‹ Poésies complètesChapitre 3 sur 151 · L'EXIL DES DIEUX · texte numérisé non relu

L'EXIL DES DIEUX

C'est dans un bois sinistre et formidable, au nord De la Gaule. Roidis pjir yn sjiprôme -effort, Le^ ctênes mqnstrueux supportent ^vcc rage Les grands nuages noirs d'où va tomber l'orage ; Le matin frissonnant s'éveille, et la clarté. De l'aubô mord déjà le ciel ensanglanté. -

Tout est lugubre et pâle, et les feuilles froissées -^ Gémissent, et, géants que de tristes pensées - Tourmentent, les rochers jusqu'à l'horizon noir Se lèvent, méditant dans leur long désespoir ; Et, blanche dans le jour douteux et dans la brume, La cascade sanglote en sa prison d'écume.

Léchant les verts sapins avec un rire amer, La mer aux vastes flots baigne leurs pieds, la mer Douloureuse, où, groupés de distance en distance, Accourent les vaisseaux de l'empereur Constance.

Tout à coup, ô terreur ! ô deuil ! au bord des eaux La terre s'épouvante, et jusque dans ses os Tremble, et sur sa poitrine âpre, d*efFroi saisie. Se répand un parfum céleste d'ambroisie.

Un grand souffle éperdu murmure dans les airs; Une lueur vermeille au fond de ces déserts Grandit, mystérieuse et sainte avant-courrière,^

vastes deux! et là, marchant dans la clairière, -- Luttant de clarté sombre avec le jour douteux, Meurtris, blessés, mourants, sublimes, ce sont eux, Eux, les grands exilés, les Dieux. misérables! Les cbônes accablés par l'âge, et les érables Los plaignent. T^es voici. Voici Zeus, Apollon, Aphrodite, marchant pieds nus (et son talon A la blancheur d'un astre et l'éclat d'une rose!) Athènè, dont jadis, dans Téther grandiose, Le clair regard, luttant de douceur et de feu. Était l'intensité sereine du ciel bleu.

Hère, Dionysos:, Hèphaistos triste et grave Et tous les autres Dieux foulant la terre esclave S'avancent. Tous ces rois marchent, marchent sans bruit. Ils marchent vers l'exil, vers l'oubli, vers la nuit,\ Résignés, effrayants, plus pâles que des marbres,V Parfois heurtant leurs fronts dans les branches des arbres, Et, tandis qu'ils s'en vont, troupeau silencieux, La fatigue d'errer sans repos sous les cieux Arrache des sanglots à leurs bouches divines. Et des soupirs affreux sortent de leurs poitrines.

Car, depuis qu'en riant les empereurs, jaloux De leur gloire, les ont chassés comme des loups, Et que leurs palais d'or sont brisés sur les cimes De l'Olympe à jamais désert, les Dieux sublimes Errent, ayant connu les pleurs, soumis enfin A la vieillesse horrible, aux douleurs, à la faim, Aux innombrables maux que tous les hommes craignent, Et leurs pieds, déchirés par les épines, saignent. Zeus, à présent vieillard, a froid, et sur ses flancs Serre un haillon de pourpre, et ses cheveux sont blancs. Sa barbe est blanche : au fond du lointain qui s'allume Ses épouses en deuil le suivent dans la brume. Hère, Lèto, Métis, Eurynomè, Thémis Sont là, blanches d'eilroi, pâles comme des lys,

LES EXILKS.

Et pleurent. Sur leurs fronts mouillés par la rosée L'aigle vole au hasard de son aile brisée.

Et celui qui tua la serpente Pytho, Le brillant Lycien, cache sous son manteau Son arc d'argent, rompu. Triste en sa frénésie, Le beau Dionysos pleure la molle Asie ; Et ce hardi troupeau, les femmes au sein nu Qui le suivaient naguère au pays inconnu, Folles, aspirant l'air avec ses doux arômes, Ne sont plus à présent que spectres et fantômes. Hermès, qui n'ouvre plus ses ailes, en chemin Songe, et le rameau d'or s'est flétri dans sa main. Athènè, l'invincible Ares, mangent les mûres De la haie, et n'ont plus que des lambeaux d'armures; Dèmèter, pâle encor de tous les maux soufferts, Tient sa fille livide, arrachée aux Enfers, Et la blonde Artémis, terrible, échevelée, Bondit encor, fixant sa prunelle étoilée Sur la nuit redoutable et morne des forêts, Cherchant des ennemis à percer de ses traits, Et sur sa jambe flotte et vole avec délire Sa tunique d'azur que l'ouragan déchire.

Cependant, les regards baissés vers le sol noir, Les Muses lentement chantent le désespoir De l'exil, dont leur père a dû subir Toutrage, Et leur hymne farouche éclate avec l'orage.

Toute l'horreur des cieux perdus est dans leur voix; Les arbres, les rochers, les profondeurs des bois. Les antres noirs ouverts sous la rude broussaille S'émeuvent, et la mer, la mer aussi tressaille, La mer tumultueuse, et sur son flot grondant. Vieux, tenant un morceau brisé de son trident, Poséidon apparaît, s'é levant sur là cime Des ondes. Près de lui, fugitifs dans l'abîme, Pontos, Céto, Nèreus, Phorcys, Thétis, couverts

D'écnme, gémissant an rnilien des flots verts.

Sur les pointes des rocs heurtent leurs fronts lifidea

En signe de détresse, et les Océacides,

Frappant leur sein de neige et pleurant les tourments

Des grands Dieux, vers le ciel tordent lenra bras charmants.

