‹ Poésies de Alfred de MussetChapitre 3 sur 11 · NAMOUNA · texte numérisé non relu

NAMOUNA

CHANT II DEUX sortes de roués existent sur la terre :

L'un, beau comme Satan, froid comme la vipère, Hautain, audacieux, plein d'imitation, Ne laissant palpiter sur son coeur solitaire Que l'écorce d'un homme, et de la passion Faisant un manteau d'or à son ambition ; Corrompant sans plaisir, amoureux de lui-même, Et, pour s'aimer toujours, voulant toujours qu'on l'aime Regardant au soleil son ombre se mouvoir ; Dès qu'une source est pure et que l'on peut s'y voir, Venant comme Narcisse y pencher son front blême, Et chercher la douleur pour s'en faire un miroir. Son idéal, c'est lui. Quoi qu'il dise ou qu'il fasse, Il se regarde vivre et s'écoute parler.

Car il faut que demain on dise, quand il passe : « Cet homme que voilà, c'est Robert Lovelace. » Autour de ce mot-là le monde peut rouler ; Il est l'axe du monde et lui permet d'aller.

Avec lui ni procès, ni crainte, ni scandale.

Il jette un drap mouillé sur son père qui râle ; Il rôde en chuchotant sur la pointe du pied.

Un amant plus sincère, à la main plus loyale, Peut serrer une main trop fort et l'effrayer ; Mais lui !... N'ayez pas peur de lui, c'est son métier. Qui pourrait se vanter d'avoir surpris son âme ? L'étude de sa vie est d'en cacher le fond.

On en parle, on en pleure, on en rit ; qu'en voit-on ? Quelques duels oubliés, quelques soupirs de femme, Quelque joyau de prix sur une épaule infâme, Quelque croix de bois noir sur un tombeau sans nom. Mais comme tout se tait dès qu'il vient à paraître ! Clarisse l'aperçoit et commence à souffrir.

Comme il est beau, brillant ! comme il s'annonce maître ! Si Clarisse s'indigne et tarde à consentir, Il dira qu'il se tue, — il se tuera peut-être ; — Mais Clarisse aime mieux le sauver et mourir. C'est le roué sans coeur, le spectre à double face, A la patte de tigre, aux serres de vautour, Le roué sérieux qui n'eut jamais d'amour ; Méprisant la douleur comme la populace ; Disant au genre humain de lui laisser son jour, Et qui serait César s'il n'était Lovelace.

Ne lui demandez pas s'il est heureux ou non ; Il n'en sait rien lui-même, il est ce qu'il doit être. Il meurt silencieux, tel que Dieu l'a fait naître. L'antilope aux yeux bleus est plus tendre peut-être Que le roi des forêts ; mais le lion répond Qu'il n'est pas antilope, et qu'il a nom : lion. Voilà l'homme d'un siècle, et l'étoile polaire Sur qui les écoliers fixent leurs yeux ardents, L'homme dont Richardson fera le commentaire, Qui donnera sa vie à lire à nos enfants.

Ses crimes noirciront un large bréviaire Qui brûlera les mains et les coeurs de vingt ans. Quant au roué français, au don Juan ordinaire, Ivre, riche, joyeux, raillant l'homme de pierre, Ne demandant partout qu'à trouver le vin bon, Bernant monsieur Dimanche, et disant à son père Qu'il serait mieux assis pour lui faire un sermon, C'est l'ombre d'un roué qui ne vaut pas Valmont. Il en est un plus grand, plus beau, plus poétique, Que personne n'a fait, que Mozart a rêvé, Qu'Hoffmann a vu passer, au son de la musique, Sous un éclair divin de sa nuit fantastique, Admirable portrait qu'il n'a point achevé, Et que de notre temps Shakspeare aurait trouvé. Un jeune homme est assis au bord d'une prairie, Pensif comme l'amour, beau comme le génie ; Sa maîtresse enivrée est prête à s'endormir.

Il vient d'avoir vingt ans, son coeur vient de s'ouvrir ; Rameau tremblant encor de l'arbre de la vie, Tombé, comme le Christ, pour aimer et souffrir. Le voilà se noyant dans des larmes de femme, Devant cette nature aussi belle que lui, Pressant le monde entier sur son coeur qui se pâme, Faible et, comme le lierre, ayant besoin d'autrui, Et ne le cachant pas, et suspendant son âme, Comme un luth éolien, aux lèvres de la Nuit.

