CHANT VII
LA TEÎÎTATIOX'
L' Ai-change réprouvé, le prince des ténèbres, Satan, a disparu des royaumes funèbres.
' Lui montrant tous les royaumes du monde et toute la pompe qui les accompngne, le Diable lui dit : Je yous domierai
Par son ordre infernal, les Démons conjurés S'apprêtent à servir ses projets ignorés. Le Démon de l'amour commande en son absence ; A son maître il répond de leur obéissance. De ses nouveaux desseins lui seul est averti : II sait que, sous les traits de Joseph converti, Satan va ressaisir son infidèle proie ; Malgré tous les moyens que sa ruse déploie, A son but, sans l'amoui-, il ne peut parvenir : L'Enfer est moins puissant qu'un tendre souvenir ! 11 faut, pour enchaîner ce cœur que Dieu réclame. D'un criminel amour ressusciter la flamme.
Le soleil embrasait la montagne d'Hébron. Sur les bords désolés de l'antique Cédron, Le pénitent Joseph conduisait Magdeleine. Tous deux se dirigeaient vers la rive lointaine Où Jésus, disait-il, avait porté ses pas. Le torrent à leurs pieds roulait avec fracas, La terre était sans ombre et le ciel sans nuage. Des remparts écroulés encombraient leur passage. Déjà, par des sentiers à l'Arabe inconnus. Après de longs détours, tous deux sont parvenus Au bord de cette mer que la Mort a nommée, Que des flots d'un volcan l'Éternel a formée, Qui, s'ouvrant à sa voix comme un vaste cercueil. Des COL ibles cités anéantit l'orgueil. De leurs murs foudroyés un débris vit encore; Et ce reste maudit que tout un peuple abhorre. Que la foudre et le temps n'ont pas même effacé, Semble un vivant remords des crimes du passé.
toutes ces choses, si, en vous prosternant Jevant moi, vous m'adorez.
Saint MatthieUj ch. iv, v. 8.
L'aspect de ce désert remplit l'âme de crainte. Là, du courroux vengeur la natm'e est empreinte. En vain le chamelier, aux rayons du matin, Cherche pour se guider quelque palmier lointain ; Des rochers ferment seuls cet horizon immense ; Mais après les rochers le désert recommence. Les vents n'agitent point le lac silencieux, Et son onde jamais ne réfléchit les cieux. Nul monstre de ses flots ne brave l'amertume ; Son rivage est couvert de cendre et de bitume. Jamais, sur cette mer sans fanal et sans port. Un vaisseau n'a vogué. Partout règne la Mort. Comme l'onde, à ses lois, la terre est asservie. Pas même un cri plaintif n'y rappelle la vie. Le vautour, sans espoir d'un abri bienfaisant. Pour fuir ces lieux d'horreur, hâte son vol pesant. Nul chasseur n'y poursuit la gazelle sauvage; Nulle herbe ne grandit sur le triste rivage; De mortelles vapeurs viennent l'envelopper. Et le reptile impur dédaigne d'y ramper.
Dans ce séjour de deuil, Magdeleine inquiète Cherchait à triompher d'une terreur secrète ; Les regards de Joseph l'alarmaient, et sa voix Semblait émue encor du trouble d'autrefois. On eût dit qu'il voulait, réveillant sa tendress D'un bonheur expié lui rappeler l'ivresse. Tantôt il se plaignait ; il devenait rêveur, Et Magdeleine en vain lui parlait du Sauveur.
Mais Joseph, devinant le trouble qui l'agite : « D'où vient que de mes maux Magdeleine s'irrite? » Dit-il, et quel danger craint-elle auprès de moi? » Depuis que de son Dieu j'ai reconnu la loi, » Par d'impurs souvenirs l'ai- je donc offensée?
» Mes pleui's seuls ont trahi ma brûlante pensée!...
» — Quoi! reprit Magdeleine, un si beau repentir,
» A la face du ciel, l'osez-vous démentir!
