MAITRE D'ÉCOLE
La prière et les sacrifices sont un souverain remède à leurs peines; mais une des plus solides et plus utiles charités envers les morts est de faire les choses qu'ils nous ordonneraient s'ils revenaient au monde, et de nous mettre pour eux en l'état auquel ils nous souhaitent d présent. Par cette pratique nous les faisons revivre en nous.
Pascal, sur la mort de son père.
En ces temps de vitesse et de nivellement, De pouvoir sans sommet comme sans fondement, Où rien ne monte un peu qui soudain ne chancelle, Il est encore, il est, tout au bas de l'échelle,
* Ce petit poème est assez compliqué, et, dans la première publication que j'en ai faite au Magasin pittoresque, il a été peu compris. Il me semble pourtant que j'y ai réalisé peut-être ce que j'ai voulu. Or, voici en partie ce que j'ai voulu. Dans son admirable et charmant Jocelyn, M. de Lamartine, avec sa sublimité facile, a d'un pas envahi tout ce petit domaine de poésie dite intime, privée, domestique, familière, où nous avions essayé d'apporter quelque originalité et quelque nouveauté. Il a fait comme un possesseur puissant qui, apercevant hors du parc quelques petites chaumières, quelques cottages qu'il avait jusque-là négligés, étend la main et transporte l'enceinte du parc au delà, enserrant du coup tous ces petits coins curieux, qui à l'instant
Un bien humble pouvoir, et qui n'a pas failli, Qui s'est perpétué par delà le bailli Au maire, sans déchoir : c'est le maître d'école. Et je ne veux pas faire un portrait sur parole, Quelque idylle rêvée au retour de Longchamp, Comme un abbé flatteur en son pastel changeant * : C'est le vrai. Tout village a son maire suprême, Son curé dont le poids n'est plus partout le même, Son médecin qui gagne... Après, au-dessous d'eux, En un rang moins brillant, aussi moins hasardeux, Est le maître d'école. Un maire a ses naufrages: Quelque Juillet arrive et veut de nouveaux gages ; Dix ans, quinze ans peut-être, on garde son curé, Mais l'évêque le tient et le change à son gré; Le magister demeure. Il n'a, lui, ni disgrâce A craindre, ni rival. Le curé, face à face, Voit croître chaque jour l'esprit-fort, le docteur.
s'agrandissent et se fécondent par lui. Or, il m'a semblé qu'il était bon peut-être de replacer la poésie domestique, et familière, et réelle, sur son terrain nu, de la transporter plus loin, plus haut, même sur les collines pierreuses, et hors d'atteinte de tous les magnifiques ombrages. Monsieur Jean n'est que cela. Magister et non prêtre, janséniste et non catholique d'une interprétation nouvelle, puisse-t-il, dans sa maigreur un peu ascétique, ne pas paraître trop indigne de venir bien respectueusement à la suite du célèbre vicaire de notre cher et divin poète !
*Delille, en son Homme des Champs, a fait du maître d'école de village un portrait arrangé, plein d'ailleurs .de détails piquants et spirituels.
Le docteur suit sa guerre avec le rebouteur, Dont maint secret encor fait merveille et circule : Plus d'un croit à l'onguent, sur le reste incrédule. Le magister n'a rien de ces chétifs combats.
Et d'abord, il est tout : la règle et le compas, La toise est dans ses mains; géomètre, il arpente Et sait les parts autant que le notaire. Il chante Au lutrin, et récite au long la Passion.
Secrétaire au civil, si quelque question Arrive à l'improviste au nom du ministère, Combien d'orge, ou de lin, ou de vin, rend la terre? Le maire embarrassé lui dit : Voye\! Il va, Il rencontre un voisin qui guère n'y rêva, Et là-dessus le prend; l'autre répond à vue De pays, et voilà sa statistique sue.
Le chiffre aussitôt part et remplit son objet ; Il fait autorité, l'on en cause au budget.
Mais est-ce par hasard quelque inspecteur primaire, Novice, qui de loin s'informe près du maire?
C'est mieux : le magister tout d'abord en sait long, Et lui-même à souhait sur lui-même répond.
Il ne se doute pas, d'aplomb dans sa science, Qu'un jour de ce côté viendra sa déchéance ; Que cet œil scrutera ses destins importants ; Il ne s'en doute pas... Qu'il l'ignore longtemps! La marge est longue encore. — En hiver, son école Abonde, et son foyer, autant que sa parole, Assemble autour de lui, comme frileux oiseaux, Les enfants que l'été disperse aux durs travaux.
Plus nombreux il les voit, plus son zèle se flatté j Il s'anime, il les pousse; et, s'il est Spartiate, Il peut avec orgueil, le front épanour, Vous en citer déjà qui lisent mieux que lui!
Mais je ne veux pas rire, et je sais un modèle Bien grand et respectable, où ce détour m'appelle I J'y viens. —
Je connaissais madame de Cicé, De ce- monde ancien à tout jamais passé, - Dévote et bonne, et douce avec un fond plus triste, Dès le berceau nourrie au dogme janséniste Par sa mère, autrefois, la Présidente de..., Mais sous cette rigueur faisant aimer son Dieu *. Elle restait Tannée entière dans sa terre ; J'y passais, chaque automne, un long mois salutaire. Un jour qu'après la messe, et son bras sur le mien, Nous sortions pas à pas : « Oh I remarquez-le bien, »'• Dit-elle d'une voix aussitôt pénétrée, Et de l'œil m'indiquant, vers le portail d'entrée,
* Sur cette, rime, une remarque peut ne pas être inutile ï si l'on avait nommé la présidente, par exemple, la prési-^ dente de Ndvion, ou de Lamoignon, le de se prononçait eçi courant et sans qu'on y insistât} mais, du moment qu'on s'arrête tout court après, le de prend l'accent, et il se prô- > nonce exactement comme s'il s'écrivait deu, ce qui nous -a: paru faire une rime très suffisante dans ce genre familier, . sermo pedesiris.
Le magister debout ; « remarquez : il est vieux, Il ne vivra plus guère ; un jour vous saurez mieux, Si je survis... — Déjà, repartis-je, aux offices, J'ai souvent admiré ses pieux exercices, Son chant accentué, son œil fin, et sa voix Ferme encore, et cet air du meilleur d'autrefois. Qn l'estime partout. — Oh ! ce n'est rien, dit-elle, Près du vrai : c'est un saint, c'est l'ouvrier fidèle I »
Elle continuait ; aussi loin qu'elle alla, J'écoutai, pressentant quelque chose au delà.
Tout après la Terreur, n'étant plus un jeune homme,
Monsieur Jean (c'est son nom, seul nom dont on le nomme,
Et ce mot de monsieur chaque fois s'y joignait
Tandis que la Marquise ainsi me le peignait),
Monsieur Jean, jusqu'alors absent, en maint voyage,
S'en était revenu se fixer au village,
Au clocher qui gardait bien des tombes d'amis :
Sans parents, c'était là qu'en nourrice il fut mis.
Dans le temps qu'il revint, la tempête trop forte
Expirait : de l'école il rouvrit l'humble porte;
Ce fut un bienfaiteur en ces ans dévastés ;
H renoua la chaîne, et des plus révoltés
Concilia l'ardeur, n'accusant que l'injure.
Ce qu'il dit, ce qu'il fit dans sa sagesse obscure,
Ce que reçut au cœur de bon grain en partant
Plus d'un enfant du lieu qui, mort en combattant,
S'est souvenu de lui, ce qu'il disait aux mères
(Car le prêtre, encor loîn, manquait dans ces misères) , Celui-là seul le sait, qui sait combien d'épis Recèlent en janvier les sillons assoupis I
Ce village où Senlis est la ville prochaine,
Qu'éloignent de Paris dix-neuf bornes à peine,
A tout un caractère à qui l'observe bien.
Pas de vice, de l'ordre ; et pourtant le lien
De famille est peu fort. On y tient à la terre;
Chacun en veut un coin; être propriétaire
D'un petit bout de champ derrière la maison,
D'où se tire le pain, même en dure saison,
C'est le vœu. Rien après, de quoi l'on se soucie :
Que fait le pain de l'âme à leur âme endurcie?
L'industrie elle-même a l'air de trop pour eux :
Quand les hameaux voisins, chaque jour plus nombreux,
Aux fabriques surtout gagnent le nécessaire,
Ceux-ci sont des terriens qui les regardent faire.
La famille, ai-je dit, compte peu cependant :
Le fils, avec sa part, s'isole indépendant;
Aux filles qui s'en vont, sans leur mère, à la danse,
La morale du père est la seule prudence.
Bref, l'égoïsme au fond, de bon sens revêtu,
Et quelques qualités sans aucune vertu 1
Le mal existe aux champs. Quand, lassé de la ville, Et ne voulant d'abord qu'un peu d'ombre et d'asile, On arrive, le calme, et la douce couleur, L'air immense, tout plaît et tout parait meilleur,
Tout parait innocent, et l'homme et la nature.
Regardez plus à fond, et percez la verdure !
Un jour que j'admirais de jeunes plants naissants,
Aux lisières d'un bois un semis de deux ans,
Varié, tendre à voir : « Hélas I me dit le maître,
Tout croissait à ravir; me faudra-t-il en être
A mes frais d'espérance et d'entretien perdu!