Leur douleur, en un chant d'une fierté sauvage,

S'exhale avec des cris de haine, et du rivage

Écoutant cette plainte affreuse, à leurs sanglots

Aphrodite répond, iîlle angnste des flots!

donleor! son beau corps fait d'une neige pore Rougit, et sous le vent jaloux subit l'injure De l'orage; son sein aigu, déjà meurtri Par leur souffle glacé, frissonne à ce grand cri. Le visage divin et fier de Cjlhérée, Dont rien ne peut flétrir la majesté sacrée, A toujours sa splendeur d'astre et de fruit vermeil; Hais, dénoués, èpars. ses cheveux de solei) Tombent sur son épaule, et lenr masse profonde Comme d'un fleuve d'or en fusion l'inonde.

Leur vivante lumière embrase la forêt.

Uêlés et tourmentés par la bise, on dirait Que leur flot pleure, et quand la reine auguste penche Son front, dans ce bel or brille une tresse blanclie.

Les larmes de Cjjiris ont brûlé ses longs cils. Frémissante, elle aussi déplore les exils Des grands Dieux, et, tandis que les Océantdes réniis^'eRt dans la mer stérile aux flots rapides, Kilc parle en ces mots, et son rire moqueui'. Tout plein du désespoir qui gonfle son grand cœnr. Dans l'ombre où le matin lutte avec les ténèbres D.ijii.i^ un accent de haine à ses plaintes ftutébi'es :

■' I ' nos victimes ! rois monstrueux. Dieux titans Qiio nous avons chassés vers les gouffres Ju Temps- Fils aînés du Chaos aux chevelures d'asLres, *" "tut le souffle et les jeas. contenaient les désastres

LES EXILÉS. Jl

Des ouragans! JapetI Hypérion, l'aîné De nos aïeux ! ô toi, ma mère Dioné !

Et toi qui t'élanças, brillant, vers tes victoires, Du sein de TÉrèbe, où dormaient tes ailes noires, Toi le premier, le plus ancien des Dieux, Amour ! Voyez, l'homme nous chasse et nous hait à son tour, Votre sang reparaît sur nos mains meurtrières, Et nous errons, vaincus, parmi les fondrières.

Eh bien! oui, nous fuyons ! Nos regards, ciel changeant, Ne refléteront plus les longs fleuves d'argent. Elle-même, la vie amoureuse et bénie Nous pousse hors du sein de l'Être, et nous renie. Homme, vil meurtrier des Dieux, es-tu content? Les bois profonds, les monts et le ciel éclatant Sont vides, et les flots sont vides ; c'est ton règne î] Cherche qui te console et cherche qui te plaigne ! Les sources des vallons boisés n'ont plus de voix. L'antre n'a plus de voix, les arbres dans les bois N'ont plus de voix, ni l'onde où tu buvais, poète! Et la mer est muette, et la terre est muette. Et rien ne te connaît dans le grand désert bleu Des cieux, et le soleil de feu n'est plus un Dieu !

Il ne te voit plus. Rien de ce qui vit, frissonne, Respire ou resplendit, fie te connaît. Personne A présent, vagabond, ne sait d'où tu venais Et ne peut dire : C'est l'homme. Je le connais. La Nature n'est plus qu'un grand Sj-iectre farouche Son cœur brisé n'a plus de battements. Sa bouche Est clouée, et les yeux des astres sont crevés. Tu ne finiras pas les chants inachevés, Et tes fils, ignorant l'adorable martyre.

Demanderont bientôt ce que tu nommais Lyre 1

Ohl lorsque tu chantais et que tu combattais. Nous venions te parler à mi-voix I Tu sentais Près de ta joue, avec nos suaves murmures.

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\t LES EXILE?.

Délicieusement le vent des chevelures Divines. Maintenant, savoure ton ennui.

Te voilà nu sous Toeil effrayant de Celui Qui voit tant de milliers de mondes et d'étoiles Naître, vivre et mourir dans l'inGni sans voiles. Et devant qui les grains de poudre sont pareils A ces gouttes de nuit que tu nommes soleils.

Tout est dit. Ne va plus boire la poésie DaUjS l'eau vive 1 Les Dieux enivrés d'ambroisie S'en vont et meurent, mais tu vas agoniser.

Ce doux enivrement des êtres, ce baiser Des chose 3, qui toujours voltigeait sur tes lèvres, Ce grand courant de joie et d'amour, tu t'en sèvres I Ils ne fleuriront plus tes pensers, enchantés Par l'éblouissement des blanches nudités.

Donc subis la laideur et la douleur. Expie.

Nous, cependant, chassés par ta fureur impie, Nous fuyons, nous tombons dans l'abîme béant. Et nous sommes la proie horrible du néant.

Hellas, adieu ! forêts, vallons, monts grandioses. Rocs de marbre, ruisseaux d'eau vive, lauriers-roses ! Mais, homme, quand la Nuit reprend nos cheveux d'or Et nos fronts lumineux, tu sentiras encor Nos îK)upirs s'envoler vers ta demeure vide, Et sur tes mains couler nos pleurs, ô parricide! »

C'est ainsi que parla dans son divin courroux La grande î^phroditè. Sur les feuillages roux, Tout samglant et vainqueur de l'ombre qui recule, Le Jour dans un sinistre et sombre crépuscule S'était levé. Baissant leurs regards éblouis. Les grands Dieux en pleurs dans la brume évanouis, Formes sous le soleil de feu diminuées, S'effaçaient tristement dans les vagues nuées Où leurs fronts désolés app*i*aissaient encor, Aphrodite, la reine adorable au fiont d'or,

Avec son sein de rose et ses blancheurs d'étoile Sembla s'évanouir comme eux sous le long voile De la bi-ume indécise, en laissant dans ces lieux Qu'avaient illuminés de leurs feux radieux Son sein de lys sans tache et sa toison hardie, Un reflet pâlissant de neige et d'incendie.

Août 1865.

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