» Vous, dont la piété nous servait de modèle,
» A la loi de Jésus scricz-vous infidèle?
» Vos vertueux serments, les avez- vous trahis?
» — Non, répondit Joseph, à Dieu seul j'obéis.
» Ma tendi'esse ne peut exciter sa colère ;
» Lui-même l'inspira : delà fui qui t'éclaire
» Le céleste flambeau m'embrase en me guidant;
» Mon amour épuré n'en est que plus ardent,
» Mes pleurs sont moins amers quand tes pleurs y répondent:
» Dans la même ferveur nos àme^sc confondent,
» Et je sens que le Ciel, loin de nous en punir,
» Dans notre amour pour lui veut encore nous unir. »
Magdeleine, abusée, entendit sans alarme
Ces profanes discours, pleins de ruse et de charme.
Et ne soupçonna plus dans ses rêves pieux
Qu'on voulût la tromper en lui parlant des Cieux.
Mais, hélas ! le danger n'a rien qui nous repousse :
La voix qui nous égare est souvent la plus douce ;
Et toujours, empruntant un langage sacré.
Du prisme des vertus le crime s'est paré.
Tout ce qui peut séduire une âme généreuse :
D'une fausse candeur la grâce dangereuse.
Ces plaintes, ces transports aussitôt réprimés.
Et ces coupables vœux, avec art exprimés;
Ces mots d'amour, voilés sous un langage austère :
Ce courroux médité qui semble involontaire.
Et ces perfides pleurs versés pour nous toucher.
Dont on sait le pouvoir et qu'on feint de cacher ;
Tous ces moyens puissants, ravis à la tendresse.
Joseph les employa dans sa perfide adresse.
« Va, dit-il , cet amours que tu combats en \ain ,
» Du Ciel qui nous attend est le gage divin ;
» Sans lui, que deviendrait la prière elle-même?
» On n'implore les Cieux que pour l'être qu'on aime ;
» Si l'on veut mériter le céleste séjour,
» C'est pour y retrouver l'objet de son amour.
» Ah! de la piété ma tendresse s'augmente,
» Et, fier de me soumettre à cette loi charmante ,
» J'adore l'Éternel qui, m'ordonnant l'espoir,
» Du bonheur le plus grand nous a fait un devoir !
» Oh ! rends-moi ce bonheur, et, bravant les obstacles ,
» Tu verras mon amour enfanter des miracles.
» Jésus, qui du Seigneur nous transmit les décrets,
» N'est pas seul confident des merveilleux secrets.
» Si l'auréole en feu rayonne sur sa tête,
» Si sa voix sur les eaux commande à la tempête,
» Comme lui, revêtu d'un pouvoir généreux,
» Je puis rendre la vie à ce désert affreux :
» Je puis couvrir ce lac d'éblouissantes voiles,
» Et ramener le jour à l'heure des étoiles.
» Ces palais qu'autrefois Ségor vit s'engloutir,
» De leurs débris épars regarde-les sortir I
» Oui, pour t'y voir régner, je puis créer un monde ! »
Il dit; et sur les bords de cette mer immonde. Tout à coup reparut la superbe cité.
Ses remparts du désert fermaient l'immensité. La terre s'ébranla, les sables s'entr'ouvrirent. Et de palmiers en fleurs les rochers se couvrirent. On vit croître à leurs pieds l'aloès, le nopal. Et la vigne enivrante et le pommier fatal. D'un foyer souterrain la flamme éblouissante. Imitant les rayons de l'aurore naissante. Jetait sur la nature un éclat emprunté.
l»(îs navires paraient le lac ressuscité :
Ses flots, que Dieu ternit au jour de sa justice,
Héfléchissaicnt alors l'azur d'un ciel factice.
Les sables se changeaient en humides gazons;
Confondant les climats^ les heures, les saisons ,
A l'iris se joignait la cassie embaumée,
l.a bruyère du Nord au lis de l'Idumée ;
Et l'oranger, déjà couvert de ses fruits d'or.