— Et pourquoi? -=- Cette année, à foison répandu,
Enfouissant partout sa ponte sans remède,
Le hanneton fait rage, et le ver qui succède
Prépare sa morsure à tout ce bois léger :
A la racine un seul, l'arbre va se ronger ;
Bien peu résisteront. » — Ce mot fait parabole :
Le mal n'est jamais loin, le ver creuse et désole.
- Monsieur Jean voit le mal, et, sous les dehors lourds D'égoïsme rampant, il l'attaqua toujours.
Pour vaincre, aux jeunes cœurs la coutume charnelle, Il tâche d'y glisser l'étincelle éternelle, Et de ies prémunir aux grossiers intérêts Par. la pure morale et ses vivants attraits.
Chaque enfant près de lui, c'est une âme en otage. Simple, il dit ce qu'il faut ; il dirait davantage S'il ne sexontenait au cercle rétréci;.
Et pourtant il se plaint d'avoir peu réussi.
Ces quinze derniers ans lui sont surtout arides; Soit que, ses saints désirs se fassent plus avides En approchant du. terme, ou soit que, tristement, Le bon germe en ces cœurs devienne plus dormant,
A peine il les, éveille, et l'exemple l'emporte;
Honnêtes.,, ils le sont, mais l'étincelle est morte;
La communion fait le terme habituel
Où cesse de leur part tout souci vers le Ciel.
Ce tour ingrat le navre. Ame à bon droit bénie,
Il a d'amers moments d'angoisse et d'agonie.
« Je, l'ai vu, me disait madame de Cicé,
Ces jours-là, vers mes bois errer le front baissé ;
Et si je l'interroge et lui parle d'école:
— Oh ! tout n'est rien, dit-il, sans Celui qui console.
Je les sais d'humeur calme, assez laborieux,
Rangés par intérêt, mais non pas vertueux;
Mais plus de Christ pour, eux passé quinze ans, madame 1 —
Ainsi souvent dit-il dans le cri de son âme. »
Et cet automne-là, c'est tout ce que je sus. Mais l*automne prochain, retournant, j'aperçus En entrant à la messe, au bord du cimetière, Debout et blanche aux yeux, une nouvelle pierre, Où je lus : « Monsieur Jean ci-git enseveli, Mort à quatre-vingts ans, son exil accompli. » Et le reste du jour, à partir de l'église, Comme nous fûmes seuls, j'écoutai la Marquise, Qui, cette fois, m'ouvrit les secrets absolus Du mort qu'elle pleurait. Elle-même n'est plus. Je transmets à mon tour : il en est temps encore ; Assez d'échos bruyants! disons ce qu'on ignore!
Depuis trois ans le siècle atteignait son milieu, Quand un soir, aux Enfants-Trouvés, près l'Hôtel-Dieu,
Un pauvre enfant de plus fut mis. Il eut nourrice Dès le lendemain même, et partit pour Saint-Brice, Où demeurait la femme à qui son sort échut.
Cette femme à l'enfant, dès qu'elle le reçut, S'attacha, le nourrit d'un lait moins mercenaire, Puis le voulut garder, et lui fut une mère.
Ayant changé d'endroit, elle vint où l'on sait. La Présidente de..., qui tous les ans passait Six mois à son château, put connaître de reste La femme que louait ce dévoûment modeste; Et l'enfant grandissait, objet de plus d'un soin. La sage-femme aussi venait de loin en loin; Car, au lieu de le perdre au gouffre de misère, Elle l'avait marqué d'une marque légère A l'insu des parents, et l'avait pu savoir Depuis en bonnes mains, fidèle à le revoir; Et la dernière fois qu'elle vint au village, La Présidente eut d'elle un entier témoignage, Mais dont rien au dehors ne s'était répété, Sur l'origine, hélas I du pauvre rejeté.
Et l'enfant profitait entre ceux de l'école.
Son esprit appliqué sans un moment frivole,
Sa douceur au travail et ses jeux à l'écart,
Des larmes fréquemment au bleu de son regard,
Ses vives amitiés, ses tristesses si vraies
Qui soudain le chassaient sauvage au long des haies,
Sa prière angélique où le calme rentrait,
Tout assemblait sur lui la plainte et l'intérêt*
En avançant en âge, il ne quitta plus guère
La Présidente, et fut comme son secrétaire ;
Dans ses livres nombreux, mais purs et sans danger,
Elle l'abandonnait, le sachant diriger.
Oh avait quelquefois, de Paris, la visite
D'un grave et saint vieillard, front d'antique lévite,
Cœur aux divins larcins, qui de foi, d'amitié,
A Port-Royal croulant jadis initié,
Avait longtemps, autour de Châlons et de Troyes,
Chez les pauvres semé les plus fertiles joies.
Par lui l'on avait vu, dans un village entier,
Chaque femme en filant lire aussi le Psautier,
Et chaque laboureur fixer à sa charrue
L'Évangile entr'ouvert, annonce reparue!
Mais depuis par l'évêque, à force de détours,
Relancé de là-bas, il s'était pour toujours
Dérobé dans Paris, au fond d'une retraite,
Gardant sur quelques-uns direction secrète,
Vrai médecin de l'âme, à qui rien ne manquait
Du pouvoir transféré des Singlin, des Duguet.
Monsieur Antoine donc (l'humilité prudente
Avait choisi ce nom) * près de la Présidente
Vit l'enfant, et sourit à ce tendre fardeau.
Durant les courts séjours du vieillard au château,
L'enfant l'accompagnait chaque soir aux collines,
Et, d'une âme dès lors inclinée aux racines,
• Ce monsieur Antoine ne devait pas être autre que M. Coliard, dont on a les Lettres spirituelles et un traité sur l'Humilité; il était grand-oncle de M. Royer-Collard.
ÏOÙ PENSÉES D'AOUT.
H l'écoutait parler du germe naturel
Endurci, corrompu, du mal perpétuel
Que même un cœur enfant engendre, s'il ne veille ;
De la Grâce surtout (ô frayeur et merveille !)
Qu'assez, assez jamais on ne peut implorer,
Assez tâcher en soi d'aimer, de préparer,
Mais qui ne doit descendre au vase qu'on lui creuse
Que par un plein surcroit <fb bonté bienheureuse.
Et s'entr'ouvrant, après tout un jour nuageux,
Le couchant quelquefois éclairait de ses jeux
Le discours, et peignait l'espérance lointaine 1
Et l'enfant se prenait à cette marche humaine
Ainsi sombre et voilée, et rude de péril,
Chemin creux sous des bois dans le torrent d'exil,
Mais qu'à l'extrémité de la voûte abaissée
Là-bas illuminait l'éternelle pensée.
Et ce terme meilleur et son jour attendri,
Et l'intervalle aussi, le torrent et son cri,
L'écho de Babylone au bois de la vallée,
Conviaient la jeune âme, à souhait désolée.
Sa tristesse en prière à temps se relevait.
Aux étoiles le soir, la nuit à son chevet,
Il disait' avec pleurs le mal et le remède;
A ses frères en faute il se voyait en aide,
Et contait, le matin, son projet avancé
A celle qui sera madame de Cicé,
Bien jeune fille alors, de cinq ans moins âgée
Que lui, mais qu'il aimait d'amitié partagée.
Et, de neuf à treize ans, les deux petits amis,
Sur Terreur à combattre et sur les biens promis,
Sur l'homme et son naufrage, et le saint port qui brille,
S'en allaient deviser le long de la charmille,
Répandant de leur âme en ces graves sujets
Plus de chants que l'oiseau, plus d'or que les genêts,
Tout ce qu'a le printemps d'exhalaisons divines
Et de blancheur de neige aux bouquets des épines.
Et saint François de Sale, écoutant par hasard
Derrière la charmille, en aurait pris sa part *.
Pour le jeune habitant à qui tout intéresse, Ainsi de jour en jour, au château, la tendresse Augmentait de douceur. Pourtant l'âge arrivait i La puberté brillante apportait son duvet; Et, sans un juste emploi dans la saison féconde, Trop d'âme allait courir en sève vagabonde.
La Présidente aussi, d'un soin plus évident, Avait le cœur chargé. Souvent le regardant Avec triste sourire et sérieux silence, Elle semblait rêver à quelque ressemblance, Et jusqu'au fond de l'œil et dans le fin des traits Chercher une réponse à des effrois secrets.
Bien que bleu, cet œil vif et petit étincelle ;
* J'ai voulu, dans ce passage, exprimer toute la fleur de poésie compatible avec les dogmes rigoureux de Port-Royal, en allant jusqu'à la limite où saint François de Sales y touche. — Pour l'intelligence complète, ne pas séparer cette lecture de celle du tome premier de Port-Royal, et même de celle de tout l'ouvrage.
il. 26
Cette bouche fermée est comme un sceau qu'on scelle ; Ce blond sourcil avance, et ce léger coton N'amollit que de peu la vigueur du menton ; Ses longs cheveux de lin sont d'un catéchumène ; Mais sa taille bondit et chasserait le renne. Tel il est à vingt ans ; tel debout je le vois, Quand, après des conseils roulés depuis des mois, La Présidente, émue autour de cette histoire, Un matin l'appelant seul dans son oratoire, Lui dit :
« Dieu, mon enfant, sur vous a des desseins ; Ses circuits prolongés marquent certaines fins; C'est à vous tout à l'heure à trouver ce qu'il cache. Mais il faut pour cela qu'un dur aveu m'arrache Ce que je sais de vous en pure vérité, De qui vous êtes fils! J'ai longtemps hésité; Mais il me semble, hélas 1 que, sans être infidèle, Sans injure et larcin pour votre àme si belle, Je ne puis plus en moi dérober le dépôt, Dût l'amertume en vous déborder aussitôt !