Le voilà demandant pourquoi son coeur soupire, Jurant, les yeux en pleurs, qu'il ne désire rien ; Caressant sa maîtresse, et des sons de sa lyre Egayant son sommeil comme un ange gardien ; Tendant sa coupe d'or à ceux qu'il voit sourire, Voulant voir leur bonheur pour y chercher le sien. Le voilà, jeune et beau, sous le ciel de la France, Déjà riche à vingt ans comme un enfouisseur ; Portant sur la nature un coeur plein d'espérance, Aimant, aimé de tous, ouvert comme une fleur ; Si candide et si frais que l'ange d'innocence Baiserait sur son front la beauté de son coeur. Le voilà, regardez, devinez-lui sa vie.

Quel sort peut-on prédire à cet enfant du ciel ? L'amour en l'approchant jure d'être éternel ; Le hasard pense à lui, — la sainte Poésie Retourne en souriant sa coupe d'ambroisie Sur ses cheveux plus doux et plus blonds que le miel. Ce palais, c'est le sien; le serf et la campagne Sont à lui ; la forêt, le fleuve et la montagne Ont retenu son nom en écoutant l'écho.

C'est à lui le village, et le pâle troupeau Des moines. — Quand il passe et traverse un hameau, Le bon ange du lieu se lève et l'accompagne.

Quatre filles de prince ont demandé sa main.

Sachez que, s'il voulait la reine pour maîtresse Et trois palais de plus, il les aurait demain ; Qu'un juif deviendrait chauve à compter sa richesse, Et qu'il pourrait jeter, sans que rien en paraisse, Les blés de ses moissons aux oiseaux du chemin. Eh bien ! cet homme-là vivra dans les tavernes Entre deux charbonniers autour d'un poêle assis ; La poudre noircira sa barbe et ses sourcils ; Vous le verrez un jour, tremblant et les yeux ternes, Venir dans son manteau dormir sous les lanternes, La face ensanglantée et les coudes noircis.

Vous le verrez sauter sur l'échelle dorée, Pour courir dans un bouge au sortir d'un boudoir, Portant sa lèvre ardente à la prostituée, Avant qu'à son balcon done Elvire éplorée, Dans la profonde nuit croyant encor le voir, Ait cessé d'agiter sa lampe et son mouchoir.

Vous le verrez, laquais pour une chambrière, Cachant sous ses habits son valet grelottant ; Vous le verrez, tranquille et froid comme une pierre, Pousser dans les ruisseaux le cadavre d'un père, Et laisser le vieillard traîner ses mains de sang Sur des murs chauds encor du viol de son enfant. Que direz-vous alors ? Ah ! vous croirez peut-être Que le monde a blessé ce coeur vaste et hautain, Que c'est quelque Lara qui se sent méconnaître, Que l'homme a mal jugé, qui sait ce qu'il peut être Et qui, s'apercevant qu'il le serait en vain, Rend haine contre haine et dédain pour dédain. Eh bien ! vous vous trompez. — Jamais personne au monde N'a pensé moins que lui qu'il était oublié.

