

Cet ennemi charmant, sans avoir combattu. Triomphe!... et nous rions cncor dr sa faiblesse. Quand sa main nous atteint et quand son fer nous blesse. Nous ne reconnaissons le mal qu'après la mort.

iO'-i POÉSIES

Ainsi ma pauvre amie a vu flétrir son sort Par cet homme léger, dont la froideur am ère Ne lui laissa chérir ni le Ciel ni sa mère, Sa mère! qui mourut si jeune et par amour!

« Ta mère, mon enfant, lui disait-il un jour, » Elle était, comme toi, douce, mais un peu fulle : » L'Empereur, ton parrain, était sa seule idole; » C'était, dit-on, la mode alors... mais aujourd'hui, » Tu ferais bien, crois-moi, de moins parler de lui, » Après tous les propos qu'on a tenus sur elle... » Et cette ressemblance... Oh! mais, tu deviens belle I » Oui, je veux te mener au speciacle demain. »

Et puis il s'éloignait... et, passant son chemin. Il laissait une enfant avec cette pensée :

« L'Empereur est mon père ! ... »

0 faiblesse insensée !

Ne pas voir qu'il troublait l'esprit de cette enfant ! Lui livrer un secret dont rien ne la défend ! Et quel secret, bon Dieu, jeté dans une vie ! Napoline soudain, de rêves poursuivie.

Voit changer tout son cœur. — Sa tète s'alluma.

Le vieillard tant pleuré, que jadis elle aima

Avec un saint respect, n'est plus pour elle un père :

C'est le mari trompé d'une femme légère.

Elle se rappelait les fêtes d'autrefois, ■

Et l'Empereur chéri, ses gestes et sa voix.

Il lui souvint qu'un jour il dit, s'approchant d'elle :

« Allons, regardez-moi; l'on dit, mademoiselle, » Que vous me ressemblez. »

Il l'avait embrassée.

Et puis bien tendrement

0 joie, enchantement!

Cette main qui tenait entre ses doigts le monde Un jour a caressé sa chevelure blonde ; Napoline a senti sur son front enfantin Ces lèvres qui donnaient des ordres au destin. Il a vanté sa grâce et sa beauté gentille; Et, lorsqu'il l'embrassait, il a pensé : « Ma fille ! »

Oui, cette idée a dû troubler tes jeunes ans : Elle a dû te dicter des rêves séduisants, Napolinc! Souvent, dans tes désirs de gloire. Pour son jeune héritier tu rêvas la victoire. Tu ne prévoyais pas qu'il serait rappelé. Comme toi, jeune à Dieu... qu'il mourrait exilé; Que ces Français, jadis si fiers de sa naissance, Qui de son berceau d'ur encensaient la puissance, Indiflerents un jour, ne verraient dans sa mort Qu'un gage de repos, un heureux coup du sort. Et que lui, dont Paris célébra le baplèmc. Lui ! ! ! du nom d ETn.vNGER subirait l'anathèmel...

C'est qu'il faut être vieux pour prévoir les ingrats : Seule prévision qui ne nous trompe pas !

Cette prompte lueur, ce dangereux mystère, En exaltant son âme ardente et solitaire. Pour NapoUne, hélas ! fut un tourment de plus.

Son oncle l'accablait de sermons superflus : 11 nommait sou brillant esprit de la folie.

Il se moquait tout haut de sa mélancolie, Dénonçait ses talents comme autant de travers. L'accusait, devant moi! d'avoir rimé des vers, Lui vantait les vertus qu'il permettait aux femmes, Et noyait ses sermons dans des flots d'épigrammes. Pour ramener au vrai c'était un sot moyen. Oh! qu'il était bavard! 11 nous ennuyait bien!

Enfin, il découvrit qu'Alfred et Napoline S'aimaient. Un amour pur aisément se devine. Alors il redoubla de ruse en ses discours; De sa plaisanterie il reprit l'heureux cours. D'Alfred il critiquait l'esprit et la tournure ; m'appelait « Marin! » croyant dire une injure ; Mais comme on l'écoutait presque indifféremment. Plus cruel, il niait son tendre dévouement :

« Il ne vous aime pas, lui disait-il, ma chère,

» A tous ses beaux projets vous êtes étrangère.

» Alfred a le cœur froid; c'est un ambitieux

» Qui ne languira pas longtemps pour vos beaux yeux. »

Ce jugement était injuste : au fond de l'âme, Alfred était guidé par une noble flamme; Mais sous un fol orgueil ce feu s'était caché. Des pleurs de Napoline Alfred était touché, 11 aimait sa candeur, sa bonté sans égales... Ce qui n'empêchait point qu'elle n'eût deux rivales. L'une pour le présent, l'autre pour l'avenir. Deux succès différents qu'il savait obtenir.

La première, c'était la duchesse élégante Dont nous avons déjà parlé, femme charmante; Regardez-la plutôt... Quel maintien gracieux! Elle n'est point jolie, et le paraît aux yeux.

Sa beauté ne saurait s^upporler l'analyse;

Mais elle est si coquette, et toujours si bien mise!

Son pied est moins bien fait, dit-on, (|uc son soulier;

Mais, devant lui, comment ne pas s'humilier! *

Elle est très-maigre, mais ces cascades de blondes

Imitent les contours des tailles les plus rondes.

Elle a fort peu d'esprit, mais partout elle en prend ;

Elle emprunte une idée, et jamais ne la rend.

A vrai dire, après loiTt, c'est une étrange femme,

Piquante sans gailé, langoureuse sans .'une.

