LA PASSION DE X. S. JESUS-CHRIST
0 martyre divin^ supplice rédempteur.
Sceptre du Tout-Puissant, Arbre dominateur Dont Dieu même jeta la racin% féconde. Etendard glorieux qui gouverne le monde. Symbole consolant, Croix sainte ! noble don. Garant universel du céleste pardon !
Ton signe révéré, gage de délivrance.
Prodigue à touslcs maux dos trésors d'espérance.
La crainte et le bonheur t'invoquent tour à tour.
Le :ruir, du pèlerin tu guides le retour;
Tu deviens dans nos camps, au jour de la victoire,
La parure du brave et le prix de la gloire.
Le crime, en ses remords, vient t'arroser de pleurs,
Et la vierge au front pur te couronne de fleurs.
Tu consoles les rois quand leur trône succombe,
Et du pauvre oublié tu protèges la tombe !
Ah! puissent tes bienfaits s'étendre jusqu'à moi!
A mes pieux accords inspirés par la foi
Que l'orgueilleux s'abaisse et l'incrédule espère.
Qu'ils rendent, malgré lui, l'hypocrile sincère!
J'ose chanter le Christ et ses tourments humains;
Soutiens la harpe sainte en mes tremblantes mains ;
Fais que dans me» récits, déguisant leur faiblesse,
La parole de Dieu conserve sa noblesse!
Pour raconter la mort qui sauva l'univers.
Fais que l'E-^prit divin se révèle en mes vers.
Et que, douant ma voix de force et d'harmonie.
L'ardente piété me serve de génie !
L'exilant parmi nous sur la terre des plem's, Dieu choisit pour son Fils les plus nobles douleurs : Son âme par l'amour ne fut pas attendrie, . Mais il perdit Lazare et pleura sa patrie ; Il vit ceux qu'il sauva de sa gloire jaloux; D'une amitié trompée il souflrit comme nous; Et plus encore, hélas ! Bercé par un doux songe,. L'homme d'une promesse ignore le mensonge. Et longtemps à l'abri des soupçuns douloureux. Tant que vit son erreur du moins il est heureux. Son cœur, des trahisons écartant la mémoire, A de nouveaux serments est toujours prêt à croire ;
Il cherche avec ardeur l'ami qu'il a rôvé,
Et chaque fois qu'il aime il dit l'avoir trouvé.
Mais le Sauveur n'a point cotte heureuse ignorance,
Sa divinité même ajoute à sa souffrance.
Des maux de l'avenir avant l'heure attristé,
Sur le front du flatteur il lit la vérité;
Il voit sur cette bouche, à l'éloge asservie,
Le parjure baiser qui doit vendre sa vie.
Pierre avait dit ces mots : « Sans crainte, sans effort,
» Dans les fers, dans l'exil, partageant votre sort,
» Seigneur, de vos amis je serai le modèle;
» Quand tous vous trahiraient, je resterais fidèle ! »
Pourtant Jésus disait, le voyant endormi :
« Quand le coq chantera, je n'aurai plus d'ami. »
Mais à ces vains serments le Sauveur s'abandonne;
Ces vices des humains, d'avance il les pardonne,
Et deux fois généreux, déjà prêt à'mourir.
Pour mieux les expier, son cœur veut en souffrir.
O superbe Sion ! ton destin, tes alarmes,
11 les voit à travers de lumineuses larmes.
« Jérusalem! dit-il, malheur, malheur à leùl
» Bientôt de l'étranger tu subiras la loi;
» Dans tes chants dévastés il dressera ses tentes,
» Tes remparts soutiendront ses enseignes flottantes .
» Tu verras tes enfants, en esclaves soumis,
» Suivre d'un pas honteux le char des ennemis.
» Ils planteront la vigne où ton palais s'élève;
» Au figuier domestique ils suspendront leur glaive :
» Car au sein de tes murs ton Dieu même est venu ;
» 11 voulait le sauver, et tu l'as méconnu.
» Ingrate! aux nations tu serviras d'exemple,
» Et l'herbe grandira sur les débris du Temple! »
A ce discours on vit, sur son front abattu,
Que les maux de Sion accablaient sa vertu.