Jamais il n'a frappé sans qu'on ne lui réponde, Jamais il n'a senti l'inconstance de l'onde, Et jamais il n'a vu se dresser sous son pied Le vivace serpent de la fausse amitié. Que dis-je ? tel qu'il est, le monde l'aime encore ; Il n'a perdu chez lui ni ses biens ni son rang. Devant Dieu, devant tous, il s'assoit à son banc. Ce qu'il a fait de mal, personne ne l'ignore ; On connaît son génie, on l'admire, on l'honore ; Seulement, voyez-vous, cet homme, c'est don Juan. Oui, don Juan. Le voilà, ce nom que tout répète, Ce nom mystérieux que tout l'univers prend, Dont chacun vient parler et que nul ne comprend ; Si vaste et si puissant qu'il n'est pas de poète Qui ne l'ait soulevé dans son coeur et sa tête, Et pour l'avoir tenté ne soit resté plus grand. Insensé que je suis ! Que fais-je ici moi-même ? Etait-ce donc mon tour de leur parler de toi, Grande ombre, et d'où viens-tu pour tomber jusqu'à moi ? C'est qu'avec leurs horreurs, leur doute et leur blasphème, Pas un d'eux ne t'aimait, don Juan ; et moi, je t'aime Comme le vieux Blondel aimait son pauvre roi. Oh ! qui me jettera sur ton coursier rapide ? Oh ! qui me prêtera le manteau voyageur, Pour te suivre en pleurant, candide corrupteur ? Qui me déroulera cette liste homicide, Cette liste d'amour si remplie et si vide, Et que ta main peuplait des oublis de ton coeur ? Trois mille noms charmants ! trois mille noms de femme ! Pas un qu'avec des pleurs tu n'aies balbutié ! Et ce foyer d'amour qui dévorait ton âme, Qui, lorsque tu mourus, de tes veines de flamme Remonta dans le ciel comme un ange oublié, De ces trois mille amours pas un qui l'ait noyé ! Elles t'aimaient pourtant, ces filles insensées Que sur ton coeur de fer tu pressas tour à tour ; Le vent qui t'emportait les avait traversées ; Elles t'aimaient, don Juan, ces pauvres délaissées Qui couvraient de baisers l'ombre de ton amour, Qui te donnaient leur vie, et qui n'avaient qu'un jour ! Mais toi, spectre énervé, toi, que faisais-tu d'elles ? Ah ! massacre et malheur ! tu les aimais aussi, Toi ! croyant toujours voir sur tes amours nouvelles Se lever le soleil de tes nuits éternelles, Te disant chaque soir : « Peut-être le voici, » Et l'attendant toujours, et vieillissant ainsi ! Demandant aux forêts, à la mer, à la plaine, Aux brises du matin, à toute heure, à tout lieu, La femme de ton âme et de ton premier voeu !

Prenant pour fiancée un rêve, une ombre vaine, Et fouillant dans le coeur d'une hécatombe humaine, Prêtre désespéré, pour y chercher ton Dieu.

Et que voulais-tu donc ? — Voilà ce que le monde Au bout de trois cents ans demande encor tout bas. Le sphinx aux yeux perçants attend qu'on lui réponde, Ils savent compter l'heure, et que leur terre est ronde, Ils marchent dans leur ciel sur le bout d'un compas ; Mais ce que tu voulais, ils ne le savent pas. « Quelle est donc, disent-ils, cette femme inconnue, Qui seule eût mis la main au frein de son coursier ? Qu'il appelait toujours et qui n'est pas venue ? Où l'avait-il trouvée ? Où l'avait-il perdue ? Et quel noeud si puissant avait su les lier Que, n'ayant pu venir, il n'ait pu l'oublier ? « N'en était-il pas une, ou plus noble, ou plus belle, Parmi tant de beautés, qui, de loin ou de près, De son vague idéal eût du moins quelques traits ? Que ne la gardait-il ! Qu'on nous dise laquelle ! » Toutes lui ressemblaient, — ce n'était jamais elle ; Toutes lui ressemblaient, don Juan, et tu marchais ! Tu ne t'es pas lassé de parcourir la terre !

Ce vain fantôme, à qui Dieu t'avait envoyé, Tu n'en as pas brisé la forme sous ton pié !

Tu n'es pas remonté, comme l'aigle à son aire Sans avoir sa pâture, ou comme le tonnerre Dans sa nue aux flancs d'or sans avoir foudroyé ! Tu n'as jamais médit de ce monde stupide Qui te dévisageait d'un regard hébété; Tu l'as vu, tel qu'il est, dans sa difformité; Et tu montais toujours cette montagne aride, Et tu suçais toujours, plus jeune et plus avide, Les mamelles d'airain de la Réalité.

Et la vierge aux yeux bleus, sur la souple ottomane, Dans ses bras parfumés te berçait mollement ; De la fille de roi jusqu'à la paysanne Tu ne méprisais rien, même la courtisane A qui tu disputais son misérable amant ; Mineur qui dans un puits cherchais un diamant ! Tu parcourais Madrid, Paris, Naple et Florence ; Grand seigneur aux palais, voleur aux carrefours ; Ne comptant ni l'argent, ni les nuits, ni les jours ; Apprenant du passant à chanter sa romance ; Ne demandant à Dieu, pour aimer l'existence, Que ton large horizon et tes larges amours.