Vous êtes désormais d'âge d'homme; vous êtes Un chrétien affermi, capable des tempêtes.
Dans le premier tumulte où ce mot vous mettra, Priez, et demeurez ; l'Esprit vous parlera.
Que tout se passe au fond en sa seule présence, Entre votre frayeur et sa toute-puissance, Entre sa Grâce entière et votre abaissement ! Il vous a jusqu'ici, comme visiblement,
Préparé de tous points, choisi hors de la route Dans un but singulier, qui n'attend plus sans doute, Pour s'éclairer à vous, que le soudain rayon A qui va donner jour l'ébranlement d'un nom.
A genoux, mon enfant l Et que Dieu vous suggère Un surcroît de faveurs, pauvre âme moins légère, Vous que de plus de nœuds il chargeait au berceau, Vous le cinquième enfant de Jean-Jacques Rousseau ! >:
Montrant le Conseiller, l'Expiateur suprême, Elle sortit.
D'un mot, c'était l'histoire même.
La sage-femme Gouin, qui de chaque autre enfant, Docile, avait livré le maillot vagissant, Se repentit de voir l'homme déjà célèbre * Les vouer tous par elle à cette nuit funèbre. Les langes du dernier, marqués à l'un des coins, La tinrent sur la trace et guidèrent ses soins. Dans l'entretien qu'elle eut avec la Présidente, Elle la vit utile et sûre confidente, Et dit tout. Celle-ci, l'ayant fait s'engager A n'en parler jamais à nul autre étranger, Jamais surtout au père, en retour fit promesse D'être mère à l'enfant jusqu'en pleine jeunesse. Et cette sage-femme était morte depuis.
* Vers 1753, en effet, Rousseau était déjà connu par son Discours sur les sciences et par Le Devin du Village,
La Présidente seule agitait les ennuis
D'un secret si pesant, et souvent fut tentée
De tout laisser rentrer dans l'ombre méditée.
Mais quoi? complice aussi l Quoi? chrétienne, étouffant
Le germe de l'épreuve à l'âme de l'enfant,
Supprimant ce calvaire où le bien se consomme l
Monsieur Antoine crut qu'il fallait au jeune homme
Tout déclarer, afin de tirer de son cœur
L'entier tribut, payable au Maître en sa rigueur..
Le coup était subit, et rude fut l'attaque :
Le jeune homme en fléchit. Il n'avait de Jean-Jacque
Rien lu jusqu'à ce jour ; mais le nom assez haut
Suffisait à l'oreille et faisait son assaut.
Si loin qu'il eût vécu du monde, jeune athlète,
Des assiégeants du temple il savait la trompette» .
Dans un petit voyage et séjour à Paris
Avec monsieur Antoine, il avait trop compris
De quels traits redoutés fulminait dans l'orage
Cet^e gloire, qu'en face il faut qu'il envisage,
En face,... il le faut bien,... il faut qu'il sache voir
De combien sur lui pèse un si brusque devoir.
On doutait;... la lecture à la fin fut permise.
Emile, il vous lut donc ; il vous lut, Héloïse !
Il lut tous ces écrits d'audace et de beauté,
Troublants, harmonieux, mensonge et vérité,
Éloquence toujours ! — O trompeuse nature 1
Simplicité vantée, et sitôt sans pâture l
Foi de l'âme livrée aux raves assouvis l
Conscience fragile ! oh l qui mieux que ce fils
Vous saisit, vous sonda dans l'œuvre enchanteresse,
Embrassant, rejetant avec rage ou tendresse,
Se noyant tout en pleurs aux endroits embellis,
Se heurtant tout sanglant aux rocs ensevelis ;.
N'en perdant rien,... grandeur, éclat, un coin de fange!
Et son cœur en révolte imitait le mélange.
Sous son ardent nuage ensemble et sous sa croix,
En ces temps-là, farouche, il errait par les bois,
Et collé sur un roc, durant, une heure entière*
Il répétait Grand Être / ou VAve, pour prière.
Autant auparavant il ne la quittait pas,
Autant depuis ce jour il évitait les pas
De la jeune compagne, à son tour plus contrainte ;
Il se taisait près d'elle et rougissait de crainte.
La Présidente aussi demeurait sans pouvoir ;
Et la lutte durait. Enfin il voulut voir,
Voir cet homme, ce père admirable et funeste,
Qu'il aime et qu'il renie, et que le siècle atteste,
Ce sincère orgueilleux, tendre et dénaturé,
Mêlant croyance et doute, et d'un ton si sacré;
Tentateur au désert, sur les monts, qui vous crie
Que c'est, pourtant un Dieu que le fils de Marie 1
Il part donc, il accourt au Paris embrumé ;
Il cherche au plein milieu, dans sa rue enfermé,
Celui qu'il veut ravir ; il a trouvé l'allée,
Il monte;... à chaque pas, son audace troublée
L'abandonnait. — Faut-il redescendre? — Il entend,
Près d'une porte ouverte, et d'un cri mécontent, Une voix qui gourmande et dont l'accent lésine *. C'était làl Le projet que son âme dessine Se déconcerte; il entre, il essaie un propos. Le vieillard écoutait sans détourner le dos, Penché sur une table et tout à sa musique.
Le fils balbutiait ; mais, avant qu'il s'explique, D'un regard soupçonneux, sans nulle question, Et comme saisissant sur le fait l'espion ?
« Jeune homme, ce métier ne sied point à ton âge ; Épargne un solitaire en son pauvre ménage; Retourne d'où tu viens l ta rougeur te dément ! » Le jeune homme, muet, dans l'étourdissement, S'enfuit, comme perdu sous ces mots de mystère, Et se sentant deux fois répudié d'un père.
Et c'était là celui qu'il voudrait à genoux Racheter devant Dieu, confesser devant tous ! C'était celle... O douleur I impossible espérance! Dureté d'un regard l Et quelle différence Avec monsieur Antoine, aussi persécuté, Mais tendre, hospitalier en sa rigidité, Son vrai père de l'âme I... Et pourtant c'était l'autre Dont il s'émouvait d'être et le fils et l'apôtre!
Tendresse et piété surmontant ses effrois, Il tenta la rencontre une seconde fois.
Dans la rue il voulait lui parler au passage,
* Sang doute la voix de Thérèse.
Pourvu qu'un seul sourire éclairât son visage. Mais, bien loin d'un sourire à ce front sans bonheur, Le sourcil méfiant du pauvre promeneur Le contint à distance, et fit rentrer encore Ce nom à qui le Ciel interdisait d'éclore.
La crise était à bout, ce moment abrégea.
Il revint au château, plus raffermi déjà.
La lèpre de naissance et l'exil sur la terre ;
L'expiation lente et son âpre mystère;
L'invisible rachat des fautes des parents;
A côté des rigueurs, les secrets non moins grands
De la miséricorde, et dans ce saint abime,
Lui, peut-être, attendu de tout temps pour victime ;
Son rôle nécessaire, ici-bas imposé,
De réparer un peu de ce qu'avait osé,
Trop haut, l'immense orgueil dans un talent immense,
Et sa tâche avant tout de vanner la semence ;
Ce lourd trajet humain plus sombre que jamais,
Plus que jamais réglé sur les lointains sommets :
Tout en lui s'ordonna : la Grâce intérieure,
Par un tressaillement, lui disait : Voilà l'heure/
Avec la Présidente il s'ouvrit d'un parti;
On conféra longtemps; bref, il fut consenti
Que, pour gravir, chrétien, sa première montée;
Pour mûrir; pour ne plus demeurer à portée
De cet homme au grand nom, près de qui, chaque jour,
Le pouvait rentrainer l'espoir vain d'un retour;
Et pour d'autres raisons d'absence et de voyage, Il s'en irait à pied comme en pèlerinage.
Dans sa route tracée, il devait, en passant, Visiter plus d'un frère opprimé, gémissant, De saintes sœurs en deuil, et pour sûre parole Montrer quelque verset aux marges d'un Nicole.
Comment (en y songeant me suis-je demandé),
Comment ce qui fut fait alors et décidé
Ou senti seulement, tout ce détail extrême,
Madame de Cicé le sut-elle elle-même?
Était-ce de sa mère en ce temps, ou de lui
Qui sauvage, ce semble, et craintif, aurait fui?
Pourtant c'était de lui plutôt que de sa mère
Qui, je crois, en sut moins. Par un récit sommaire,
De lui donc, et plus tard ?... Mais non ;... si retraçants
Étaient ses souvenirs, quand, après bien des ans,
Elle me déroula l'histoire à sa naissance,
Qu'elle avait dû cueillir chaque image en présence I •
Si j'osais, en tremblant, à de si purs destins,
Vieillesses où j'ai lu la blancheur des matins,
Mêler une pensée, ohl non pas offensante,
Et pourtant attendrie, et toujours innocente ;
Si j'osais traverser tant de fermes décrets
D'une vague rougeur, d'un trouble, je dirais
Que peut-être, en partant pour ses lointains voyages,
Le jeune homme chrétien, entre autres raisons sages,
Eut celle aussi de fuir un trop proche trésor,
Et qu'avant le départ, sous la charmille encor,
En deux ou trois adieux d'intimité reprise, Il put se confier et raconter la crise.
