LES COMPAGNONS
« Eh bien ! De quelque abîme inconnu que tu sortes,
Lui dis-je, es-tu muet comme l'autre, vieillard ?
Parle-moi dans le soir, parle dans le brouillard !
Puisque tu viens à moi comme un hideux prophète,
Ombre de ma vieillesse, où repose ta tète?
Qu'as-tu donc à m'apprendre, et vers quel seuil vas-tu?
Ton trésor, quel est-il? Sagesse, oubli, vertu,
Gloire ou prière? dis! Que t'a servi de vivre? »
11 se taisait aussi, s'acharnant à me suivre
Comme l'autre, et sur moi s'accumulaient les ans,
Et mon cœur et mes pas se faisaient plus pesants.
J'allais. Autour de nous, par le vent détachées,
Pendaient en lourds faisceaux les lianes séchées,
Et mille souvenirs ignorés, lourdement
Se balançaient de même en mon cerveau fumant;
Et longtemps, très longtemps, tous les trois nous passâmes,
Triple forme d'un être unique avec trois âmes !
Mais ces deux compagnons, chacun de son côté,
Me dérooaient mon âme et ma réalité ;
Si bien que vers la nuit, perdu dans les allées,
L'esprit plein de candeurs à des adieux mêlées,
Parfois ivre du chant d'un rossignol, parfois
Tout entier tressaillant aux bruits secs du vieux bois,
J'avançais comme un spectre inerte, une ombre vaine,
Que retient un enfant et qu'un vieillard entraîne !