‹ Poésies complètesChapitre 147 sur 151 · PAR THÉOPHILE GAUTIER · texte numérisé non relu

PAR THÉOPHILE GAUTIER

Après le grand épanouissement poétigne, qui ne peut se comparer qu'à la floraison de la Renaissance, il y eut un regain abondant. Tout jeune homme fit son volume, de vers empreint de l'imitation du maître préféré, et quelquefois mêlant plusieurs imitations ensemble. De cette voie lactée, aux nébuleuses innombrables et peu distinctes, traversant le ciel de sa blancheur, le premier qui se détacha, avec un scintillement vif et particulier, fut Théodore de Banville. Son premier volume, intitulé Les Cariatides f porte la date de 1841, et fit sensation. Quoique l'école romantique eût habitué à la précocité dans le talent, on s'étonna de trouver des mérites si rares en un si jeune homme. Théodore de Banville avait vingt et un ans à peine (1) et pouvait réclamer cette qua-

(1) Ici Théophile Gautier se trompe avec Vapereau. Comme il résulte de son acte de naissance que nous avons sous les yeux, Théodore de Banville est né à Moulins (Allier) le 14 mars 1823, de H. Claude-Théodore de Banville, lieutenant de vaisseau en retraite, chevalier de Saint-Louis et de la Légion d'Honneur, et de dame Élisabeth-Zélie Huet, son épouse. Il avait pai conaéqoent, en 1841,' diz-huit ans seulement. (Note de l'Éditeur.)

Uté de mineur si fièrement inscrite par lord Byron au frontispice de ses Heures de loisir. Sans doute, dans ce recueil aux pièces diverses de ton et d'allure, on put reconnaître çà et là Tinfluence de Victor Hugo, d'Alfred de Musset et de Ronsard, dont le poète est resté à bon droit le fervent admirateur; mais on y discerne déjà facilement la nature propre de l'homme. Théodore de Banville est exclusivement poète ; pour lui, la prose semble ne pas exister; il peut dire, comme Ovide : « Chaque phrase que j'essayais d'écrire était un vers. » De naissance, il eut le don de cette admirable langue que le monde entend et ne parle pas ; et de la poésie, il possède la note la plus rare, la plus haute, la plus ailée, le lyrisme. Il est, en effet, lyrique, invinciblement lyrique, et partout et toujours, et presque malgré lui, pour ainsi dire. Comme Euphorion, le symbolique enfant de Faust et d'Hélène, il voltige au-dessus des fleurs de ia prairie, enlevé par des souffles qui gonflent sa draperie aux couleurs changeantes et prismatiques. Incapable de maîtriser son essor, il ne peut effleurer la terre du pied sans rebondir aussitôt jusqu'au ciel et se perdre dans la poussière dorée d'un rayon lumineux..

Dans Les Stalactites, cette tendance se prononce encore davantage, et l'auteur s'abandonne tout entier à son ivresse lyrique. Il nage au milieu des splendeurs et des sonorités, et derrière ses stances flamboient comme fond naturel les lueurs roses et bleues des apothéoses : quelquefois c'est le ciel avec ses blancheurs d'aurore ou ses rougeurs de couchant; quelquefois aussi la gloire en feux de Bengale d'une fin d'opéra. Banville a le sentiment de la beauté des mots ; il les aime riches, brillants et rares, et il les place sertis d'or autour de son idée comme un bracelet de pierreries autour d'un bras de femme ; c'est là un des charmes et peut-être le plus grand de ses vers. On peut leur appliquer ces remarques

si fines de Joubert : « Les mots s'illuminent quand le doigt du poëte y fait passer son phosphore ; les mots des poètes conservent du sens même lorsqu'ils sont détachés des autres, et plaisent isolés comme de beaux sons ; on dirait des paroles lumineuses, de l'or, des perles, des diamants et des fleurs. »

La nouvelle école avait été fort sobre de mythologie. On disait plus volontiers la brise que le zéphyr; la mer s'appelait la mer et non pas Neptune. Théodore de Banville comme Gœthe, introduisant la blanche Tyndaride dans le sombre manoir féodal du moyen âge, ramena dans le burg romantique le cortège des anciens Dieux, auxquels Laprade avait déjà élevé un petit temple de marbre blanc au milieu d'un de ces bois qu'il sait si bien chanter. Il osa parler de Vénus, d'Apollon et des nymphes ; ces beaux noms le séduisaient et lui plaisaient comme des camées d'agate et d'onyx. Il comprit d'abord l'antique un peu à la façon de Rubeiis. La chaste pâleur et la couleur tranquille des marbres ne suffisaient pas à ce coloriste. Ses Déesses étalaient dans l'onde ou dans la nuée des chairs de nacre, veinées d'azur, fouettées de rose, inondées de chevelures rutilantes aux tons d'ambre et de topaze et des rondeurs d'une opulence qu'eût évitée l'art gi'ec. Les roses, les lys, l'azur, l'or, la pourpre, l'hyacinthe abondent chez Banville; il revêt tout ce qu'il touche d'un voile tramé de rayons, et ses idées^ comme les princesses de féeries, se promènent dans de» prairies d'émeraude, avec des robes couleur du temps, couleur du soleil et couleur de la lune.