Tu retrouvais partout la vérité hideuse, Jamais ce qu'ici-bas cherchaient tes voeux ardents, Partout l'hydre éternel qui te montrait les dents ; Et poursuivant toujours ta vie aventureuse, Regardant sous tes pieds cette mer orageuse, Tu te disais tout bas : « Ma perle est là-dedans. » Tu mourus plein d'espoir dans ta route infinie, Et te souciant peu de laisser ici-bas Des larmes et du sang aux traces de tes pas.

Plus vaste que le ciel et plus grand que la vie, Tu perdis ta beauté, ta gloire et ton génie, Pour un être impossible et qui n'existait pas. Et le jour que parut le Convive de pierre, Tu vins à sa rencontre, et lui tendis la main ; Tu tombas foudroyé sur ton dernier festin : Symbole merveilleux de l'homme sur la terre, Cherchant de ta main gauche à soulever ton verre, Abandonnant ta droite à celle du Destin !

Maintenant c'est à toi, lecteur, de reconnaître Dans quel gouffre sans fond peut descendre ici-bas Le rêveur insensé qui voudrait d'un tel maître. Je ne dirai qu'un mot, et tu le comprendras : Ce que don Juan aimait, Hassan l'aimait peut-être ; Ce que don Juan cherchait, Hassan n'y croyait pas.

ROLLA REGRETTEZ-VOUS le temps où le ciel sur la terre

Marchait et respirait dans un peuple de dieux ? Où Vénus Astarté, fille de l'onde amère, Secouait, vierge encor, les larmes de sa mère, Et fécondait le monde en tordant ses cheveux ? Regrettez-vous le temps où les Nymphes lascives Ondoyaient au soleil parmi les fleurs des eaux, Et d'un éclat de rire agaçaient sur les rives Les Faunes indolents couchés dans les roseaux ? Où les sources tremblaient des baisers de Narcisse ? Où du nord au midi, sur la création Hercule promenait l'éternelle justice Sous son manteau sanglant, taillé dans un lion ? Où les Sylvains moqueurs, dans l'écorce des chênes, Avec les rameaux verts se balançaient au vent, Et sifflaient dans l'écho la chanson du passant ? Où tout était divin, jusqu'aux douleurs humaines, Où le monde adorait ce qu'il tue aujourd'hui, Où quatre mille dieux n'avaient pas un athée, Où tout était heureux excepté Prométhée, Frère aîné de Satan, qui tomba comme lui ?

— Et, quand tout fut changé, le ciel, la terre et l'homme, Quand le berceau du monde en devint le cercueil, Quand l'ouragan du Nord sur les débris de Rome De sa sombre avalanche étendit le linceul, — Regrettez-vous le temps où d'un siècle barbare Naquit un siècle d'or, plus fertile et plus beau ? Où le vieil univers fendit avec Lazare De son front rajeuni la pierre du tombeau ?

Regrettez-vous le temps où nos vieilles romances Ouvraient leurs ailes d'or vers leur monde enchanté ? Où tous nos monuments et toutes nos croyances Portaient le manteau blanc de leur virginité ? Où sous la main du Christ tout venait de renaître ? Où le palais du prince et la maison du prêtre, Portant la même croix sur leur front radieux, Sortaient de la montagne en regardant les cieux ? Où Cologne et Strasbourg, Notre-Dame et Saint-Pierre, S'agenouillant au loin dans leurs robes de pierre, Sur l'orgue universel des peuples prosternés Entonnaient l'hosanna des siècles nouveau-nés ? Le temps où se faisait tout ce qu'a dit l'histoire ; Où sur les saints autels les crucifix d'ivoire Ouvraient des bras sans tache et blancs comme le lait ; Où la Vie était jeune, — où la Mort espérait ? O Christ ! je ne suis pas de ceux que la prière Dans tes temples muets amène à pas tremblants ; Je ne suis pas de ceux qui vont à ton Calvaire, En se frappant le coeur, baiser tes pieds sanglants ; Et je reste debout sous tes sacrés portiques, Quand ton peuple fidèle, autour des noirs arceaux, Se courbe en murmurant sous le vent des cantiques, Comme au souffle du nord un peuple de roseaux. Je ne crois pas, ô Christ ! à ta parole sainte : Je suis venu trop tard dans un monde trop vieux. D'un siècle sans espoir naît un siècle sans crainte ; Les comètes du nôtre ont dépeuplé les cieux.