Elle donc, près du terme, et si loin de ces temps, Se plaisait à rouvrir ces souvenirs sortants De première amitié, tout au moins fraternelle, Qu'un si cher intérêt avait gravés en elle.
A dater du départ, un long espace fuit.
Monsieur Antoine meurt, la Présidente suit; Madame de Cicé devient épouse et veuve; Lui, voyage toujours et mène son épreuve, Soit en France, en visite aux amis que j'ai dits, Soit bientôt, ses désirs saintement agrandis, En Suisse, pour y voir cette éternelle scène, Majestueux rochers où le tirait sa chaîne.
Il semble qu'en son cœur, dès ce temps, il fit vœu Dé partout repasser, humble, aux sillons de feu, Aux pas où le génie avait forcé mesure, Et d'y semer parfum, aumône, action sûre.
Souvent il demeurait en un lieu plus d'un an, Y vivant de travail, y couronnant son plan, Puis reprenait à pied sa fatigue bénie.
La guerre, en Amérique, à peine était finie : Il se hâta d'aller, avide dans son choix Des pratiques vertus de ces peuples sans rois, Heureux s'il y trouvait un exemple fertile De ce Contrat fameux I — Imaginez Emile Nourri de Saint-Cyran, élève de Singlin, Venant aux fils de Penn, aux neveux de Franklin.
Il les aima, si francs et simples dans leur force.
Mais, discernant dès lors l'intérêt sous l'écorce,
Il ne vit point Ëden par delà l'Océan.
C'est vers ce temps qu'il prit ce nom de Monsieur Jean,
Un nom qui fût un nom aussi peu que possible,
Et qui pourtant tenait par un reste sensible
A celui qui partout si haut retentissait,
La Révolution qui chez nous avançait,
Ballottant ce grand nom dans mille échos sonores,
L'inscrivant de sa foudre au sein des météores,
Le lui lançait là-bas, aux confins des déserts,
Grossi de tous les vents, de tous les bruits des mers.
A l'auberge, le soir, quand son repas s'achève,
Souvent ce nom nommé, comme un orage, crève.
C'était là son abîme et son rêve effaré I
Car tout ce qui s'en dit de cher et de sacré,
D'injuste et de sanglant, amour, culte ou colère,
Qu'on l'appelle incendie ou fanal tutélaire,
Tout aboutit en lui, le déchire à la fois.
Tout crie au même instant en son âme aux abois.
La tendresse, la chair, en un sens se décide ;
Mais l'esprit se soulève, à demi parricide ;
Le martyre est au comble. Ainsi, pressant les coups,
Un seul cœur assemblait cette lutte de tous :
Invisible, il était l'autel expiatoire
Du génie hasardeux, la Croix de cette gloire.
Monsieur Jean s'en revint en France avec projet. L'effroi cessait enfin dans ceux qu'on égorgeait
Il se dit qu'en ce flot de sentiments contraires,
Le parti le plus sûr était d'être à ses frères,
Aux moindres, si privés de tous secours chrétiens ;
Et voilant ses motifs, modérant ses moyens,
Au village rentré chez sa vieille nourrice,
Il réunit bientôt, sous son regard propice,
Ce petit peuple enfant qui s'allait égarer,
Seule famille ici qu'il eût droit d'espérer.
Les filles en étaient d'abord ; mais l'une d'elles
Se forma par son soin à ces charges nouvelles.
Aux plus ingrats moments de son rude labeur,
Trop tenté de penser que tout germe est trompeur,
Que toute peine est vaine, après quelque prière
S'endormant de fatigue, une douce lumière
Lui montrait quelquefois, à ses yeux revenu,
Celui-là qui jamais ne l'avait reconnu,
Dont il est bien la chair, mais qui, d'un lent sourire,
Lui semblait à la fin l'applaudir, et lui dire
Que, si l'homme mérite, il était méritant,
Et qu'en son lieu lui-même en voudrait faire autant.
Mais le fils, déjà prompt aux genoux qu'il embrasse,
S'éveille, et serre l'ombre, et cherche en vain la trace ;
Et rappelant le deuil à ses esprits flattés,
Il accuse l'éloge et ses témérités.
Tel, sévère en son but, voué sous sa souffrance, Madame de Cicé, plus tard rentrée en France, Le retrouva tout proche, et put, durant trente ans, Noter son lent martyre et ses actes constants.
Les premiers mois passés du retour, dans leur vie Ils convinrent entre eux d'une règle suivie ; Ainsi l'exigea-t-il. Un jour, un seul par an, Il dînait désormais chez elle, à la Saint- Jean, Douce fête d'été, champêtre anniversaire, De ses contentements le rendez-vous sincère.
Il ne la visitait même que cette fois, Et ne lui parlait plus qu'à de rares endroits, Après l'église, ou quand le sentier qui le mène Forçait en un détour leur rencontre soudaine.
Dans le soin des enfants, il tâchait d'allier A ce qu'il sait du mal qu'il faut humilier, Et sans fausser en rien la solide doctrine, Quelques points de Y Emile et de sa discipline; Heureux, l'ayant greffé, de voir le rameau franc Revivre à l'olivier qu'arrose un Dieu mourant. Vers les champs, volontiers, ses images parlantes Empruntent aux moissons et choisissent aux plantes; De la nature enfin il veut donner le goût, Mais montrant le mélange et la sueur en tout. Pour remettre au devoir une enfance indocile, S'il ne frappe jamais, il remercie Emile,
Cette simple commune, où le moindre habitant, Sans misère aussi bien que sans luxe irritant, A son coin à bêcher, semblait juste voulue Pour la félicité pleinement dévolue, Selon un rêve illustre, au hameau laboureur,
Aux innocents mortels : « Pourtant voyez Terreur, Se disait monsieur Jean ; de l'habitude agreste Voyez les duretés, si Dieu ne fait le reste, Si le saint Donateur, au creux de tout sillon, Comme il dore l'épi, ne mûrit le colon. »
Ah ! si Jean-Jacque a su, d'aversion profonde, Les pestes de la ville et le mal du beau monde, Monsieur Jean a senti, par un exact retour, La pierre de la glèbe au fond de son labour.
Il s'écriait souvent : Esprit! Esprit/ mystère/ — « Qu'est-ce donc si c'est là le meilleur de la terre, Se disait-il encore, et si moins de méchants Nous font par contre-coup de telles bonnes gens? » Et repassant le monde en cet étroit modèle :
« Voilà donc, sans la foi, l'avenir qu'on appelle; Sinon vices brillants, sourds intérêts couverts; Peu d'âmes, par delà comme en deçà des mers ! »
Et ces mots, après lui si tristes à redire, Étaient, je le veux croire, un point de son martyre, L'un payant en détail sous l'horizon fermé Les éclairs par où l'autre avait tout enflammé.
Dieu d'amour ! Dieu clément I il eut pourtant des heures
Que ton ciel agrandi lui renvoya meilleures;
Où, sa religion et sa foi demeurant,
Son cœur justifié redevint espérant
Pour l'avenir, pour tous, pour ce grand mort lui-même l
Sur la création s'apaisait Panathème.
Un mois avant sa fin, à la Saint- Jean d'été,
Doux saint que son école avait toujours fêté,
Il la voulut, joyeuse, emmener tout entière,
Et pour longue faveur qu'il jugeait la dernière,
Au parc d'Ermenonville, à ce beau lieu voisin.
Cette fête riante avait son grand dessein.
Deux heures suffisaient, même en lourd attelage:
On partit à l'aurore, et sous le plein feuillage;
En ordre, à rangs pressés, tous les enfants assis
S'animaient aux projets, bourdonnaient en récits,
Et, malgré le bedeau dont la tâche est prudente,
Atteignaient, secouaient chaque branche pendante,
Et par eux la rosée allait à tous instants
Sur le vierge vieillard aux quatre-vingts printemps.
Sitôt du chariot la bande descendue,
A l'avance réglée, une messe entendue
(Vous devinez l'objet et pour l'âme de qui)
Bénit et confirma ce jour épanoui.
Et monsieur Jean pleurait, tressaillait d'espérance,
Songeant pour qui ces cœurs demandaient délivrance,
Essaim fidèle encor, qui, priant comme il faut,
Concourait sans savoir au sens connu d'en haut.
La messe dite, seul, et l'âme plus voilée,
Dans l'île il voulut voir le vide mausolée,
Défendant aux enfants tout le lac alentour.
Mais, revenu de là, pour le reste du jour
Il ne les quitta plus, et se donna l'image
De leur entier bonheur. Les jardins sans dommage
Traversés, le Désert * les reçut plus courants ;
Leurs voix claires montaient sous les pins murmurants.
Et détachés du jeu, quelque demi-douzaine
Que le respect, qu'aussi la fatigue ramène,
D'un esprit attentif, déjà moins puéril,
Écoutaient le vieillard : « Voilà, leur disait-il,
De beaux lieux, mes enfants, et ce matin encore
Vous les imaginiez comme ce qu'on ignore.
H est bien d'autres lieux, il en est un plus beau,
Le seul vrai, près duquel ceci n'est qu'un tombeau.