Dans ces dernières années, Banville, qui a bien rarement quitté la lyre pour la plume, a fait paraître Les Exilés, où sa manière s'est agrandie et semble avoir donné sa suprême expression, si ce mot peut se dire d'un poëte encore jeune et bien vivant et capable d'ogu- ▼res nombreuses. La mythologie tient une grande place

dans ce volume, où Banville s*est montré plus Grec que partout aillleurs, bien que ses Dieux et surtout ses Déesses prennent parfois des allures florentines à la Primatice et aient l'air de descendre, en cothurnes d*azur lacés d'argent, des voûtes ou des impostes de Fontainebleau. Cette tournure fîère et galante de la Renaissance mouvementé à propos la correction un peu froide de la pure antiquité. Les Améthystes sont le titre d'un petit volumo plein d'élégance et de coquetterie typographiques, dans lequel l'auteur, sous l'inspiration de Ronsard, a essayé de faire revivre des rhythmes abandonnés depuis que l'entrelacement des rimes masculines et féminines est devenu obligatoire. De ce mélange de rimes, prohibé aujourd'hui, naissent des eflfets d'une harmonie charmante. Les stances des vers féminins ont une mollesse, une suavité, une mélancolie douce dont on peut se faire une idée en entendant chanter la délicieuse cantilène de Félicien David : « Ma belle nuit, oh! soit plus lente. » Les vers masculms entrelacés se font remai*quer par une plénitude et une sonorité singulières. On ne saurait trop louer l'habileté exquise avec laquelle l'auteur manie ces rhythmes dont Ronsard, Remy Belleau, A. Baïf, Du Bellay, Jean Daurat et les poëteis de la Pléiade tiraient un si excellent parti. Comme les odelettes de l'illustre Vendômois, ces petites pièces roulent sur des sujets amoureux, galants, ou de philosophie anacréontique.

. Nous n'avons encore montré qu'une face du talent de Banville, la face sérieuse. Sa muse a deux masques, l'un grave et l'autre rieur. Ce lyrique est aussi un bouffon à ses heures. Les Odes funambulesques dansent sur la corde avec ou sans balancier, montrant l'étroite semelle frottée de blanc d'Espagne de leurs brodequins et se livrant audessus des têtes de la foule à des exercices prodigieax an milieu d'un fourmillement de clinquant et de paiK

letles, et quelquefois elles font des cabrioles si hautes, qu'elles vont se perdre dans les étoiles. Les phrases se disloquent comme des clowns, tandis que les rimes font bruire les sonnettes de leurs chapeaux chinois et que le pitre frappe de sa baguette des toiles sauvagement tatouées de couleurs féroces dont il donne une burlesque explication. Cela tient du boniment, de la charge d'atelier, de la parodie et de la caricature. Sur le patron d'une ode célèbre, le poète découpe en riant le costume d'un nain ditforme comme ceux de Velasquez ou de Paul Véronèse, et il fait glapir par des perroquets le chant du rossignol. Jamais la fantaisie ne se livra à un plus joyeux gaspillage de richesses, et, dans ce bizarre volume, rinspiration de Banville ressemble à cette mignonne princesse chinoise dont parle Henri Heine, laquelle avait pour suprême plaisir de déchirer, avec ses ongles polis et transparents comme le jade, les étoffes de soie les plus précieuses, et qui se pâmait de rire en voyant ces lambeaux rosesi. bleus, jaunes^ s'envoler par-dessus le treillage comme des papillons.

L'auteur n'a pas signé cette spirituelle débauche poétique qui est peut-être son œuvre la plus originale. Nous croyons qu'on peut admettre dans la poésie ces caprices bouffons comme on admet les arabesques en peinture. Ne voit-on pas dans les loges du Vatican, autour des plus graves sujets, de gracieuses bordures où s'entremêlent des fleurs et des chimères, où des masques d'œgipans vous tirent la langue, eu de petits Amours fouettent d'un brin de paille les colimaçons attelés à leur char, fait chez le carrossier de la reine Mab ?

Thbophilk Gautier. — Les Progrèê de la Poésie française depuis 1830.

(1867. — Ches Hachette^

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