De sa pudique fleur s'embellissait encor.
Les agneaux, attirés par la fraîcheur de l'herbe.
Sans crainte, bondissaient près du lion superbe.
Mille fleurs s'échappaient des cailloux entr'ouverts ;
Mille insectes de feu, soudain nés dans les airs.
Agitant les rayons de leurs ailes brillantes.
Semblaient aux yeux surpris des étoiles volantes.
Des parfums inconnus, des accords ravissants,
D'une vague langueur enivraient tous les sens.
Les oiseaux qu'éveillait l'infernal météore
Saluaient par leurs chants une trompeuse aurore^
Aux ordres de Satan accouraient à la fois
Et l'oiseau des combats et le chantre des bois ;
Le faucon, la terreur des timides gazelles;
Le cygne déployant la neige de ses ailes;
L'oiseau de l'ironie au ramage indiscret ,
Et l'oiseau de l'orgueil que Satan préférait.
Seuls, il n'évoqua point l'aigle, ni la colombe,
Symboles consacrés ! Là, son pouvoir succombe ;
Imprimant à son œuvre une fausse grandeur,
Satan peut du soleil imiter la splendeur.
Mais Dieu seul, de l'Enfer détrônant la puissance,
Peut créer le génie et donner l'innocence !
Interdite, éblouie à ce brillant aspect,
Non, pensait Magdeleine, avec un saint respect.
Du pouvoir de Satan, de sa jalouse rage,
Un miracle si beau ne peut être l'ouvrage.
Elle cherchait celui qui ranimait ces lieux...
Mais ce n'est plus Joseph qu'ont retrouvé ses yeux :
Satan se montre alors dans sa beauté première,
Superbe, étincelant de gloire et de lumière.
Des rayons s'échappaient de ses cheveux épars.
Le charme du sourire et le feu des regards.
Tout ce que le génie en son art imagine ,
Tout révélait en lui sa céleste origine.
L'ingrat ! cette splendeur dont il est entouré
Prouve erjcor malgré lui que Dieu l'a préféré :
Sa beauté, son éclat, sa puissance elle-même.
Sont les dons de celui que sa bouche blasphème.
Divins restes de gloire, angélique trésor,
Que pour nous éprouver le Ciel lui laisse encor!
Magdeleine, n'osant pénétrer ce mystère.
Crut voir l'Ange de Dieu descendu sur la terre.
Mais elle s'étonnait, dans son aveugle foi.
Qu'un être si charmant inspirât tant d'effroi,
Lorsqu'enfin par ces mots Satan se fait connaître :
« De ce monde nouveau que tes yeux ont vu naître,
» De tant de nations prêtes à t'adorer
» Sois reine, et de mes dons laisse-moi te parer.
» Mon trône t'appartient; ma couronne immortelle
» Sur ton front pénitent me semblera plus belle.
» Ce Ciel, qu'un Dieu jaloux m'a fermé sans retour,
» Je puis le retrouver encor dans ton amour I
» Viens de mes longs malheurs éteindre la mémoire;
» Viens, en la partageant, légitimer ma gloire.
» Oui, Satan est vaincu : pour la première fois,
» Au ton de la prière il abaisse sa voix;
» Lui qui brava le Ciel, t'invoque, le supplie...
» Et l'Ange de l'orgueil devant toi s'humilie ! » *
En vain de l'Éternel, qu'outragent ces discours.
