‹ Poésies complètesChapitre 63 sur 82 · AUX JEUNES FILLES · texte numérisé non relu

AUX JEUNES FILLES

Que vous dirai-je, moi, mes douces jeunes fllles,

A vous qu'on voit régner au sein de vos familles,

Fières de \os beaux ans, riches de tant d'espoir?...

Hélas ! ce que je sais est si ti iste à savoir !

Car le dégoût s'acquiert avec l'expérience.

Le désenchantement est toute ma science.

Quand je vous voiï je pleure, et mon cœur envieux

Sent, par tous ses ro grels, comme il est déjà vieux.

Pas une illusion ne vit dans ma pensée ;

D'un inutile espoir mon âme s'est lassée.

Pourquoi me livierais-je à des désirs nouveaux ?

Je ne crois plus en moi, pas même à mes travaux ;

Et je ris de pitié lorsque je me rappelle

Ces grands projets formés dans une foi si belle.

Ces inutiles soins pris avec tant d'ardeur;

Et Racine et Boileau que j'apprenais par cœur;

Et ces vers allemands au son grave et sonore.

Que je ne comprends plus et que je sais encore;

Ces airs italiens répétés tant de fois !

Puis, quand j'ai su cbantiu- je n'avais plus de voix.

Quelques jours de chagrins... elle me fut ravie

Quand le talent venait... Hélas I telle est la vie !

Attendre en vain, longtemps, un bien qui vient trop tard ,

Concerter mille plans que dérange un hasard;

l'OKSlES 319

s épuiser aux efforts qu'un art rebelle exige ; Acquérir à grands frais des lalonts qu'on néglige ; Bâtir une maison pour i:e point Thabitor; Demander un conseil et ne point l'écouter ; Jeune, hair le mal, prononcer l'anathcme Sur des erreurs qu'un jour on commettra soi-même ; Se défier de ceux à i,ui l'on tend la main. Rechercher aujourd'hui ce qu'on fuira demain. Telle est la vie, hélas ! une vie assez douce Encore ! sans malheurs, sans terrible secousse. Sans crimes, sans dangei-s, sans orages affreux; Voilà les tristes jours qu'on nomme jours heureux !

Et vous voulez quitter pour ce temps de misère Vos plaisirs de seize ans sous l'aile d'une mère. Vos rêves sans objet, vos dé>irs sans combats. Vos rires et vos jeux... Oh ! ne les quittez pas ! Ne venez pas encor dans la cité des l'enimes ; Prolongez vos beaux jours, gardez jeunes vos âmes ; Aimez les papillons, les oiseaux et les fleurs ; Ces amours-là n'ont point de tragiques douleurs ; Jouez, courez, chantez, dites mille folies; Occupez-vous surtout de paraître jolies.

Plaire est plus qu'un besoin, c'est un devoir urgent; Et l'on plaît sans beauté, je dis plus, sans argent. L'éclat ne dépend pas d'une riche toilette ; Avec économie on peut être coquette :

Apprenez à former. les bouquets et les nœuds, Apprenez à tresser vous-mêmes a'Os cheveux, A tailler avec goût vos légères mantilles ; Mais ne composez point vos mines si gentilles. Ne faites point la dame aux grands airs Irionîphants; Ne vous vieillissez point; restez, restez enfants. Quoi ! se vieillir ! à peine aux berceaux échappées, Pour être un jour plus tôt jalouses et trompées.

Pour voir un jour plus tôt s'effacer sans retour Vos rêves parfumés d'ignorance et d'amour ! Ah ! je les ai connus ces rêves de l'aurore. Ces fleurs de l'avenir qu'on ne voit point éclore. Comme vous je livrais au souffle du printemps Un front pur et serein et des cheveux flottants, Comme vous, me fiant à ses folles promesses. De l'été qui venait j'attendais les richesses ; Comme vous j'ai souri, comme vous j'ai chanté... Et puis j'ai vu venir l'orage avec l'été ; Et les vents furieux ont chassé le nuage Où de mon idéal se dessinait l'image ; Et l'épi renversé s'est couché sans mûrir. Mes compagnes d'un jour ont grandi pour mourir; Et j'ai vu ma demeure à l'étranger vendue. Et mon cœur s'est éteint, et ma foi s'est perdue. J'ai vu ceux que j'aimais flatter mes ennemis ; Enfin, je n'ai trouvé dans le bonheur promis Qu'amertume et dégoût, que tristesse profonde ; Et je les donnerais, tous ces succès du monde. Ces faveurs qu'on envie et qu'il faut acheter. Pour les naïfs plaisirs que vous voulez quitter.

Paris, août 1835.

Page 1