Maintenant le hasard promène au sein des ombres De leurs illusions les mondes réveillés ;

[texte manquant] L'esprit des temps passés, errant sur leurs décombres, Jette au gouffre éternel tes anges mutilés.

Les clous du Golgotha te soutiennent à peine ; Sous ton divin tombeau le sol s'est dérobé :

Ta gloire est morte, ô Christ ! et sur nos croix d'ébène Ton cadavre céleste en poussière est tombé !

Eh bien ! qu'il soit permis d'en baiser la poussière Au moins crédule enfant de ce siècle sans foi, Et de pleurer, ô Christ ! sur cette froide terre Qui vivait de ta mort, et qui mourra sans toi ! Oh ! maintenant, mon Dieu, qui lui rendra la vie ? Du plus pur de ton sang tu l'avais rajeunie ; Jésus, ce que tu fis, qui jamais le fera ?

Nous, vieillards nés d'hier, qui nous rajeunira ? Nous sommes aussi vieux qu'au jour de ta naissance ; Nous attendons autant, nous avons plus perdu. Plus livide et plus froid, dans son cercueil immense Pour la seconde fois Lazare est étendu.

Où donc est le Sauveur pour entr'ouvrir nos tombes ? Où donc le vieux saint Paul haranguant les Romains, Suspendant tout un peuple à ses haillons divins ? Où donc est le Cénacle ? où donc les Catacombes ? Avec qui marche donc l'auréole de feu ?

Sur quels pieds tombez-vous, parfums de Madeleine ? Où donc vibre dans l'air une voix plus qu'humaine ? Qui de nous, qui de nous va devenir un Dieu ? La Terre est aussi vieille, aussi dégénérée, Elle branle une tête aussi désespérée Que lorsque Jean parut sur le sable des mers, Et que la moribonde, à sa parole sainte Tressaillant tout à coup comme une femme enceinte, Sentit bondir en elle un nouvel univers.

Les jours sont revenus de Claude et de Tibère ; Tout ici, comme alors, est mort avant le temps, Et Saturne est au bout du sang de ses enfants ; Mais l'espérance humaine est lasse d'être mère Et, le sein tout meurtri d'avoir tant allaité, Elle fait son repos de sa stérilité.

UNE BONNE FORTUNE C'est un fait reconnu, qu'une bonne fortune

Est un sujet divin pour un in-octavo.

Ainsi donc, bravement, je vais en conter une : Le scandale est de mode ; il se relie en veau. C'est un goût naturel, qui va jusqu'à la lune ; Depuis Endymion, on sait ce qu'elle vaut.

Ce qu'on fait maintenant, on le dit ; et la cause En est bien excusable : on fait si peu de chose ! Mais si peu qu'il ait fait, chacun trouve à son gré De le voir par écrit dûment enregistré ; Chacun sait aujourd'hui quand il fait de la prose ; Le siècle est, à vrai dire, un mandarin lettré. Il faut en convenir, l'antique Modestie Faisait bâiller son monde, et nous n'y tenions plus. Grâce à Dieu, pour New-York elle est enfin partie ; C'était un vieux rameau de l'arbre de la vie : Et tant de pauvres gens d'ailleurs s'y sont pendus Qu'il n'est pas étonnant qu'elle ait les bras rompus. Le scandale, au contraire, a cela d'admirable Qu'étant vieux comme Hérode, il est toujours nouveau Que voilà cinq mille ans qu'on le trouve adorable, Toujours frais, toujours gai, vrai Tithon de la Fable, Que l'Aurore au lever rend plus jeune et plus beau, Et que Vénus le soir endort dans un berceau.

