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Poésies de Alfred de Musset

pur génie poétique. Un début éclatant, une facilité de création qu'excès et folies longtemps ne diminuèrent pas, en sont les marques évidentes. Ni les essais répétés et la longue expérience, ni le labeur de l'écrivain ne lui furent nécessaires pour parvenir à l'expression pleine de sa pen-sée : d'emblée, comme si la Muse lui eût dicté, il écrivait des vers qu'il n'avait plus guère à retoucher, et avant trente ans il avait dit à peu près tout ce qu'il avait à dire. A peine s'il avait dix-huit ans, quand Sainte-Beuve écrivait de lui : « Il y a parmi nous un enfant plein de génie ». Jamais le mot d'inspiration ne s'est mieux appliqué : de là l'incomparable retentissement de ses vers dans les âmes ; de là aussi, peut-être, les limites de son talent.

Point d'événement exceptionnel dans sa vie, nul ca-price prodigieux du destin ; mais dès l'enfance une vibra-tion singulière de l'esprit, d'impatients désirs de jouis- X PRÉFACE sance. Il portait en lui de quoi hausser aux sublimités du lyrisme les aventures communes de l'homme. Ses pre-mières années, nous dit son frère, furent enchantées par des jeux d'imagination, qui utilisaient un pêle-mêle de fables et de décors bien romantique : châteaux-forts, escaliers dérobés, paladins et magiciens. Mais dès 1828 (il était né en 1810) il commence de vivre à sa fantaisie, dans un fré-missement de plaisirs, de jeux, de désirs. Très beau, pas-sionné de luxe et de fêtes, ami du Cénacle et faisant des vers d'une élégance ardente, on conçoit aisément que l'a-mour ait été alors l'expansion joyeuse de son être. L'amour lui réservait un plus haut enseignement. Nul n'ignore sa liaison avec George Sand, et le pathétique naufrage que firent ses rêves dans la fange de la lagune vénitienne. Cette infortune, en soi assez ordinaire, lui fit toucher le fond de la désespérance humaine et le suspendit quelque temps au bord de la mort. Mais une fois pour toutes elle fixa le rythme de l'oscillation que toute épreuve d'amour impose à sa sen-sibilité poétique : du désir heureux à l'âpre souffrance des ruptures et finalement à la douceur meurtrie du souvenir. Les expériences qu'il renouvela par la suite ne font que répéter celle-là moins bruyamment : à quoi bon nous y arrêter ici ? Au regard de l'Art, celle-là est la péripétie essentielle de sa vie. Le reste s'éparpille en amusements, temps élégamment perdu, petites aventures qui n'enrichi-ront pas son inspiration. De rares recueillements ; à peine si, de loin en loin, une occasion lui est offerte d'appliquer à quelque objet nouveau ses puissances lyriques. Et très

PRÉFACE XI vite, au sortir de la jeunesse, les excès, les voluptés avilis-santes éteignirent cette flamme merveilleuse du génie.

En ses oeuvres variées, critique, nouvelles, et surtout comédies, il a touché à maints sujets, exprimé la richesse de son esprit. Mais sa poésie, à laquelle il faut ici nous tenir, est à peu près toute composée des résonances diverses de l'amour dans son âme : elle est la transcription de sa vie sentimentale. Avant la crise de 1834, il aimait à chanter la volupté légère, changeante, ardente ; il s'amusait, avec une tendresse mêlée d'ironie, aux détours des sensibilités féminines, candides ou rusées, gracieuses toujours. Par-fois aussi il contait, selon le goût du temps, quelque tra-gique histoire d'Espagne ou d'Italie : histoire d'amour et de mort, où ses malédictions byroniennes frappaient les ennemis de l'amour, ceux qui le contrarient, ceux qui l'avilissent. Il y a là quelque affectation d'école ; sa muse en ce temps n'est pas sincèrement plaintive : elle est juvé-nilement confiante, fervente, voluptueuse.

En écrivant le vers célèbre :

Rien ne nous rend si grands qu'une grande douleur, Musset nous a expliqué sa propre ascension. La souf-france a changé la tonalité de sa poésie. Le voici mainte-nant vibrant des plus hauts thèmes du lyrisme : ce sont eux qui magnifiquement emplissent les Nuits, et la Lettre à Ramartine, et les Stances à la Malibran, et l'admirable Souvenir. Ils nous disent l'alternance inévitable du désir et de la douleur, et le goût de la vie persistant, plus fort XII PRÉFACE que la crainte des souffrances certaines, et la douceur finale des souvenirs, heureux ou troubles. Ils disent que les exal-tations d'amour, pour être éphémères, n'en sont pas moins précieuses, que leur éclair nous illumine le monde à jamais : car c'est la Douleur qui explique la vie aux hommes et qui dicte aux poètes leurs plus beaux chants. Voilà la part la plus personnelle et la plus noble de Musset dans le concert des poètes français.