L'humeur capricieuse et l'esprit positif,

Le ton impérieux et le regard plaintif : ,

Elle appelle langueur, sentiment vague et triste,

Le désenchantement de sa vie égoïste.

Elle fait sonner haut son amour pour les arts,

Chez elle les talents viennent de toutes parts;

Elle invite à grands frais le poète à la mode;

Puis, tandis que pour eUe il dit sa plus belle ode,

Elle rattache un gant, un nœud, un bracelet;

Si l'on chante, elle cause au milieu d'un couplet.

Fausse pour être aimable, et bonne par système.

Chacun de ses regards semble implorer qu'on l'aime;

Et je vous jure, moi, qu'on n'en refuse aucun.

Elle sait enivrer d'un factice parfum ;

Elle attire, elle plaît; et moi-même j'avoue...

Je la déteste... eh bien! je comprends qu'on la loue.

Et je lui reconnais un charme séducteur.

Toujours, à son aspect, d'un sentiment flatteur.

Malgré tous mes griefs, je me sentis saisie...

Ah! c'est que l'élégance est de la poésie!

La seconde rivale était une beauté Imposante, en elVet, par sa rotondité; C'était tout bonnement une grosse héritière, Parure de princesse et mine de fruitière;

Sa démarche, son Ion et ses discours bavards. Ses petits yeux chinois lançant de longs regards. Tout en elle disait aux âmes délirantes : « PAPA me donnera cent mille écus de rentes! »

Et, contre tout cela, combattait chaque jour Un ange de beauté, de génie et d'amour !

Voilà bien des portraits, dira-t-on, dans ce livre!

Eh! quand on voit les gens avec qui l'on doit vivre.

Déjà ne sait-on pas le sort qui vous attend?

Tel ami, — tel destin, — tel défaut donne tant !

Du jaune avec du bleu font du vert en peinture.

Tel vice marié mène à telle aventure.

Pour moi, si j'écrivais un roman, j'y mettrais

Un seul événement — entouré de portraits .

Je prévois sans erreur l'effet involontaire

Des défauts de chacun sur mon sot caractère :

Un ennuyeux — me rend méchante au dernier point ;

Je désire sa mort, je ne le cache point.

Un fat — me rend maussade, un sauvage — coquette :

Je deviendiais carliste avec un Lafayette,

Républicaine avec monsieur de Metternich !

Oh! des opinions j'abhorre le trafic;

Chaque parti me voit dans le contraire extrême;

J'aime ce qu'il déteste, et je hais ce qu'il aime !

N'allez pas croire, au moins, que j'approuve, grand Dieu!

L'exagération dans le juste-milieu!...

Non; je suis philosophe en fait de politique;

D'un très-rare bon sens, entre nous, je me pique.

Je pense de nos jours que les gouvernements

Se nourrissent d'impôts — et non de sentiments.

C'est à notre raison que leur besoin s'adresse :

Ils veulent notre argent, et non notre tendresse;

Et, puisque nous voilà sur ce sujet, je veux

En deux mots, en passant, vous faire mes aveux :

Un monarque absolu, je comprends qu'on l'encense.

Au moins, ce qu'on adore en lui, c'est la puissance.

Il peut nous exiler selon son bon plaisir.

Repousser — ou combler noire plus cher désir.

Nous dégrader — ou bien nous admettre à sa table.

Nous faire pendre — ou bien nous faire connétable;

Et je comprends alors qu'on lui donne sa foi,

Et que, dans son délire, on s'écrie : « 0 mon roi ! »

D'ailleurs, ce dévouement sans bornes, il l'exige,'

Et la toute-puissance est un fort bon prestige.

Mais qu'on adore un roi cons-li-tu-ti-on-nel!

Mais, pour un tiers de trône, un amour éternel!

D'amour 1... aimer le roi, la pairie et la chambre.

Quatre cents députés convoqués en novembre

Pour régner!... et vouer un amour de roman

A ce trio royal qui fait cent lois par an!...

Non, les temps sont changés, messieurs; un roi de France

N'est plus qu'un contre-poids jeté dans la balance,

Pour empêcher le peuple un jour de remporter.

11 faut le soutenir, il faut le respecter;

Mais l'adorer, pourquoi?... Les tendresses de prince

Lui funt cent ennemis, et sont d'un profit mince.

Croyez-moi, ce grand mot, seiitimeiilalilé.

S'harmonise très-mal avec la royaulé.

Un prince qu'on discute, et qu'un seul journal prône.

Qu'une combinaison a placé sm* le trône.

Entouré de ses preux qu'on retrouve toujouis,

Qui sont de tous les camps et de toutes les cours.

Ne peut se croire aimé connue un autre Henri quatre.

Qui voyait ses Hatteurs à ses côtés combattre.

Eh ! bon Dieu, que de rois adorés — et trahis!

Aimons lout bouiiement, messieurs, notre pa^s. J'aime la France, moi, comme on aime sa belle, Avec tous SCS défauts, vaine, folle, infidèle, Changeant de Dieu, de roi, comme on change d'amour. Je la suis à travers ses caprices d'un jour. Et je subis son roi, comme un amant supporte Un mari — pour ne pas être mis à la porte.

Un prince peut encore avoir des partisans.

Comme un système, soit, — mais plus de courtisans.

On est las de souffrir pour que le trône brille.

Et de verser du sang pour des soins de famille.

Au culte des faux rois nous avons dit adieu :

Notre amour. . . est au peuple, — et notre encens. . . à Dieu !

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