Apprenez donc, lecteur, que je viens d'Allemagne. Vous savez, en été, comme on s'ennuie ici ; En outre, pour mon compte, ayant quelque souci, Je m'en fus prendre à Bade un semblant de campagne. (Bade est un parc anglais fait sur une montagne, Ayant quelque rapport avec Montmorency.) Vers le mois de juillet, quiconque a de l'usage Et porte du respect au boulevard de Gand Sait que le vrai bon ton ordonne absolument A tout être créé possédant équipage De se précipiter sur ce petit village, Et de s'y bousculer impitoyablement.

Les dames de Paris savent par la gazette Que l'air de Bade est noble et parfaitement sain. Comme on va chez Herbault faire un peu de toilette, On fait de la santé là-bas ; c'est une emplette : Des roses au visage, et de la neige au sein ; Ce qui n'est défendu par aucun médecin.

Bien entendu, d'ailleurs, que le but du voyage Est de prendre les eaux ; c'est un compte réglé. D'eaux, je n'en ai point vu lorsque j'y suis allé ; Mais, qu'on en puisse voir, je n'en mets rien en gage ; Je crois même, en honneur, que l'eau du voisinage A, quand on l'examine, un petit goût salé. Or, comme on a dansé tout l'hiver, on est lasse ; On accourt donc à Bade avec l'intention De n'y pas soupçonner l'ombre d'un violon.

Mais dès qu'il y fait nuit, que voulez-vous qu'on fasse ? Personne au Vieux Château, personne à la Terrasse ; On entre à la maison de Conversation.

Cette Maison se trouve être un gros bloc fossile, Bâti de vive force à grands coups de moellon ; C'est comme un temple grec, tout recouvert en tuile ; Une espèce de grange avec un péristyle, Je ne sais quoi d'informe et n'ayant pas de nom, Comme un grenier à foin, bâtard du Parthénon. J'ignore vers quel temps Belzébuth l'a construite. Peut-être est-ce un mammouth du règne minéral. Je la prendrais plutôt pour quelque aérolithe, Tombée un jour de pluie au temps du carnaval. Quoi qu'il en soit, du moins les flancs de l'animal Sont construits tout à point pour l'âme qui l'habite. Cette âme, c'est le jeu ; mettez bas le chapeau, Vous qui venez ici, mettez bas l'espérance.

Derrière ces piliers, dans cette salle immense, S'étale un tapis vert, sur lequel se balance Un grand lustre blafard au bout d'un oripeau Que dispute à la nuit une pourpre en lambeau. Là, du soir au matin, roule le grand peut-être, Le hasard, noir flambeau de ces siècles d'ennui, Le seul qui dans le ciel flotte encore aujourd'hui. Un bal est à deux pas ; à travers la fenêtre, On le voit çà et là bondir et disparaître Comme un chevreau lascif qu'une abeille poursuit. Les croupiers nasillards chevrotent en cadence, Au son des instruments, leurs mots mystérieux ; Tout est joie et chansons ; la roulette commence : Ils lui donnent le branle, ils la mettent en danse, Et, ratissant gaîment l'or qui scintille aux yeux, Ils jardinent ainsi sur un rythme joyeux. L'abreuvoir est public, et qui veut vient y boire. J'ai vu les paysans, fils de la Forêt-Noire, Leurs bâtons à la main, entrer dans ce réduit ; Je les ai vus penchés sur la bille d'ivoire, Ayant à travers champs couru toute la nuit, Fuyards désespérés de quelque honnête lit; Je les ai vus debout, sous la lampe enfumée, Avec leur veste rouge et leurs souliers boueux, Tournant leurs grands chapeaux entre leurs doigts calleux, Poser sous les râteaux la sueur d'une année, Et là, muets d'horreur devant la Destinée, Suivre des yeux leur pain qui courait devant eux ! Dirai-je qu'ils perdaient ? Hélas ! ce n'était guères. C'était bien vite fait de leur vider les mains. Ils regardaient alors toutes ces étrangères, Cet or, ces voluptés, ces belles passagères, Tout ce monde enchanté de la saison des bains, Qui s'en va sans poser le pied sur les chemins. Ils couraient, ils partaient, tout ivres de lumière, Et la nuit sur leurs yeux posait son noir bandeau. Ces mains vides, ces mains qui labouraient la terre, Il fallait les étendre, en rentrant au hameau, Pour trouver à tâtons les murs de la chaumière, L'aïeule au coin du feu, les enfants au berceau ! O toi, Père immortel, dont le Fils s'est fait homme, Si jamais ton jour vient, Dieu juste, ô Dieu vengeur !... J'oublie à tout moment que je suis gentilhomme. Revenons à mon fait : tout chemin mène à Rome. Ces pauvres paysans (pardonne-moi, lecteur), Ces pauvres paysans, je les ai sur le coeur.