Ses youx divins, du liiuil de la nionlagne sainle, Se fixaient tristement sur la coupable enceinte. Ainsi le Tout-Puissant, roi de riinmcnsité. Choisissant pour berceau la plus humble cité, S'attachant, comme nous, à la terre natale. Pleura Jérusalem et sa chute fatale; Et léguant à nos cœurs ce vertueux orgueil, Nous apprit à î^émir sur la patrie en deuil. Oui, Jésus l'a prouvé par sa douleur extrême. L'amour de la patrie est venu du Ciel même !
Or, la Pàque approchait, et ce jour solennel
Rassemblait dans Sion les enfants d'Israël.
Déjà, du haut des murs qu'un demi-jour colore.
L'oiseau de la victoire a proclamé l'aurore.
Magdeleine, épiant sa naissante clarté,
S'échappe du séjour par Marie habité ;
De cette sainte mère épargnant la tendresse,
Seule elle veut souffrir de l'effroi qui l'oppresse.
Elle sait que Judas a livre le Sauveur,
Et l'indignation augmente sa ferveur :
« Ah! dit-elle, s'il faut que sa mort s'accomplisse,
» Que mes regards au moins endurent son supplice,
» Que je l'assiste encore en ce fatal moment! »
Et le peuple, à ces mots, s'étonnait lâchement
En voyant une femme aimer avec couroge
Cet homme poursuivi par la haine et l'outrage.
Par la voix du pontife à la mort condamné.
Et que tous ses amis avaient abandonné.
Mais bientôt de Caïphe elle atteint la demeure; Un homme est sur le seuil... Il se détourne et pleure. Surprise, elle s'arrête... Elle crcit s'abuser... Puis soudain s'écriant : « Faut-il vous accuser? » Quoi ! I*ierre, vous aussi délaissez votre maître !
» Mos yeuxj si loin de lui, n'osaient vous reconnaître!
)•< — Va! pour m'injurier, tu fais de vains efforts :
» Tes reproches amers valont-ils mes remords? »
Dit l'apôtre accablé; « ma lâcheté barbare
» Mérite qu'à Judas ton mépris me compare :
» L'implacable avenir nous confondra tous deux ;
» Par l'Enfer adopté, Judas, ce nom hideux,
» Va devenir l'égal de lâche, de paijure,
» Et des amis ingrats le mien sera l'injure !
)) Disciple du Sauveur qu'on immole aujourd'hui,
» Hier, j'avais juré de mourir avec lui ;
» Le mont des Oliviers et sa grotte sonore
» De mes traîtres serments retentissent encore,
» Tout les redit; moi seul j'ai pu les oublier,
» Moi qu'à sa sainte gloire il voulait allier,
» Moi qu'il avait choisi pour fonder son empire,
» Je fuis, je l'abandonne au moment qu'il expire !
» J'ai renié mon maître, et, pour comble d'affiont,
» Son amitié céleste a fait rougir mon front.
» De sa divine main par les fers déchirée,
» A l'heure du secours ma main s'est retirée ;
» Par ses bourreaux déjà craignant d'être entendu,
» A son dernier adieu je n'ai pas répondu!...
» Déplorant d'un ami l'absence accusatrice,
» De ses persécuteurs il me croit le complice ;
» Il sait que loin de lui j'ai détourné mes pas,
» Et ses regards mourants ne me chercheront pas.
» Ah! dans quel noir désert, dans quelle solitude
» Cacherai-je ma honte et mon ingratitude?
» Où trouver des tourments dignes de me punir?
» A peine à mes remords suffira l'avenir.
» Avant que du soleil je perde la lumière,
» Mes pleurs auront creusé ma honteuse paupière,
» Oui, ces pleurs survivront au dernier de mes jours.
» Et de mes yeux glacés ils couleront toujours! »
Sensible au désespoir de cette âme flétrie :
« Allez, dit Magdeloine, allez trouver Marie;
» Hélas 1 quand de son fils les maux vont raccabler,
» C'est encor le servir que de la consoler.
» De Jésus bénissez la science divine ;
» Vos remords déchirants, vos pleurs, il les devine.