A se l'imaginer, on ne saurait que feindre;
Plus haut que le soleil il faut aller l'atteindre,
Plus haut qu'à chaque étoile où vos yeux se perdront.
Ce voyage si grand, il est aussi bien prompt :
On le fait dans la mort sur les ailes de l'âme.
Comportez-vous déjà pour que plus tard, sans blâme,
Le Maître vous reçoive ; il vous connaît ici. »
— Comme l'un demandait : « A qui donc est ceci ?
Quel est le maître?» — « Enfants, il est toujours un maître Quand on voit de beaux lieux ; seulement, sans paraître, Il vous laisse vous plaire et courir en passant. Ainsi Dieu fit pour l'homme en l'univers naissant ; Mais l'homme, enfant malin, a gâté la merveille ; Le Christ l'a réparée; il faut qu'on se surveille. »
— « Ce maître, ajoutait-il, est absent : moi bientôt, Qui suis là, mes enfants, je partirai là-haut;
* C'est le nom qu'on donne, à Ermenonville, au second parc plus sauvage.
2l6 PENSÉES D'AOUT.
Je deviendrai, pour vous, absent dans vos conduites ; Mais mon œil vous suivra ; pensez-y donc, et dites : Le vieux maître est absent, mais toujours il nous voit, Et, si nous faisons bien, Dieu l'aime et le reçoit. J'eus aussi mon vieux maître, à cet âge où vous êtes : Il me suit, et nous voir c'est une de ses fêtes. »
— Dans le Désert assis, tout autour du goûter Les tenant à ses pieds plus prêts à l'écouter,
Il mêlait l'autre pain, l'immortel et l'aimable,
Que Platon n'eût pas cru des petits saisissable ;
Il le multipliait; et si, sous son regard,
Deux d'entre eux disputaient une meilleure part,
Un simple mot, au cœur du plus fort, le désarme,
Le fait céder au faible et s'éloigner sans larme;
Et bientôt, comme ensemble il les voyait remis,
La querelle oubliée : « Ainsi, jeunes amis,
Disait-il, si plus tard l'intérêt dans la vie
Vous sépare, il vaut mieux que le fort sacrifie,
Que le faible épargné se repente à son tour,
Vous souvenant qu'ici vous fûtes tous un jour,
Vous souvenant qu'à l'âme une secrète joie
Vaut mieux que double part où le mal fait sa proie»
Heureux par le vieux maître, aimez-vous tous pour lui !
— Et le jour allait fuir; une étoile avait lui.
Et d'un tertre à ses pieds leur montrant la campagne, D'un cœur surabondant que le passé regagne, Un écho du Vicaire en lui retentissait; Mais ce prompt souvenir à l'instant se taisait Dans le Sermon sur la Montagne 1
Jean- Jacques, si pour l'homme ici trop relégué
Ta religion vague et son appui tronqué
Suffisaient,... si pourtant tes simples Élysées
N'étaient pas le faux jour des clartés trop aisées,
Que peux-tu dire encore? Il fut digne de toi;
Tu l'as connu pour fils aux rayons de sa foi,
Et le tirant, Esprit, aux sphères où tu restes,
Tu le montres d'orgueil aux Sagesses célestes.
Mais si tu t'es trompé ; si ce natif orgueil
A pour tous et pour toi fait dominer recueil ;
Si le Maître, à la fois plus tendre et plus sévère,
Nous tient dès l'origine et de plus près nous serre,
Mesurant de tous temps l'abîme et les appuis,
Ménageant au retour d'invisibles conduits;
Si, plus clément peut-être à la terre purgée,
Il est toujours le Dieu de la Croix affligée,
Ce fils meilleur que toi qui t'es dit le meilleur,
Ce fils dont les longs jours ont passé tout d'un pleur,
Par l'effet répandu d'un vivant sacrifice
Ne t'a-t-il pu tirer des limbes, ton supplice?
Et, délivrés tous deux et par delà ravis,
Nepeutron pas vous dire : Heureux père l Heureux fils !
N. B. — Je reviens sur une de mes remarques précédentes, et je prie une dernière fois les personnes qui liront sérieusement ces études, et qui s'occupent encore de la forme, de voir si, dans quelque vers qui, au premier abord, leur semblerait un peu dur ou négligé, il n'y aurait pas
2l8 PENSÉES D'AOUT.
précisément une tentative, une intention d'harmonie parti" culiére par allitération , assonance, etc. ; ressources que notre poésie classique a trop ignorées, dont la poésie classique des Anciens abonde, et qui peuvent dans certains cas rendre à notre prosodie une sorte d'accent. Ainsi Ovide dans ses Remèdes d'Amour :
Vince cupidineas /writer, Parthasque sagittas.
Ainsi moi-même dans un des sonnets qui suivent :
J'ai rasé ces rochers que la grâce domine...
Sorreme m'a ««du mon doux rêve infini...
Mais c'est en dire assez pour ceux qui doivent entendre, et beaucoup trop pour les autres.
A Madame Tastu.
Madame Tastu, dans une pièce de vers de 1833, avait dit ;
Hélas ! combien sont morts de ceux qui m'ont aimée ! Combien d'autres pour moi le temps aura changés ! Je n'en murmure pas ; j'ai tant changé moi-même!
Il est des sympathies
Qjii, muettes un jour, cessent d'être senties ; Et tel, par qui jadis ces chants étaient fêtés, A peine s'avoûra qu'il les ait écoutés !
Il lui a été répondu :
Non, tous n'ont pas changé; tous n'ont pas, dans leur route, Vu fuir ton frais buisson au nid mélodieux; Tous ne sont pas si loin : j'en sais un qui t'écoute Et qui te suit des yeux.
Va I plusieurs sont ainsi, plusieurs, je le veux croire, De ceux qu'autour de toi charmaient tes anciens vers, De ceux qui, dans la course en commun à la gloire, T'offraient leurs rangs ouverts.
Mais plusieurs de ceux-là, mais presque tous, je pense, Vois-tu 1 belle Ame en deuil, depuis ce jour flatteur, Victimes comme toi, sous une autre apparence, Ont souffert dans leur cœur.
L'un, dès les premiers tons de sa lyre animée, A senti sa voix frêle et son chant rejeté, Comme une vierge en fleur qui voulait être aimée Et qui perd sa beauté.
L'autre, en poussant trop haut jusqu'au char du tonnerre, S'est dans l'âme allumé quelque rêve étouffant. L'un s'est creusé, lui seul, son mal imaginaire;... L'autre n'a plus d'enfant 1
Chacun vite a trouvé son écart ou son piège; Chacun a sa blessure et son secret ennui, Et l'Ange a replié la bannière de neige Qui dans l'aube avait lui.
Et maintenant, un soir, si le hasard rassemble Quelques amis encor du groupe dispersé, Qui donc reconnaîtrait ce que de loin il semble, Sur la foi du passé?
Plus de concerts en chœur, d'expansive espérance, Plus d'enivrants regards I la main glace la main. Est-ce oubli l'un de l'autre et froide indifférence, Envie, orgueil humain?
Oh ! c'est surtout fatigue et ride intérieure, Et sentiment d'un joug difficile à tirer.
Chacun s'en revient seul, rouvre son mal et pleure, Heureux s'il peut pleurer 1
Ils cachent tous ainsi leurs blessures au foie, Trop sensibles mortels, éclos des mêmes feux! Plus jeune, on se disait les chagrins et la joie ; Plus tard, on se tait mieux.
On se tait même auprès du souvenir qui charme ; On doit paraître ingrat, car on le fuit souvent. Contre l'émotion qui réveille une larme A tort on se défend.
Ainsi l'on fait de toi, chaste Muse plaintive, Qui de trop doux parfums entouras l'oranger; Ces bosquets que j'aimais de notre ancienne rive, Je n'ose y ressonger.
Puis, à toi, ta blessure est si simple et si belle, Si belle de motif, et pour un soin si pur, Toi, chaque jour, laissant quelque part de ton aile Au fond du nid obscur,
Que c'est, pour nous, souffrant de nos fautes sans nombre, De vaines passions, d'ambitieux essor, Que c'est reproche à nous 4e t'écouter dans l'ombre Et de nous plaindre encor.
Plus d'un, crois-le pourtant, a sa tâche qui l'use, Et sa roue à tourner et son crible à remplir, Et ce labeur pesant, meurtrier de la Muse Qu'il doit ensevelir.
Sacrifice pénible et méritoire à l'âme, Non pas sur le haut mont, sous le ciel étoile, D'un Isaac chéri, sans autel et sans flamme Chaque jour immolé 1
L'âme du moins y gagne en douleurs infinies; Du trésor invisible elle sent mieux le poids. N'envions point leur gloire aux fortunés génies, Que tout orne à la fois I
Sans plus chercher au bout la pelouse rêvée, Acceptons ce chemin qui se brise au milieu; Sans murmurer, aidons à l'humaine corvée, Car le maître, c'est Dieu!
A M. Achille Du Clésieux.
Auteur d'Exil et patrie.