l'OKSlES 39
Magdeleine à genoux implore le secours : Le Démon, secouant l;i flamme de ses ailes, Comme une pluie ardente, un millier d'étincelles Vient, autour de sa tète arrondissant leurs feux, D'une couronne d'or parer ses blonds cheveux. Mais à peine des rois la parure éclatante A-t-elle ceint le front de l'humble pénitente, 'Ou'olle sent, yar l'effet de ce présent futal, Sa raison s'égarer sous le bancieau roval. Dieu le prouvait ainsi : quand le crime la donue. Un délire mortel s'attache à la couronne! Magdeleine a perdu ses souvenirs pieux ; La splendeur qui l'entoure a fasciné ses yetix : En vain elle veut fuir, et d'une main tremblante Arracher de son front la couronne brûlante. Elle voudrait, s'armant d'un reste de ferveur, Conjurer l'ennemi par le nom du Sauveur; Inutiles combats... sa voix déjà parjure Répète des serments que tout son cœur abjure. Elle invoque le Ciel par des vœux superflus... Ses deux mains, pour prier, ne se rejoignent plus! Sur ses esprits troublés k foi perd son empire, Et le nom du Sauveur sur ses lèvres expire!
A l'aspect de ses pleurs et de ees vains efforts,
Déjà s'abandonnant à d'horribles transports,
Satan la poursuivait de son regard avide;
Tout l'Enfer sommait sur sa bouche livide.
Le criminel espoir dont il est agité
Altérant de son front Ihéroïque beauté.
C'est alors que l'on vit, par un affreux mélange ,
Le rire d'un Démon dans les traits purs d'un Ange.
Satan croit triompher, mais le Ciel est l'appui
De la foi qu'il éprouve et qui combat pour lui :
Dieu compte nos efforts; sa bonté ne délaisse
Que ràmc sans vcrlu qui chérit sa faiblesse.
De Magdeleine il voit le courage impuissant,
Et répandant l'alarme en un cœur innocent.
Il guide Séphora vers la sainte fontaine
Oîi la vierge Marie attendait Magdeleine.
« Cesse de t'affliger, dit-elle avec douceur
» A l'enfant qui pleurait en appelant sa sœur,
» Hâte-toi, prends ce voile, et gravis la montagne :
» Va, ne crains nul danger, l'Esprit saint t'accompagne. »
L'enfant suit des rochers le sentier périlleux.
Et ses bras sont armés du gage merveilleux :
De ce voile, doué d'un pouvoir qu'elle ignore.
Par les Anges tissu, qu'au Ciel même on adore.
Qui, rendant à l'amour sa première candeur,
Sur un coupable front ramène la pudeur.
Elle marche, et la foi rend son pas intrépide.
Parvenue au sommet de la montagne aride ,
D'un spectacle effrayant ses regards sont frappés :
Dans le vallon, au pied des rochers escarpés,
Elle voit Magdeleine à son délire en proie;
Un Démon la menace... A son affreuse joie
L'enfant a deviné l'ennemi des humains.
Le voile merveilleux s'échappe de ses mains...
11 tombe... et, dirigé par un pouvoir suprême.
Éteint sous ses longs plis l'infernal diadème.
0 miracle divin ! secours inespéré !
Magdeleine déjà, sous cet abri sacré,
Ne craint plus du Démon l'impuissante furie.
Satan a reconnu le voile de Marie :
D'asservir Magdeleine il a perdu l'espoir,
C'en est fait... Celte égide a détruit son pouvoir;
11 fuit... la terre tremble... Alors s'ouvre l'abime
Où l'Enfer attendait sa nouvelle victime;
Le Démon redescend dans l'empire enflammé.
Et bientôt sur lui seul le £;ouffre s'est fermé.
l'OÉSIES 41
La Mort reprend ses droits sur la terre maiulilo, Le désert reparaît. Magdeleine, interdite, A vu s'évanouir le miracle imposteur; Et son front recouvert du voile protecteur Que le souffle divin sur elle fit descendre, De son royal bandeau ne gardait que la cendre.
Ainsi, pour abaisser la fierté des ingrats. Dieu sait de son pouvoir armer un faible bras : De cette lutte horrible où l'ennemi du monde Épuisa- les trésors de sa rage féconde.
Que fallut-il à Dieu pour sortir triomphant? Le voile d'une vierge et les pleurs d'un enfant !
Paris, juin 18-26.