» Ah! sans doute il vous plaint; son cœur si généreux
» Vous pardonne, et se dit : a Qu'il sera malheureux ! »
A ces mots, de son pas redoublant la vitesse
Et livrant à regret l'apôtre à sa tristesse,
Au palais de Pilate elle arrive; elle entend
Des murmures, des cris : c'est Jésus qu'on attend.
De ces vives clameurs elle cherche la cause.
Elle croit qu'à sa mort tout Israël s'oppose.
Et que ce peuple enfin qu'im mot vient d'éclairer,
Reconnaît le Sauveur et vient le délivrer.
Eh ! comment deviner qu'avide de sa proie,
11 demande un supplice avec des cris de joie?
Mais le tumulte augmente... Un spectacle d'horreur
BiLUtôt de Magdeleine a dissipé l'erreur.
Le Fils de Dieu parait sous le vaste portique :
Le sang voile de plems son regard prophétique ;
Ses traits défigurés, ses bras chargés de fers.
Attestent les tourments qu'il a déjcà soufl'erts.
On l'entraîne, on l'attache au pilier du Prétoire;
D'un long manteau royal la pourpre dérisoire
Couvre son sein meurtri ; jouet d'un vil dédain.
On lui donne pour sceptre un roseau du Jouidain,
Et l'épine, imitant la parure suprême,
Orne son frunt divin d'un sanglant diadème.
Frappé par ses bourreaux, sa vertu les confond;
11 n'oppose à leurs cris qu'un silence profond :
Ne voulant pas qu'un mot de sa bouche divine,
En l'évélaut soudain sa céleste origine.
Retarde les tourments qu'il se plaît à souffrir
Et l'exemple immorlel qu'au monde il vient offrir.
Cependant Magdeleine, ignorant ce mystère,
Veut venger de son Dieu la honte volontaire :
Cet orgueil qu'éteignit un repentir vainqueur.
Semble encor pour Jésus revivre dans son cœur.
« Arrêtez, disait-elle à la foule en démence,
» Eh! ne craignez-vous pas de lasser sa clémence?
» Avez- vous oublié ses bienfaits, son pouvoir,
» Les pécheurs à sa voix ramenés au devoir?
» Ou ne savez-vous pas qu'à sa sainte parole
» L'aveugle a vu briller les feux de l'auréole,
» Les muets ont parlé, les sourds ont entendu,
» Au fond de leurs cercueils les morts ont répondu ;
« Qu'enfin, pour vous punir et vous réduire en poudre,
» Ce roseau dans sa main peut devenir la foudre? »
Inutile menace! un indigne mépris
De son noble courage, hélas! est le seul prix.
En vain, pour échapper aux remords d'un tel crimf,
Pilate aux furieux offre une autre victime;
A leur vœu sacrilège il ne peut s'opposer.
C'est la mort de Jésus qui doit les apaiser ;
Et, sur son dos meurtri qu'humblement il présente,
Ses bourreaux en jouant jettent la croix pesante.
A ce nouveau tourment d'abord il succomba ;
Sous l'énorme fardeau tout son corps se courba ;
Mais, bientôt relevant sa tête résignée.
D'une froide sueur et d'un sang pur baignée.
Appuyant sur la croix une tremblante main.
De l'aride Calvaire il gravit le chemin.
Sa marche, sans soutien, par ses bourreaux hâtée.
Marquait d'un pas sanglant la terre épouvantée.
POÉSIES 'Ô'i
Sur son sein entr'-juveit dardaiont les feux du j mr i Ingrat comme un morlel, et barbare à son tour, D'une splendeur complice éclairant ses tortures. Le soleil... qu'il créa!... dévorait ses blessures. Les prêtres, les soldats, les docteurs de la loi, Triomphants, escortaient cet horrible convoi. En vain ils prodiguaient l'injure et la menace, Magdeleine à leurs yeux pleurait avec audace. Mais soudain, près de Jean que la pitié conduit. Elle aperçoit Marie, et son courage fuit. Un cri s'est échappé de son àme oppressée : « Pardonnez, lui dit Jean, devinant sa pensée, » Loin de son fils mes soins nonl pu la retenir, » Pour l'embrasser encore elle a voulu venir. »
« Éloigne, ô mon Sauveur, ta malheureuse mère !