Ces thèmes essentiels s'accompagnent chez lui d'har-monies secondaires souvent exquises. Il excelle notamment aux descriptions lyriques, où chaque détail apporte moins une note pittoresque qu'une émotion. Qu'on relise, par exemple, ces strophes du Souvenir :

Oui, les premiers baisers, oui, les premiers serments Que deux êtres mortels échangèrent sur terre,... et tels paysages des Nuits, esquisses infiniment délicates d'un état d'âme en même temps que d'un aspect du monde. Et dans tout le reste de son oeuvre survit désormais un écho de sa grande lamentation. Il était spirituel, enjoué, extrêmement habile à saisir les ridicules : ses satires les plus simplement plaisantes ont maintenant comme un arrière-plan de mélancolie, d'attendrissement, de pitié. Même les petites pièces quasi impromptues qu'il aimait à adresser aux femmes mêlent à leur élégante légèreté quel-ques sonorités graves. Il ne « badine plus avec l'amour », et le chef-d'oeuvre qui porte à peu près ce titre nous en est un témoignage émouvant. Le pathétique est partout, retenu, sensible cependant : dans Une bonne fortune, dans Après

PRÉFACE XIII une lecture, même dans cette libre et désinvolte épître Sur la Paresse. D'un incident menu, indifférent, il perçoit la parenté avec le grand drame dont il était encore endolori. Cette passante, dont la beauté un soir vous attire, avec qui vous échangez d'adroites gaietés, vous apporte-t-elle la plaisante aventure sans lendemain, ou le prélude ensorce-lant d'une tragédie, comme l'Autre ? De là une incertitude, une nervosité constantes. Et c'est bien ce frémissement qui donne à tout ce qu'écrit Musset tant de souveraineté : sem-blable à de grandes orgues à peine assoupies, dont un frôlement suffit à réveiller les tonnerres. Qu'en souvenir de Mathurin Régnier il vitupère les petitesses préten-tieuses de son temps, qu'il sépare de la foule maladroite des rimeurs les poètes inspirés, ou qu'il réclame pour la poésie, pour toute pensée, toute liberté, il n'est pas un de ces motifs, en soi communs, dont il ne s'empare, qu'il ne renouvelle et n'amplifie des vibrations magnifiques de sa douleur.

Cette poésie est trop spontanée, elle suit de trop près les mouvements du coeur pour se prêter au travail minu-tieux du style. Les inégalités de forme, les expressions un peu impropres, un peu obscures ne sont pas rares chez Musset. Ses grands développements lyriques prennent assez facilement le tour oratoire et par suite, se soucient plus du mouvement d'ensemble que du détail : c'est un torrent qui emporte pêle-mêle les formules inoubliables et les platitudes. Mais ce penchant à l'éloquence, qui l'a plus d'une fois en¬ XIV PRÉFACE traîné à des déclamations hasardeuses, l'a aussi amené à une merveilleuse trouvaille : le lyrisme dialogué des Nuits. Thèmes dédoublés, opposés, discours alternés, combien plus prenants qu'une méditation qui se cherche ! A l'en-chantement lyrique ils joignent la puissance autoritaire du drame. Musset avait le don d'inventer des personnages vivants et de les mettre aux prises : dramaturge de haute lignée et poète, jamais il n'a réalisé une plus parfaite union de ses facultés maîtresses.

Malgré ses incertitudes, qui sont la rançon de la faci-lité, la langue de Musset est belle de franchise et de souplesse plus que de richesse et d'éclat. On sait qu'il appartint quelque temps au Cénacle romantique ; et malgré sa rup-ture et ses critiques si malicieuses de cette école, il n'y au-rait point de paradoxe à montrer ce qui reste de romantisme dans l'outrance de sa sensibilité, dans son culte fiévreux de l'amour et de la souffrance. Mais ce qui, certes, n'est pas romantique, c'est sa langue. La crainte des amas d'épi-thètes, le dédain du terme rare, prestigieux, la tendance à tout dire avec des mots de tous les jours, ce sont autant de traits qui le distinguent de ses contemporains et le rappro-chent des classiques, qu'il persistait à admirer. Ce qu'il avait de plus personnel, c'était peut-être son art d'allier des vocabulaires disparates, de passer souplement du plai-sant au grave. Les romantiques ont fait grand tapage de ce mélange des tons et des genres, une de leurs plus glorieuses inventions, disaient-ils : aucun d'eux n'a su le réaliser comme ce faux romantique. Familier, ironique ou d'une

PRÉFACE XV simplicité qui avoisine la prose, il sait élever insensible-ment le ton, faire surgir l'émotion parmi les sourires, et puis revenir sans heurt au persiflage élégant, désinvolte. La fin de la pièce Sur la Paresse est un excellent exemple de cette diversité.

