LE GOUFFRE
Il est des gouffres noirs dont les bords sont charmants. La liane à l'entour qui tapisse la lande Se balance aux parois et s'enroule en guirlande. Fleuri d'une couronne aux mille chatoîments, Je sais un gouffre noir sur la verte colline. Des arbres de senteur l'ombragent en entier, Et l'on y vient joyeux par le plus gai sentier. Parfois un souffle frais et qui caresse incline Le feuillage agité d'un rapide frisson, Et sous un vol épars d'amoureuses paroles Penchant les cloches d'or et les blanches corolles, Verse à l'abîme, ainsi qu'un fidèle échanson, Avec l'esprit des fleurs les gouttes de rosée. Dans ce sinistre puits, ô perles ! ô parfums! Comme des espoirs morts ou des rêves défunts, Pour qui donc tombez-vous ? De quelle urne brisée? De quel fleuve divin grossissez-vous le cours ? Qui vous recueillera pour la source épurée,
Vous inutile encens, larme toujours filtrée?
Un matin, — qu'ils sont loin déjà, ces temps trop courts
Un matin, j'admirais, l'âme neuve et ravie,
Tout cet enchantement de verdure et de fleurs
Suspendu sur le vide et mêlant leurs couleurs.
Je m'enivrais de joie et d'arôme et de vie.
Hors des bruits de la plaine et du banal regard,
Je laissais ma pensée indolente et distraite,
Sur les recoins ombreux de la douce retraite,
Avec les oisillons voltiger au hasard.
Le soleil à travers les branches pacifiques
Criblait de diamants ces émaux sur ce noir;
Si bien que l'on eût dit sous la terre entrevoir
L'autre image du ciel dans les nuits magnifiques.
Et pour sonder le creux du soupirail profond,
Pour réveiller l'écho qui dormait sous ces plantes,
J'y fis tomber caillou, pierre et roches branlantes;
Mais comme au néant même en qui rien ne répond,
Tout s'abîmait. Nul bruit ne monta des ténèbres.
Un horrible frisson de pâleur et de froid
M'envahit tout à coup. Et je m'enfuis tout droit,
Souffleté par le vent des mystères funèbres.
l'orgueil i6f
L'OT^GUEIL
Monts superbes, dressez vos pics inaccessibles Sur le cirque brumeux où plongent vos flancs verts! Métaux, dans le regret des chaleurs impossibles, Durcissez-vous au fond des volcans entr'ouverts !
— Hérisse, amer orgueil, ta muraille rigide
Sur le cœur que des yeux de femme ont perforé ! Désirs inassouvis, sous cette fière égide, Mornes, endormez-vous dans le sommeil sacré !
— L'antique orage habite, ô monts! dans vos abîmes, Et prolonge sans fin sous les cèdres vibrants
Les sonores échos de ses éclats sublimes,
Et des troncs fracassés qu'emportent les torrents.
— Orgueil, derrière toi l'amour est là, qui gronde Toujours, et fait crier l'ombre des rêves morts, Aux lugubres appels de l'angoisse inféconde
Et des vieux désespoirs perdus dans les remords.
— Sur les ébranlements, les éclairs, les écumes, Pics songeurs, vous gardez votre sérénité.
Du côté de la plaine, ô monts! vierges de brumes, Vos sommets radieux baignent dans la clarté.
— Sur les déchirements, les sanglots, les rancunes, Fermez, orgueil, fierté, votre ceinture d'or.
Du côté de la vie aux rumeurs importunes Reluisez au soleil, et souriez encor 1
soir d'octobre 167
SOIT^ VOCTOVl^E
kA Catulle Mendès.