» S'écria Magdeleine en sa douleur amère;
» Que l'excès de tes maux d'elle soit ignoré;
» Voile à ses seuls regards ton front décoloré,
)) Pour ta mère en mourant fais un dernier miracle ! »
Non, elle doit subir cet horrible spectacle;
Le Sauveur veut la voir... sublime dévoûmentî
La douleur de sa mère est son plus beau tourment!
Déjà parmi la foule elle s'avance et prie.
Est-ce donc là Jésus?... L'innocente Marie
Eût méconnu les traits de ce fils bien-aimé.
Si les cris de son cœur ne l'avaient point nommé.
Glacée, à son aspect elle reste immobile;
Elle voudrait vers lui tendre une main débile
Et l'appeler son fils pour la dernière fois...
Vains efforts... Les sanglots étoulTèrent sa voix.
Mais le Sauveur entend ce qu'elle ne peut dire ;
Son amour filial triomphe du martyre :
0 noble sentiment qui seul peut tout braver.
Et que l'âme d'un Dieu s'honora d'éprouver!
Tandis que, parvenus au lieu du sacrifice,
Les bourreaux choisissaient, préparant le supplice.
Les fers les plus aigus pour mieux l'en déchirer.
Le Sauveur appela ceux qu'il voyait pleurer.
Par l'espoir du salut il adoucit leur peine ;
Et d'un dernier adieu bénissant Magdeleine :
« Ne pleurez pas, dit-il, ne plaignez point mon sort,
» Mais celui des ingrats qui demandent ma mort. »
Puis, tournant ses regards vers l'apôtre sublime.
Dont la voix publira ce trépas magnanime,
11 lui montra Marie, objet de sa pitié;
Et sûr d'être compris par sa noble amitié.
Lui léguant le seul bien qu'il laissât sur la terre.
Il dit ces simples mots : « Jean, voici votre mère! »
Jour de calamités! 0 remords éternels!
Comme un vil imposteur, entre deux criminels. Sur la honteuse croix les Hébreux retondirent. Et du sang de Jésus les flots se répandirent : La tache de ce sang sur leur front s'imprima ; Dès lors des nations la haine s'alluma. Et toutes, rejetant cette race perfide.
Pour elle ont inventé le nom de déicide !
A peine d'Israël le crime est accompli.
Que la foudre a grondé, la terre a tressailli ;
Avant l'heure du soir, de profondes ténèbres
Couvrent de Josaphat les monuments funèbres.
Les gardiens du supplice, alors saisis d'effroi.
Proclament le Messie et confessent la foi.
Et soudain, abjurant leur fureur insensée.
Adorent à genoux la croix qu'ils ont dressée !
Tout s'émeut ; chaque objet emprunte un sentiment
Pour dire à l'univers le saint événemeat :
Le Temple sent mouvoir sa base de porphyre.
Du ilômo jusqu'aux pieds son voile se déchire.
Les vents impétueux, se croisant dans les airs.
Font voler vers Sion la poudre des déserts.
Les nuages surpris s'arrêtent dans leur course ;
Le fleuve épouvanté remonte vers sa source.
De leurs linceuls vieillis écartant les lambeaux,
Les morts ressuscites sortent de leurs tombeaux.
Le soleil s'obscurcit, les montagnes se fendent ;
D'eux-mêmes dans l'Enfer les tourments se suspendent;
Les Dénions à leur tour connaissent la terreur ;
Sur s^n trône ébranlé, Satan, plein de fureui".
Du serpent favori voit la tète écrasée,
La chaîne de la Mort entre ses mains bi isée ;
En vain de ses sujets il réclame l'appui,
Ses captifs rachetés s'échappent malgré lui.
Faisant taire leurs chants, les célestes cohortes
Du royaume éternel ouvrent déjà les portes ;
Vers les Cieux attentifs un cri s'est élevé...
L'àme du Dieu s'exhale... et le monde est sauvé !
Rome, avril 1827.