Pas plus que sa langue, sa versification ne se ressent beaucoup de l'effort que faisait alors l'école romantique pour renouveler la poésie en France. Musset rime à peu près convenablement, sans plus. Il n'a ni originalité ni coquetterie de métricien. Qu'on ne cherche chez lui ni l'art subtil des coupes et des rejets, ni les combinaisons nouvelles de mètres, ni les savantes ordonnances de strophes. Très rares sont les pièces où, comme dans la Ballade à la Lune, il fait preuve d'une relative virtuosité. Manifestement il ne s'intéresse pas à ces sortes de choses. Il ne se contraint même pas à rester fidèle pendant toute une pièce au type strophique qu'il a choisi : dans Namouna, par exemple, l'ordre des rimes de la stance varie à chaque instant, bien qu'il ait de toute évidence voulu tirer de ces sixains un effet de régularité. Fréquemment, même dans les Nuits, au milieu de développements en rimes croisées apparaît quelque couple de rimes plates. Et combien d'autres irrégularités ou négligences qui, peut-être, lui semblaient sentir leur grand seigneur ! Son langage le plus naturel, c'est la petite pièce légère, enchâssant prestement un mot spirituel, sans souci d'artifices laborieux. Ou bien, dans les plus hautes inspirations, c'est la tirade en vers semblables, où l'amu-sement musical des coupes, des accents et des rimes compte XVI PRÉFACE pour rien, et où tout le plaisir poétique tient au déroulement des idées, des images, à Vébranlement de la sensibilité. Le Discours en vers. Par là encore il appartient bien à l'ancienne école classique, qui depuis Malherbe s'efforça vers une poésie purement intérieure, dépouillée à l'excès des prestiges du verbe.

Il n'est pas certain que Musset ne profite pas auprès de la postérité, dont nous sommes déjà, des insuffisances mêmes de son art. Un peu de prosaïsme est un gage d'uni-versalité : il n'est point de vers qui hantent les mémoires autant que les siens. Cet orateur passionné gagnera éter-nellement la cause qu'il plaide par toute son oeuvre, celle de l'amour et de la douleur. Il réveillera dans les coeurs les exaltations sentimentales dont le romantisme nous a rendu la fierté, et par lui quiconque aura aimé et pleuré s'en croira plus grand. Mais il ne vieillira pas, parce qu'il n'est pas guindé, parce qu'il n'est pas monotone, parce qu'il a de l'esprit et se moque des sots. Peu d'hommes reflètent avec plus de nerveuse élégance le double visage de notre France ironique et ardente. Et double aussi est la leçon que nous donnent ses vers : ils nous enseignent la noblesse de l'Amour et des larmes, mais plus encore la grâce toute-puissante du sourire.

ALBERT PAUPHILET.

Le texte de l'ouvrage a été établi par les soins D'ALBERT PAUPHILET.

[texte manquant]

AU LECTEUR CE livre est toute ma jeunesse ;

Je l'ai fait sans presque y songer.

Il y paraît, je le confesse, Et j'aurais pu le corriger.

Mais quand l'homme change sans cesse, Au passé pourquoi rien changer?

Va-t'en, pauvre oiseau passager, Que Dieu te mène à ton adresse!

Qui que tu sois, qui me liras, Lis-en le plus que tu pourras, Et ne me condamne qu'en somme.

Mes premiers vers sont d'un enfant, Les seconds d'un adolescent, Les derniers à peine d'un homme.

L'ANDALOUSE AVEZ-VOUS vu, dans Barcelone,

Une Andalouse au sein bruni ?

Pâle comme un beau soir d'automne !

C'est ma maîtresse, ma lionne !

La marquesa d'Amaëgui.

J'ai fait bien des chansons pour elle, Je me suis battu bien souvent.

Bien souvent j'ai fait sentinelle, Pour voir le coin de sa prunelle, Quand son rideau tremblait au vent.

Elle est à moi, moi seul au monde.

Ses grands sourcils noirs sont à moi, Son corps souple et sa jambe ronde, Sa chevelure qui l'inonde, Plus longue qu'un manteau de roi !