Dans le récit qu'on lit des hommes d'autrefois, Des meilleurs, des plus saints, de ceux en qui je crois, Ami, ce que j'admire et que surtout j'envie, C'est leur force, un matin, à réformer leur vie; C'est Dieu les délivrant des nœuds désespérés. Car d'abord, presque tous, ils s'étaient égarés : Ils avaient pris la gauche et convoité l'abîme; Mais quelque événement bien simple ou bien sublime, Un vieillard, un ami, les larmes d'une sœur, Quelque tonnerre au ciel, un écho dans leur cœur, Les replaçait vivants hors des vicissitudes; Et parmi les cités, au fond des solitudes, Dans la suite des jours ou sereins ou troublés, L'éclair ne quittait plus ces fronts miraculés. A voir les temps présents, où donc retrouver trace Des résolutions que féconde la Grâce, De ces subits efforts couronnés à jamais,
De ces sentiers si blancs regagnant les sommets? Où donc? — La vie entière est confuse et menue, S'enlaçant, se brisant, rechute continue, Sans un signal d'arrêt, sans un cri de holà!
Le port n'est pas ici, l'abîme n'est pas là.
On va par le marais que chaque été dessèche, Que quelque jonc revêt d'une apparence fraîche, Et qu'un soleil menteur dore de son rayon.
On va : le pied suffit; ce qu'on nomme raison Nous avertit parfois si trop loin on s'enfonce. Le sentiment, plus prompt, et qui si beau s'annonce, Amoureux en naissant de voler et briller, S'évapore bientôt ou se tourne à railler.
Velléités sans but d'une âme mal soumise!
Avertissements sourds que rien ne divinise, Sans écho, sans autel, sans prière à genoux, Et qu'un chacun qui passe a vite éteints en nous 1 Le jour succède au jour; plus avant on s'engage; La réforme boiteuse, et qui vient avec l'âge, N'introduit bien souvent qu'un vice plus rusé Aux dépens d'un aîné fougueux qui s'est usé, Les vains honneurs, l'orgueil vieillissant qui s'attriste, Ou les molles tiédeurs d'un foyer égoïste, — Foyer, — famille au moins, dernier lien puissant. Ainsi le siècle va, sous son faux air décent. Où donc la vie austère, assez tôt séparée?
O vous à qui j'écris, vous me l'avez montrée! Comme ceux d'autrefois dont l'âme eut son retour,
224 CENSÉES fc'AOUT.
Ami, vous avez eu dans votre vie un jour!
Un jour, où, comme Paul vers Damas, en colère
Vous couriez, insultant ce qu'un doux ciel éclaire,
Frémissant de la lèvre aux splendeurs du matin,
Accusant le soleil des dégoûts du festin,
Et rejetant votre âme aux voûtes étoilées,
Comme un fond de calice à des parois souillées;
Un jour, après six ans de poursuite et d'oubli,
Quand il n'était pour vous de fleur qui n'eût pâli,
Quand vous aviez, si jeune et las de chaque chose,
Cent fois l'heure dit non à tout ce que propose
L'insatiable ennui; quand, au lieu de soupirs,
C'était enfin révolte et haine à tous désirs,
Et que, ne sachant plus quoi vouloir sur la terre,
Un matin vous sortiez, funèbre et solitaire;
Ce jour, le plus extrême et le plus imprévu,
Pour changer tout d'un coup, Ami, qu'avez-vous vu?
Vous vous taisez ! — La tombe, au lointain cimetière,
Vous dit-elle un secret et s'ouvrit-elle entière?
Quel vieillard s'est assis, et puis s'en est allé?
Pour vous, comme à Pascal, un gouffre a-t-il parlé?
Comme à l'antique Hermas, dans le bleu de la nue,
Quelle vierge a penché sa beauté reconnue?
Vos genoux, par hasard heurtés, ont-ils plié,
Et tout ce changement vient-il d'avoir prié?
Le mystère est en vous, mais la preuve est touchante :
Votre foi le trahit, le murmure et le chante.
A partir de ce jour, vous avez tout quitté;
Sur un rocher, sept ans, devant l'Éternité,
Devant son grand miroir et son fidèle emblème, Devant votre Océan, près des grèves qu'il aime, Vous êtes resté seul à veiller, à guérir, A prier pour renaître, à finir de mourir, A jeter le passé, vain naufrage, à l'écume, A noyer dans les flots vos dépôts d'amertume, Repuisant la jeunesse au vrai soleil d'amour, Patriarche d'ailleurs pour tous ceux d'alentour, Donnant, les instruisant, et dans vos soirs de joie Chantant sur une lyre I — Et pour peu qu'on vous voie Aujourd'hui si serein, si loin des anciens pleurs, Le front mélancolique effleuré de lueurs, Époux d'hier béni, les cheveux bruns encore, On vous croirait sortant, belle àme qui s'ignore, De vos vierges forêts et du naïf manoir, Vous qui sûtes la vie et son triste savoir I
Vous la savez, Ami; mais votre cœur préfère Ensevelir au fond la connaissance amère, Ne jamais remuer ce qui tant le troubla.
La prière et le chant sont pour vous au delà, Au-dessus, tout à part. — Oh ! combien de pensées Glissent en vous trop bas pour entrer cadencées Dans le divin nuage où vibre votre accent l Cette voix prie, et monte, et rarement descend. C'est l'arôme léger de votre âme embaumée, L'excès de votre encens, sa plus haute fumée. Poète par le cœur, — pour l'art, — vous l'ignorez. L'art existe pourtant; il a ses soins sacrés;
il. 29
2l6 PENSÉES D'AOUT.
îl réclame toute œuvre, il la presse et châtie, Comme fait un chrétien son âme repentie; Il rejette vingt fois un mot et le reprend; De nos tyrans humains ce n'est pas le moins grand. Aussi redoutez peu que je vous le conseille.
La gloire de ce miel est trop chère à l'abeille, L'amour de le ranger en trop parfaits rayons Use un temps que le bien réserve aux actions. Chantez, chantez encore, à pleine âme, en prière, Et jetez votre accent comme l'œil sa lumière.
Heureux dont le langage, impétueux et doux, En servant la pensée est plutôt au-dessous; Qui, laissant déborder l'urne de poésie, N'en répand qu'une part, et sans l'avoir choisie; Et dont la sainte lyre, incomplète parfois, Marque une âme attentive à de plus graves loisl Son défaut m'est aimable et de près m'édifie, Et je sépare mal vos vers de votre vie, Vie austèrement belle, et beaux vers négligents.
Tel je vous sens, Ami, — surtout quand, seul aux champs, Par ce déclin d'automne où s'endort la nature, Un peu froissé du monde et fuyant son injure, J'ouvre à quelques absents mon cœur qui se souvient. En ce calme profond votre exemple revient.
N'aura-t-on pas aussi sa journée et son heure, Sa ligne infranchissable entre un passé qu'on pleure Et le pur avenir, son effort devant Dieu
Pour sortir de la foule et de tout ce milieu? — Et, marchant, un vent frais m'anime le visage; Le ciel entier couvert s'étend d'un seul nuage; Le fond bleu s'entrevoit par places, mais obscur, Presque orageux, si l'œil n'y devinait l'azur. Sous ce rideau baissé, sous cette vive haleine, A l'heure du couchant je traverse la plaine, Côtoyant le long bois non encore effeuillé... Et tout parle d'exil et de bonheur voilé.
Prccy, 12 octobre.
Sonnets.
A Madame la D. de R. (la duchesse de rauzan)
Au Thil où vous aimez passer les mois fleuris, Mois de fuite du monde et de vie isolée, Pour vous, dans tout le parc, il n'est rien qu'une allée, Haute et droite et touffue, ombrages favoris;
Et par delà l'allée au vert et haut pourpris,
Dans la campagne il est, bien humble et sans feuillée,
Un sentier que connaît la faneuse hàlée ;
Vous y marchez souvent le long des blés mûris.
Seule à promener là votre grâce élevée, Chaque jour vous suivez la trace conservée,... Passé,... longs souvenirs;... printemps à Saint-Germain I
Et si, dans le château, quelqu'un soudain réclame Votre bonne présence : « Où donc trouver Madame? » — « Madame ? Oh I dit chacun, elle est dans son chemin. »
Ainsi Ton dit de vous, Madame, ainsi vous êtes, Fidèle au souvenir, aux traces de vos pas, Aimant ce qu'on retrouve et qui ne change pas, Plus attentive après chaque hiver et ses fêtes!
Oh ! dans nos jours douteux d'ennuis et de tempêtes, Où tout crie et s'égare et se mêle en combats; Où, si l'on ne meurt vite, on dérive plus bas; Où le vent à plaisir fait ondoyer les têtes;
Temps d'éclipsé divine et de murmure humain f En cette heure avant l'aube, où même tout génie Change trois fois de route et trois fois se renie,
Oh ! qui donc, mariant la veille au lendemain,
Si fermement tiendra sa destinée unie,
Que, sans le voir, on dise : a II est dans son chemin ! »
A mes amis Grégoire et Collombet*.
Quoique tout change et passe et se gâte avant l'heure ; Quoique rien de sacré devant tous ne demeure, Qu'un siècle ambitieux n'empêche pas l'impur, Que le tronc soit atteint sans que le fruit soit mûr; Quoique les jeunes gens sans charme ni jeunesse, Laissant la modestie et sa belle promesse, Dévorent l'avenir, et d'un pied méprisant Montent comme à l'assaut en foulant le présent ; Quoique des parvenus la bassesse et la brigue Provoquent les fougueux à renverser la digue, Et que, si loin qu'on aille à poser ses regards, On n'ait dans le passé que de rares vieillards, Il est encore, il est, pour consoler une âme, Hors des chemins poudreux et des buts qu'on proclame ; Il est d'humbles vertus, d'immenses charités, Des candeurs qu'on découvre, et des fidélités, Des prières à deux dans les nuits nuptiales, Des pleurs de chaque jour aux pierres sépulcrales ; Témoins que rien n'altère, obscurs, connus du Ciel, Sauvant du mal croissant le bien perpétuel, Et qui viennent nous rendre, en secrètes lumières, Les purs dons conservés, les enfances premières De ce cœur humain éternel I
* Deux amis que j'avais à Lyon.
