LA RÉVÉLATION DE JUBAL I4I
Moi, Jubal, le dernier de ceux qui par les villes, Fiers et tristes, en proie aux rires envieux, Sur la harpe chantaient la valeur des aïeux; Qui dans l'abjection des multitudes viles, Comme un fleuve sonore épanchant leur mépris, Se renvoyaient l'écho des hymnes désappris. Moi, maudit avec eux par la foule en ce monde, Et pour avoir vécu, dans l'autre plus maudit, Comme vous, héritiers d'une race féconde, Espoir du vaisseau lâche à nous tous interdit; Moi, le dernier chanteur, moi, le dernier prophète Des premiers temps, qui vais mourir là, sur le faîte, De l'Ararat, seul pic oublié par les eaux; A vous, hommes des jours qui sont encore en rêve, Par delà les fumiers où pourriront mes os, Je parle; écoutez-moi, race d'Adam et d'Eve 1
Race d'Adam et d'Eve! ici, sur ce roc noir, J'ai vu le dernier flux, la dernière rafale,
Offrant ensemble à Dieu leur clameur triomphale. Étouffer dans les tours d'un rapide entonnoir Le dernier des vivants qui fuyaient le déluge. Mais je ne cherchais pas sur ce cap un refuge Contre l'irrévocable arrêt du Créateur; Non, je n'étais venu si haut, je le proclame, Que pour mieux admirer, tranquille spectateur, La rage débordante et sans fin de la lame, Vers les œuvres de l'homme et l'éclat des cités Plus large s'étalant sur leurs iniquités. Tout embrasser, tout voir, telle était mon envie, Avant de prévenir mon destin, d'un seul coup. Dans son inepte essor je connaissais la vie ; J'en avais écarté mes yeux lourds de dégoût.
Lourds de dégoût, mes yeux promenaient sur la terre Le terne désespoir du cercle parcouru.
Les hôtes de mon cœur avaient tous disparu, Desséchés sur le seuil au souffle délétère Qui corrompait partout les esprits hasardeux ; Dans ses temples bondés le Mal était hideux ; 11 restait la grandeur d'attendre sans prière. Donc, sitôt que l'azur, le jour étant venu, Comme un œil refermant son immense paupière,