C'est à moi son beau col qui penche Quand elle dort dans son boudoir, Et sa basquina sur sa hanche, Son bras dans sa mitaine blanche, Son pied dans un brodequin noir !

Vrai Dieu ! lorsque son oeil pétille Sous la frange de ses réseaux, Rien que pour toucher sa mantille, De par tous les saints de Castille, On se ferait rompre les os !

Qu'elle est superbe en son désordre, Quand elle tombe, les seins nus, Qu'on la voit, béante, se tordre Dans un baiser de rage, et mordre En criant des mots inconnus !

Et qu'elle est folle dans sa joie, Lorsqu'elle chante le matin, Lorsqu'en tirant son bas de soie Elle fait, sur son flanc qui ploie, Craquer son corset de satin !

Allons, mon page, en embuscades !

Allons ! La belle nuit d'été !

Je veux ce soir des sérénades A faire damner les alcades De Tolose au Guadalété !

SONNET QUE j'aime le premier frisson d'hiver! le chaume

Sous le pied du chasseur refusant de ployer ! Quand vient la pie aux champs que le foin vert embaume, Au fond du vieux château s'éveille le foyer ; C'est le temps de la ville. — Oh ! lorsque l'an dernier J'y revins, que je vis ce bon Louvre et son dôme, Paris et sa fumée, et tout ce beau royaume (J'entends encore au vent les postillons crier), Que j'aimais ce temps gris, ces passants, et la Seine Sous ses mille falots assise en souveraine !

J'allais revoir l'hiver — et toi, ma vie, et toi ! Oh ! dans tes longs regards j'allais tremper mon âme ; Je saluais tes murs. — Car qui m'eût dit, madame, Que votre coeur si tôt avait changé pour moi ?

BALLADE A LA LUNE C'ÉTAIT, dans la nuit brune,

Sur le clocher jauni,

La lune, Comme un point sur un i.

Lune, quel esprit sombre Promène au bout d'un fil,

Dans l'ombre, Ta face et ton profil ?

Es-tu l'oeil du ciel borgne ?

Quel chérubin cafard

Nous lorgne Sous ton masque blafard? N'es-tu rien qu'une boule ?

Qu'un grand faucheux bien gras

Qui roule Sans pattes et sans bras ?

Es-tu, je t'en soupçonne, Le vieux cadran de fer

Qui sonne L'heure aux damnés d'enfer ?

Sur ton front qui voyage, Ce soir ont-ils compté

Quel âge A leur éternité ?

Est-ce un ver qui te ronge, Quand ton disque noirci

S'allonge En croissant rétréci ?

Qui t'avait éborgnée L'autre nuit ? T'étais-tu

Cognée A quelque arbre pointu ?

Car tu vins, pâle et morne,

Coller sur mes carreaux

Ta corne

A travers les barreaux.

Va, lune moribonde,

Le beau corps de Phoebé

La blonde

Dans la mer est tombé.

Tu n'en es que la face,

Et déjà tout ridé

S'efface

Ton front dépossédé.

Rends-nous la chasseresse

Blanche, au sein virginal,

Qui presse

Quelque cerf matinal !

Oh ! sous le vert platane,

Sous les frais coudriers,

Diane

Et ses grands lévriers ! Le chevreau noir qui doute, Pendu sur un rocher,

L'écoute, L'écoute s'approcher, Et, suivant leurs curées, Par les vaux, par les blés,

Les prées, Ses chiens s'en sont allés.

Oh ! le soir, dans la brise, Phoebé, soeur d'Apollo,

Surprise A l'ombre, un pied dans l'eau !

Phoebé qui, la nuit close, Aux lèvres d'un berger

Se pose, Comme un oiseau léger !

Lune, en notre mémoire, De tes belles amours

L'histoire T'embellira toujours.

Et, toujours rajeunie,

Tu seras du passant

Bénie,

Pleine lune ou croissant.

T'aimera le vieux pâtre,

Seul, tandis qu'à ton front

D'albâtre

Ses dogues aboieront.

T'aimera le pilote

Dans son grand bâtiment

Qui flotte

Sous le clair firmament.

Et la fillette preste

Qui passe le buisson,

Pied leste,

En chantant sa chanson.

Comme un ours à la chaîne,

Toujours sous tes yeux bleus

Se traîne

L'Océan montueux. Et qu'il vente ou qu'il neige, Moi-même, chaque soir,

Que fais-je, Venant ici m'asseoir ?

Je viens voir, à la brune, Sur le clocher jauni,

La lune, Comme un point sur un i.

Peut-être, quand déchante Quelque pauvre mari,

Méchante, De loin tu lui souris.