L'enfance encor, l'enfance a des vœux que j'admire, Des élans où la foi revient luire et sourire, •Des propos à charmer les martyrs triomphants. Et des vieillards aussi, pareils aux saints enfants, Ont des désirs, Seigneur, de chanter ta louange, Comme un Ëliacin dans le temple qu'il range 1
A la Conciergerie, où libre et par son choix,
Frisonnière, venait, pour ressaisir ses droits,
Une Dame au grand nom, de qui la haute idée,
Mal à l'aise en nos temps, rêva l'autre Vendée,
Et qui, d'un sang trop prompt et d'un cœur plein d'échos,
S'égarait à tenter les luttes des héros* ;
A la Conciergerie, en même temps, près d'elle,
Pour cause peu semblable, et sans chercher laquelle,
Se trouvait une femme, une mère; et l'enfant,
L'enfant aux blonds cheveux, vers la Dame souvent
Allait et revenait d'une grâce légère :
Entre les rangs divers l'enfance est messagère.
Et la sœur de la Dame, aussi d'air noble et grand,
Dès midi chaque jour venant et demeurant,
Toutes deux à l'entour de ce front sans nuage
S'égayaient, et l'aimaient comme un aimable otage,
L'appelaient, le gardaient des heures, et parmi
De longs discours charmants, le nommaient leur ami.
Et sous les lourds barreaux et dans l'étroite enceinte,
La jeune âme captive, ignorant sa contrainte,
• Il s'agit de madame de La Rochejacquelein, et un peu après de sa sœur, madame de Rauzan.
N'avait que joie et fête, et rayon qui sourit : Telle une giroflée à la vitre fleurit.
Pourtant, lorsque la Dame, un moment prisonnière, Vit sa cause arriver et la libre lumière, Ce furent des regrets et des adieux jaloux, Des promesses : «Du moins tu prîras bien pour nous, » Disait-elle ; et l'enfant que ce mot encourage : « Je prirai que toujours vous ayez de l'ouvrage, » Dans son espoir, ainsi, ne séparant jamais Ce que sa mère dit le plus grand des bienfaits ! Cri naïf : De l'ouvrage ! éclair qui nous révèle Des deux antiques parts la querelle éternelle, Le travail, le loisir, deux fils du genre humain ! Ici, dans la prison, ils se touchaient la main ; Au front de cet enfant, un baiser d'alliance, Un arc-en-ciel léger disait que confiance, Reconnaissance, amour, ce qui peut aplanir, Viendrait encore en aide au sévère avenir.
— « Pour ma sœur que voilà, souffrante, Enfant , demande , Demande la santé, tant que Dieu la lui rende. »
— « Oh ! vous l'aurez, dit-il (et son accent surtout S'y mêlait), vous l'aurez 1 vous en aurez beaucoup 1 » Et l'enfant et la mère ont depuis deux amies.
L'autre trait qui me touche, et qu'aux âmes unies, Simples et de silence, aux doux cœurs égarés, A tout ce qui connaît le temple et ses degrés, A tous ceux qui priaient à douze ans à la messe, Et qui pleurent parfois le Dieu de leur jeunesse,
J'offre en simplicité, regrettant et priant,
Ce trait vient de l'hospice où de Chateaubriand
Le vieux nom glorieux s'avoisine au portique,
Comme auprès d'une croix un chêne druidique *.
Un saint prêtre en ces murs et dans ce parc heureux,
Parmi les jeunes plants et les jets vigoureux
Qui, sur ces fronts humains dépouillés par l'orage,
Assemblent chaque été plus d'oiseaux et d'ombrage,
Un saint prêtre vivait, et, sans trop défaillir,
Depuis quelques saisons achevait de vieillir.
Mais encore une fois avait pâli l'automne,
Et Noël, dans sa crèche, apprêtait sa couronne.
Le vieux prêtre, en son cœur, durant tout cet Avent,
Sentait comme un désir suprême et plus fervent.
Les Saluts, chaque soir, en douce mélodie
L'inondaient ; et sa voix sous ses pleurs enhardie,
Distincte, articulée, au verset solennel,
Du milieu de la foule arrivait à l'autel.
Enfin, la veille, ému, ne se sentant plus maître,
Il va vers l'aumônier, un bon et jeune prêtre :
« C'est donc demain Noël, YAlUluia béni 1
.Oh I les beaux Roratt, les Consolamini !
Oh ! monsieur l'aumônier, quels chants pleins d'allégresse !
Ces Saluts de l'Avent ont comme une tendresse.
Hélas 1... vous êtes jeune, à l'autel vous chantez ;
Voilà bien des Noëls que je n'ai pas fêtés! »
* L'infirmerie de Marie-Thérèse fondée par madame de Chateaubriand,
Il s'arrêtait, n'osant.... Mais, d'une bonté sûre, L'aumônier qui devine, achevant de conclure : « Eh bien 1 chantez pour moi la grand'messe demain. » — « Oh 1 Monsieur 1 (et la joie étouffait dans son sein) On vous disait bien bon, vous l'êtes plus encore ! »* Il officia donc, de voix tendre et sonore :
« Puisque ma voix mourante a chanté dans Sion, Congédie, ô Seigneur, ton vieillard Siméon 1 »
L'enfance encor, l'enfance a des vœux que j'admire, Des élans où la foi revient luire et sourire, Des propos à charmer les martyrs triomphants. Et des vieillards aussi, pareils aux saints enfants, Ont des désirs, Seigneur, de chanter à tes fêtes, Comme un Êliacin au temps des rois-prophètes.
A Victor Pavie
Le soir de son mariage*.
A d'autres, cher Pavie, en ces joyeux moments, Au milieu des flambeaux, des fleurs et des serments Où s'exhale un si pur délire,
- • Victor Pavie, d'Angers, un de nos plus jeunes amis du temps du Cénacle, resté le plus fidèle en vieillissant à toutes les amitiés, à toutes les admirations, à tous les cultes de sa jeunesse ; quand tous ont changé, le même ; conservé,
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A d'autres, s'il fallait toucher le mot profond, Le mot vrai qui le mieux éclairât ce qu'ils sont, Pour chant d'hymen il faudrait dire ; —
A ceux qui, s'égarant au sortir du manoir, Ont en de faux essais gâté leur jeune espoir
Et tari leur première joie; Que l'étoile a quittés, gardienne des berceaux ; Que passion navrante ou vulgaires assauts
Ont fatigués comme une proie ;
A ceux-là, quand l'Hymen, dans sa chaste pitié, Vient poser sa couronne à leur front essuyé
Et leur conduit la jeune fille, Jeune fille à l'œil vif, au bandeau radouci, Qui les aime plus fort que s'ils sortaient aussi
Des saints baisers de la famille ;
A ceux-là, revenus par fatigue au bonheur, Il faudrait oser dire : « Échauffez votre cœur,
Animez-y toute étincelle !
Sans vous appesantir au bien-être, au repos, Ressaisissez la foi, rallumez les flambeaux
Qui feront votre âme nouvelle! »
perfectionné, exalté et enthousiaste toujours ; la flamme au front, un cœur d'or. A le voir d'ici, à travers notre tourbillon et du milieu de notre dispersion profonde, je le compare à un chapelain pieux qui veille et qui attend, je l'appelle le gardien de la chapelle ardente de nos souvenirs (1862).
Il faudrait replonger au matin de leurs jours Ces pèlerins lassés d'inconstantes amours,
Les rendre aux plus fraîches haleines, Et, franchissant d'un bond l'intervalle aboli, Renouer, s'il se peut, par effort, par oubli,
Heures croyantes et sereines»
Mais à* vous, cher Pavie, en ces jours couronnés, A vous, jeune hpmme intègre, aux épis non fanés
Qu'un vif août échauffe et dore, Qui brillent au regard et sonnent sous la main, Tels que naguère au front du moissonneur romain
Léopold * les faisait éclore ;
A vous, fidèle en tout au devoir ancien, Fidèle à chaque grain du chapelet chrétien,
Bien qu'amant des jeunes extases; Qui sûtes conserver en votre chaste sein Passion, pureté, douceur, l'huile et le vin,
Comme à l'autel dans les saints vases ;
A vous un mot suffit; pour tous conseils, pour chants, Pour nuptial écho de tant de vœux touchants,
Ami, c'est assez de vous dire :
« Apaisez votre cceur, car vous avez trouvé Le seul objet absent, le bien longtemps révè,
Longtemps votre vague martyre !
* Léopold Robert, qui venait de mourir.
« Apaisez votre cœur, car il n'est que trop plein. Car, hormis vos bons pleurs sur le pieux déclin.
De la mère de votre père, Vous n'eûtes à pleurer qu'au soir en promeneur, En sublime égaré qui va sous le Seigneur,
Et qui jamais ne désespère !