UN long frisson descend des coteaux aux vallées ; Des coteaux et des bois, dans la plaine et les champs, Le frisson de la nuit passe vers les allées. — Ohl l'angelus du soir dans les soleils couchants! — Sous une haleine froide au loin meurent les chants, Les rires et les chants dans les brumes épaisses. Dans la brume qui monte ondule un souffle lent; Un souffle lent répand ses dernières caresses, Sa caresse attristée au fond du bois tremblant; Les bois tremblent; la feuille en flocon sec tournoie, Tournoie et tombe au bord des sentiers désertés. Sur la route déserte un brouillard qui la noie, Un brouillard jaune étend ses blafardes clartés; Vers l'occident blafard traîne une rose trace, Et les bleus horizons roulent comme des flots, Roulent comme une mer dont le flot nous embrasse,. Nous enlace, et remplit la gorge de sanglots.
l68 LES LÈVRES CLOSES
Plein du pressentiment des saisons pluviales,
Le premier vent d'octobre épanche ses adieux,
Ses adieux frémissants sous les feuillages pâles,
Nostalgiques enfants des soleils radieux.
Les jours frileux et courts arrivent. C'est l'automne.
— Comme elle vibre en nous, la cloche qui bourdonne ! L'automne, avec la pluie et les neiges, demain Versera les regrets et l'ennui monotone;
Le monotone ennui de vivre est en chemin ! Plus de joyeux appels sous les voûtes ombreuses; Plus d'hymnes à l'aurore, ou de voix dans le soir Peuplant l'air embaumé de chansons amoureuses ! Voici l'automne ! Adieu, le splendide encensoir Des prés en fleurs fumant dans le chaud crépuscule. Dans l'or du crépuscule, adieu, les yeux baissés, Les couples chuchotants dont le cœur bat et brûle, Qui vont la joue en feu, les bras entrelacés, Les bras entrelacés quand le soleil décline.
— La cloche lentement tinte sur la colline. — Adieu, la ronde ardente, et les rires d'enfants, Et les vierges, le long du sentier qui chemine, Rêvant d'amour tout bas sous les cieux étouffants !
— Ame de l'homme, écoute en frémissant comme elle L'âme immense du monde autour de toi frémir! Ensemble frémissez d'une douleur jumelle.
Vois les pâles reflets des bois qui vont jaunir; Savoure leur tristesse et leurs senteurs dernières, Les dernières senteurs de l'été disparu ;
— Et le son de la cloche au milieu des chaumières ! —
soir d'octobre 169
L'été meurt; son soupir glisse dans les lisières.
Sous le dôme éclairci des chênes a couru
Leur râle entre-choquant les ramures livides.
Elle est flétrie aussi, ta riche floraison,
L'orgueil de ta jeunesse ! Et bien des nids sont vides,
Ame humaine, où chantaient dans ta jeune saison
Les désirs gazouillants de tes aurores brèves.
Ame crédule ! Écoute en toi frémir encor,
Avec ces tintements douloureux et sans trêves,
Frémir depuis longtemps l'automne dans tes rêves,
Dans tes rêves tombés dès leur premier essor.
Tandis que l'homme va, le front bas, toi, son âme,
Écoute le passé qui gémit dans les bois !
Écoute, écoute en toi, sous leur cendre et sans flamme,
Tous tes chers souvenirs tressaillir à la fois
Avec le glas mourant de la cloche lointaine !
Une autre maintenant lui répond à voix pleine.
Ecoute à travers l'ombre, entends avec langueur
Ces cloches tristement qui sonnent dans la plaine,
Qui vibrent tristement, longuement, dans ton cœur 1
loi T^UID^E
iA ^Auguste Villiers de V Isle-^Adatn.
L'esprit mystérieux au vague ou bref chemin Qui par moments nous prête un regard surhumain, Le Rêve, m'a montré ce que n'a vu personne : C'était, sous un air lourd qui jamais ne frissonne, Un continent couvert d'arbres pétrifiés, Si puissants, que jadis lorsque vous triomphiez, Vieux chênes ! auprès d'eux vos chefs les plus robustes Et les plus hauts à peine auraient fait des arbustes. D'énormes ossements perçaient de tous côtés, Pareils à de grands rocs affreux qu'auraient sculptés De durs géants jaloux du féroce prodige De la création à son premier vertige; Et c'était quelque part, aux confins ignorés De la terre, ou peut-être au fond des flots sacrés; Et le plus effrayant de ce monde effroyable C'était, au centre et hors des épaisseurs du sable, Un temple ruiné, mais colossal encor Mille fois plus que ceux de Karnak et d'Angkor 1