Dans sa douleur amère, Quand au gendre béni

La mère Livre la clef du nid, Le pied dans sa pantoufle, Voilà l'époux tout prêt

Qui souffle Le bougeoir indiscret.

Au pudique hyménée

La vierge qui se croit

Menée

Grelotte en son lit froid.

Mais monsieur tout en flamme

Commence à rudoyer

Madame,

Qui commence à crier.

« Ouf ! dit-il, je travaille,

Ma bonne, et ne fais rien

Qui vaille ;

Tu ne te tiens pas bien. »

Et vite il se dépêche.

Mais quel démon caché

L'empêche

De commettre un péché ?

« Ah ! dit-il, prenons garde.

Quel témoin curieux

Regarde

Avec ces deux grands yeux ? » Et c'est, dans la nuit brune, Sur son clocher jauni,

La lune Comme un point sur un i.

CHANSON J'AI dit à mon coeur, à mon faible coeur :

« N'est-ce point assez d'aimer sa maîtresse ? Et ne vois-tu pas que changer sans cesse, C'est perdre en désirs le temps du bonheur ? » Il m'a répondu : « Ce n'est point assez, Ce n'est point assez d'aimer sa maîtresse ; Et ne vois-tu pas que changer sans cesse Nous rend doux et chers les plaisirs passés ? » J'ai dit à mon coeur, à mon faible coeur :

« N'est-ce point assez de tant de tristesse ? Et ne vois-tu pas que changer sans cesse, C'est à chaque pas trouver la douleur ? » Il m'a répondu : « Ce n'est point assez, Ce n'est point assez de tant de tristesse ; Et ne vois-tu pas que changer sans cesse Nous rend doux et chers les chagrins passés ? »

A PÉPA PÉPA, quand la nuit est venue,

Que ta mère t'a dit adieu ; Que sous ta lampe, à demi nue, Tu t'inclines pour prier Dieu ; A cette heure où l'âme inquiète Se livre au conseil de la nuit ; Au moment d'ôter ta cornette Et de regarder sous ton lit ; Quand le sommeil sur ta famille Autour de toi s'est répandu ; O Pépita, charmante fille, Mon amour, à quoi penses-tu ?

Qui sait ? Peut-être à l'héroïne De quelque infortuné roman; A tout ce que l'espoir devine Et la réalité dément ; Peut-être à ces grandes montagnes Qui n'accouchent que de souris ; A des amoureux en Espagne, A des bonbons, à des maris ; Peut-être aux tendres confidences D'un coeur naïf comme le tien ; A ta robe, aux airs que tu danses ; Peut-être à moi, — peut-être à rien.

A JUANA O Ciel ! je vous revois, madame, —

De tous les amours de mon âme Vous le plus tendre et le premier.

Vous souvient-il de notre histoire ?

Moi, j'en ai gardé la mémoire : — C'était, je crois, l'été dernier.

Ah ! marquise, quand on y pense, Ce temps qu'en folie on dépense, Comme il nous échappe et nous fuit !

Sais-tu bien, ma vieille maîtresse, Qu'à l'hiver, sans qu'il y paraisse, J'aurai vingt ans, et toi dix-huit ?

Eh bien ! m'amour, sans flatterie, Si ma rose est un peu pâlie, Elle a conservé sa beauté.

Enfant ! jamais tête espagnole Ne fut si belle, ni si folle. — Te souviens-tu de cet été ?

De nos soirs, de notre querelle ?

Tu me donnas, je me rappelle, Ton collier d'or pour m'apaiser, Et pendant trois nuits, que je meure !

Je m'éveillai tous les quarts d'heure Pour le voir et pour le baiser !

Et ta duègne, ô duègne damnée !

Et la diabolique journée Où tu pensas faire mourir, O ma perle d'Andalousie, Ton vieux mari de jalousie, Et ton jeune amant de plaisir!

Ah ! prenez-y garde, marquise, Cet amour-là, quoi qu'on en dise, Se retrouvera quelque jour.

Quand un coeur vous a contenue, Juana, la place est devenue Trop vaste pour un autre amour.

Mais que dis-je ? ainsi va le monde.

Comment lutterais-je avec l'onde Dont les flots ne reculent pas ?

Ferme tes yeux, tes bras, ton âme, Adieu, ma vie, — adieu, madame.

Ainsi va le monde ici-bas.

Le temps emporte sur son aile Et le printemps et l'hirondelle, Et la vie et les jours perdus ; Tout s'en va, comme la fumée, L'espérance et la renommée, Et moi qui vous ai tant aimée, Et toi qui ne t'en souviens plus !

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