Me voici donc à Bade ; et vous pensez, sans doute, Puisque j'ai commencé par vous parler du jeu, Que j'eus pour premier soin d'y perdre quelque peu. Vous ne vous trompez pas, je vous en fais l'aveu. De même que, pour mettre une armée en déroute, Il ne faut qu'un poltron pour lui montrer la route, De même, dans ma bourse, il ne faut qu'un écu Qui tourne les talons, et le reste est perdu. Tout ce que je possède a quelque ressemblance Aux moutons de Panurge ; au premier qui commence, Voilà Panurge à sec et son troupeau tondu.

Hélas ! le premier pas se fait sans qu'on y pense. Ma poche est comme une île escarpée et sans bords, On n'y saurait rentrer quand on en est dehors. Au moindre fil cassé, l'écheveau se dévide :

Entraînement funeste et d'autant plus perfide Que j'eus de tous les temps la sainte horreur du vide, Et qu'après le combat je rêve à tous mes morts. Un soir, venant de perdre une bataille honnête, Ne possédant plus rien qu'un grand mal à la tête, Je regardais le ciel, étendu sur un banc, Et songeais, dans mon âme, aux héros d'Ossian. Je pensai tout à coup à faire une conquête ; Il tressaillit en moi des phrases de roman. Il ne faudrait pourtant, me disais-je à moi-même, Qu'une permission de Notre-Seigneur Dieu, Pour qu'il vienne à passer quelque femme en ce lieu. Les bosquets sont déserts ; la chaleur est extrême ; Les vents sont à l'amour ; l'horizon est en feu; Toute femme ce soir doit désirer qu'on l'aime. S'il venait à passer, sous ces grands marronniers, Quelque alerte beauté de l'école flamande, Une ronde fillette échappée à Téniers, Ou quelque ange pensif de candeur allemande; Une vierge en or fin d'un livre de légende, Dans un flot de velours tramant ses petits pieds ; Elle viendrait par là, de cette sombre allée, Marchant à pas de biche, avec un air boudeur, Ecoutant murmurer le vent dans la feuillée, De paresse amoureuse et de langueur voilée, Dans ses doigts inquiets tourmentant une fleur, Le printemps sur la joue, et le ciel dans le coeur. Elle s'arrêterait là-bas, sous la tonnelle.

Je ne lui dirais rien, j'irais tout simplement Me mettre à deux genoux par terre devant elle, Regarder dans ses yeux l'azur du firmament, Et pour toute faveur la prier seulement De se laisser aimer d'une amour immortelle.

Comme j'en étais là de mon raisonnement, Enfoncé jusqu'au cou dans cette rêverie, Une bonne passa, qui tenait un enfant.

Je crus m'apercevoir que le pauvre innocent Avait dans ses grands yeux quelque mélancolie. Ayant toujours aimé cet âge à la folie, Et ne pouvant souffrir de le voir maltraité, Je fus à la rencontre, et m'enquis de la bonne Quel motif de colère ou de sévérité Avait du chérubin dérobé la gaieté.

« Quoi qu'il ait fait, d'abord, je veux qu'on lui pardonne, Lui dis-je, et ce qu'il veut, je veux qu'on le lui donne. » (C'est mon opinion de gâter les enfants.) Le marmot là-dessus m'accueillant d'un sourire, D'abord à me répondre hésita quelque temps ; Puis il tendit la main et finit par me dire « Qu'il n'avait pas de quoi donner aux mendiants ». Le ton dont il le dit, je ne peux pas l'écrire. Mais vous savez, lecteur, que j'étais ruiné ; J'avais encor, je crois, deux écus dans ma bourse ; C'était, en vérité, mon unique ressource, La seule goutte d'eau qui restât dans la source, Le seul verre de vin pour mon prochain dîné ; Je les tirai bien vite, et je les lui donnai. Il les prit sans façon, et s'en fut de la sorte. A quelques jours de là, comme j'étais au lit, La Fortune, en passant, vint frapper à ma porte. Je reçus de Paris une somme assez forte, Et très heureusement il me vint à l'esprit De payer l'hôtelier qui m'avait fait crédit. Mon marmot cependant se trouvait une fille, Anglaise de naissance et de bonne famille.