« Car sans relâche en vous, élancements, désirs, X' Amitié, l'Art, le Beau, vos uniques soupirs,
Mêlant des feux et des fumées, Formaient comme un autel trop chargé de présents, Où, nuit et jour, veillaient sous des vapeurs d'encens
Les Espérances enflammées.
u Et c'était de tous points, dans l'actif univers, Retentissant en vous par salves de concerts,
Comme un chant d'orgue qui s'essaie, D'un orgue mal dompté, mais sonore et puissant, A l'Océan ému pareil, et mugissant^
Et dont le timbre humain s'effraie;
« Jusqu'à ce que, rompant ces. échos du Sina, Une note plus, claire, un. Salve, Rtgina,. ,
Tout à coup repousse la brume, Se glisse, s'insinue aux rameaux trop épais, Donne au confus murmure un air divin de paix,
Et blanchisse la belle, écume ! .
« Apaisez votre cœur, car jusqu'ici vos nuits, S'en allaient sans rosée en orageux ennuis,
Et vous fatiguaient de mystères ; Les étoiles, sur vous, inquiétants soleils, Nouaient leurs mille nœuds, et de feux nonpareils
Brûlaient vos rêves solitaires !
« Jusqu'à ce que, naissant à propos, ait marché Une Étoile plus blanche ; et d'un flambeau penché
Elle a mis son jour sur la scène :
Et la molle lueur a débrouillé les cieux, .Et les nœuds ont fait place au chœur harmonieux
Que la lune paisible mène.
« Et, la lune endormie à son tour se couchant, Tout bientôt ne devient, le matin approchant,
Qu'une même et tendre lumière, 'Comme en venant j'ai vu, vers l'aube, près de Blois, Ciel, coteaux, tout blanchir et nager â la fois
En votre Loire hospitalière! »
Aux Jtangeardières, près Angers, 4 août 183$.
Sonnet.
A madame P.
Heureux, loin de Paris, d'errer en ce doux lieu, Je venais de quitter le petit Bois des Dames, En m'écartant de l'Oise, où lavaient quelques femmes ; J'allais, gai villageois, léger, en sarrau bleu.
Chapeau de paille au front, du côté de Saint-Leu, Quand soudain, me tournant vers le couchant en flammes, Je vis par tout le pré des millions de trames, Blancs fils de bonne Vierge aux longs réseaux de feu.
Des nappes du fin lin la terre était couverte,
Et les chaumes restants et les brins d'herbe verte
Semblaient un champ de lis subitement levé;
Des brebis, tout au loin, bondissaient, blonde écume; — Et moi, dont l'œil se mouille et dont le front s'allume, Tête nue, adorant, je récitai VAve*
Précy, 9 octobre.
Sonnet
Tu te révoltes, tu t'irrites, O mon Ame, de ce que tel Ne comprend pas tous tes mérites Et met ton talent sous l'autel ;
Tu t'en aigris I Mais, Ame vaine, Pourquoi, d'un soin aussi profond, N'es-tu pas prompte à tirer peine De ce que d'autres te surfont;
De ce que tout lecteur sincère, Te prenant au mot de devoir, Te tient en son estime chère Bien plus que tu sais ne valoir?
Oh ! plus sage, mieux attristée, Tu souffrirais amèrement De ta faveur imméritée Plus que de l'injure, estimant
Que dans cette humaine monnaie Ton prix encore est tout flatteur, Et que bien pauvre est la part vraie Aux yeux du seul Estimateur!
Nam cur
Quœ îadunt ocuîos fesiinas demere : si quid Est animum, differs curandi tempus in annum ? Horace, Èp. n, liv. 1.
Dans ce cabriolet de place j'examine L'homme qui me conduit, qui n'est plus que machine, Hideux, à barbe épaisse, à longs cheveux collés ; Vice et vin et sommeil chargent ses yeux soûlés. Comment l'homme peut-il ainsi tomber? pensais-je, Et je me reculais à l'autre coin du siège.
— Mais Toi, qui vois si bien le mal à son dehors, La crapule poussée à l'abandon du corps, Comment tiens- tu ton âme au dedans? Souvent pleine Et chargée, es-tu prompt à la mettre en haleine? Le matin, plus soigneux que l'homme d'à côté, La laves-tu du songe épais? et dégoûté, Le soir, la laves-tu du jour gros de poussière? Ne la laisses-tu pas sans baptême et prière S'engourdir et croupir, comme ce conducteur Dont l'immonde Sourcil ne sent pas sa moiteur?
A Ulric Guttinguer*.
Les vieilles amitiés, si elles ne sont bas pour nous, demeurent contre nous t et c'est amer.
Lettres.
Chez lui, chez vous surtout, une aigreur s'est glissée ; Elle dure et s'augmente, et corrompt la pensée. Vous lui pardonnez bien, mais en Dieu seulement, Et sans entendre à rien d'humain et de clément. Et cette amitié morte au fond de vous remue ; Et si dans mon discours son ombre est revenue, Si le nom, par mégarde, irrite un souvenir, Un sourire blessé ne se peut retenir, Et vous rejetez loin l'affection trompée, Comme on fait sous le pied la couleuvre coupée.
Et pourtant, dès l'enfance, en vos prés les plus verts, Par vos jeux, par vos goûts ressemblants et divers, Aux plus beaux des vallons de votre Normandie, Vous, effeuillant déjà les fleurs qu'il étudie, Vous, plus brillant, plus gai de folie, et plus vain
* Après une longue et tendre intimité, il était survenu une grave altération de sentiments entre Ulric Guttinguer, le poète, et Auguste Le Prévost, l'antiquaire de Normandie.
PENSÉES D'AOUT. 2tf
A dissiper, poète, un trésor plus divin ; Lui, plus grave, et pourtant aimable entre les sages, S'éprenant des douceurs comme vous des orages; Et puis avec les ans tous les deux divisés (Non de cœur) et menant vos sentiers moins croisés ; Lui, dans la raison saine et l'étude suivie, Et la possession plénière de la vie, Et l'obligeance heureuse, et tout ce qui. s'accroît En estime, en savoir, sous un antique toit, Et chaque jour enfin, dans sa route certaine, Tournant au docte Huet; — mais Vous, au La Fontaine, Vous, pauvre Ami sensible, avec vos tendres vers, Avec tous vos débris délicieux et chers, Vos inquiets tourments de choses si sacrées, Vos combats de désirs et vos fautes pleurées ; Tous deux liés toujours; Vous, d'erreurs assailli, Jusqu'en Dieu rejetant ce cœur trop défailli Qu'un bruit de blâme humain y va troubler encore ; Lui (ne l'enviez pas 1), jouissant qu'on l'honore ; Tous les deux, vous avez vieilli !
Oh ! quand, après le charme et les belles années, L'amitié, déjà vieille, en nos âmes tournées S'ulcère et veut mourir, oh I c'est un mal affreux ! Le passé tout entier boit un fiel douloureux. L'ami qui de nous-même, hélas I faisait partie, Qu'en nous tenait vivant le nœud de sympathie, Cet ami qu'on portait, frappé d'un coup morte. G'en parle ayant souffert quelque chose de tel),
Est comme un enfant mort dans nos flancs avant l'heure,
Qui remonte et s'égare et corrompt sa demeure;
Car il ne peut sortir! Et ce fardeau si doux,
Qui réchauffait la vie ainsi doublée en nous,
N'est plus qu'un ennemi, le fléau des entrailles.
Pour te guérir alors, ô cœur saignant qui railles,
Ce n'est pas l'ironie et le sourire amer
Qu'il faut, triste lueur de tout secret enfer!
Mais c'est un vrai pardon, et non, comme on le nomme,
Un pardon en Dieu seul, mais aussi devant l'homme,
Devant l'ami blessé, s'il se peut; ne laissant
En lui non plus qu'en nous nul poison renaissant ;
C'est de prier qu'Êlie, ou le Dieu de Lazare,
Réveille dans nos flancs cet enfant qui s'égare,
Le rende à notre chair sans plus l'aliéner,
Ou l'aide doucement de nous à s'éloigner.
« J'ai souvent, — dit Jean -Paul, le funèbre prophète,
Cette fois plus touchant, — j'ai souhaité pour fête
D'être témoin sur terre, attentif et caché,
De tout cœur qu'un pardon aurait soudain touché,
Et des embrassements où le reproche expire,
Quand l'âme que l'Amour ranime à son empire,
Comme un osier en fleur qu'un vent avait courbé,
Violent, du côté du marais embourbé,
Se redresse au soleil et brille sur la haie
Par le plus gai duvet de toute l'oseraie. »
Mais quand l'aigreur mauvaise a duré trop longtemps, Quand le pardon se tait, c'est en vain qu'au printemps
Vous marchez, seul et Roi, dans vos plaines brillantes, L'âme ouverte aux parfums des forêts et des plantes, Admirant l'Océan où s'achèvent les cieux ; Car ce nuage prompt, cette ride en vos yeux, Qji 'est-ce? sinon en vous un souvenir qui passe, Réveillé par le lieu peut-être, par la trace Qu'y laissa votre ami, discourant autrefois Avec vous de ces fleurs et du nom de ces bois, Et du dôme sans fond qui s'appuie à l'abîme,... Ou des molles erreurs qui furent votre crime
Trois Sonnets.
Imités de "Wordsworth.