Or, la veille du jour fixé pour mon départ, Je vins à rencontrer sa mère par hasard.

C'était au bal. — Au bal il faut bien qu'on babille : Je fis donc pour le mieux mon métier de bavard. Une goutte de lait dans la plaine éthérée Tomba, dit-on, jadis du haut du firmament.

La Nuit, qui sur son char passait en ce moment, Vit ce pâle sillon sur sa mer azurée, Et, secouant les plis de sa robe nacrée, Fit au ruisseau céleste un lit de diamant.

Les Grecs, enfants gâtés des Filles de Mémoire, De miel et d'ambroisie ont doré cette histoire ; Mais j'en veux dire un point qui fut ignoré d'eux : C'est que, lorsque Junon vit son beau sein d'ivoire En un fleuve de lait changer ainsi les cieux, Elle eut peur tout à coup du souverain des dieux. Elle voulut poser ses mains sur sa poitrine ; Et, sentant ruisseler sa mamelle divine, Pour épargner l'Olympe, elle se détourna ; Le soleil était loin, la terre était voisine ; Sur notre pauvre argile une goutte en tomba ; Tout ce que nous aimons nous est venu de là.

C'était un bel enfant que cette jeune mère ; Un véritable enfant, — et la riche Angleterre Plus d'une fois dans l'eau jettera son filet Avant d'y retrouver une perle aussi chère ; En vérité, lecteur, pour faire son portrait, Je ne puis mieux trouver qu'une goutte de lait. Jamais le voile blanc de la mélancolie Ne fut plus transparent sur un sang plus vermeil. Je m'assis auprès d'elle et parlai d'Italie, Car elle connaissait le pays sans pareil.

Elle en venait, hélas ! à sa froide patrie Rapportant dans son coeur un rayon de soleil. Nous causâmes longtemps, elle était simple et bonne. Ne sachant pas le mal, elle faisait le bien ; Des richesses du coeur elle me fit l'aumône ; Et, tout en écoutant comme le coeur se donne, Sans oser y penser, je lui donnai le mien ; Elle emporta ma vie et n'en sut jamais rien.

Le soir, en revenant, après la contredanse, Je lui donnai le bras, nous entrâmes au jeu ; Car on ne peut sortir autrement de ce lieu.

« Vous partez, me dit-elle, et vous allez, je pense, D'ici jusque chez vous faire quelque dépense ; Pour votre dernier jour il faut jouer un peu. » Elle me fit asseoir avec un doux sourire.

Je ne sais quel caprice alors la conseilla ; Elle étendit la main et me dit : « Jouez là. » Par cet ange aux yeux bleus je me laissai conduire, Et je n'ai pas besoin, mon ami, de vous dire Qu'avec quelques louis mon numéro gagna. Nous jouâmes ainsi pendant une heure entière, Et je vis devant moi tomber tout un trésor ; Si c'était rouge ou noir, je ne m'en souviens guère ; Si c'était dix ou vingt, je n'en sais rien encor ; Je partais pour la France, elle pour l'Angleterre, Et je sortis de là les deux mains pleines d'or. Quand je rentrai chez moi, je vis cette richesse. Je me souvins alors de ce jour de détresse Où j'avais à l'enfant donné mes deux écus.

C'était par charité : je les croyais perdus.

De Celui qui voit tout je compris la sagesse : La mère, ce soir-là, me les avait rendus.

Lecteur, si je n'ai pas la mémoire égarée, Je t'ai promis, je crois, en commençant ceci, Une bonne fortune : elle finit ainsi.

Mon bonheur, tu le vois, vécut unesoirée ; J'en connais cependant de plus longue durée Que je ne voudrais pas changer pour celui-ci.

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