‹ Poésies de Alfred de MussetChapitre 9 sur 11 · ADIEU, SUZON · texte numérisé non relu

ADIEU, SUZON

CHANSON ADIEU, Suzon, ma rose blonde,

Qui m'as aimé pendant huit jours ; Les plus courts plaisirs de ce monde Souvent font les meilleurs amours.

Sais-je, au moment où je te quitte, Où m'entraîne mon astre errant ?

Je m'en vais pourtant, ma petite,

Bien loin, bien vite,

Toujours courant.

Je pars, et sur ma lèvre ardente Brûle encor ton dernier baiser.

Entre mes bras, chère imprudente, Ton beau front vient de reposer.

Sens-tu mon coeur, comme il palpite ? Le tien, comme il battait gaiement !

Je m'en vais pourtant, ma petite,

Bien loin, bien vite,

Toujours t'aimant.

Paf ! c'est mon cheval qu'on apprête.

Enfant, que ne puis-je en chemin Emporter ta mauvaise tête, Qui m'a tout embaumé la main !

Tu souris, petite hypocrite, Comme la nymphe, en t'enfuyant.

Je m'en vais pourtant, ma petite,

Bien loin, bien vite,

Tout en riant.

Que de tristesse et que de charmes, Tendre enfant, dans tes doux adieux!

Tout m'enivre, jusqu'à tes larmes, Lorsque ton coeur est dans tes yeux.

A vivre ton regard m'invite ; Il me consolerait mourant.

Je m'en vais pourtant, ma petite,

Bien loin, bien vite,

Tout en pleurant. Que notre amour, si tu m'oublies, Suzon, dure encore un moment; Comme un bouquet de fleurs pâlies, Cache-le dans ton sein charmant !

Adieu ; le bonheur reste au gîte ; Le souvenir part avec moi :

Je l'emporterai, ma petite,

Bien loin, bien vite,

Toujours à toi.

SOUVENIR J'ESPÉRAIS bien pleurer, mais je croyais souffrir

En osant te revoir, place à jamais sacrée, O la plus chère tombe et la plus ignorée

Où dorme un souvenir !

Que redoutiez-vous donc de cette solitude, Et pourquoi, mes amis, me preniez-vous la main, Alors qu'une si douce et si vieille habitude

Me montrait ce chemin ?

Les voilà, ces coteaux, ces bruyères fleuries, Et ces pas argentins sur le sable muet, Ces sentiers amoureux, remplis de causeries,

Où son bras m'enlaçait. Les voilà, ces sapins à la sombre verdure, Cette gorge profonde aux nonchalants détours, Ces sauvages amis dont l'antique murmure

A bercé mes beaux jours.

Les voilà, ces buissons où toute ma jeunesse, Comme un essaim d'oiseaux, chante au bruit de mes pas : Lieux charmants, beau désert où passa ma maîtresse,

Ne m'attendiez-vous pas ?

Ah ! laissez-les couler, elles me sont bien chères, Ces larmes que soulève un coeur encor blessé ! Ne les essuyez pas, laissez sur mes paupières

Ce voile du passé !

Je ne viens point jeter un regret inutile Dans l'écho de ces bois témoins de mon bonheur. Fière est cette forêt dans sa beauté tranquille,

Et fier aussi mon coeur.

Que celui-là se livre à des plaintes amères, Qui s'agenouille et prie au tombeau d'un ami. Tout respire en ces lieux ; les fleurs des cimetières

Ne poussent point ici. Voyez ! la lune monte à travers ces ombrages. Ton regard tremble encor, belle reine des nuits ; Mais du sombre horizon déjà tu te dégages,

Et tu t'épanouis.

Ainsi de cette terre, humide encor de pluie, Sortent sous tes rayons tous les parfums du jour ; Aussi calme, aussi pur, de mon âme attendrie

Sort mon ancien amour.

Que sont-ils devenus, les chagrins de ma vie ? Tout ce qui m'a fait vieux est bien loin maintenant, Et rien qu'en regardant cette vallée amie,

Je redeviens enfant.

O puissance du temps ! ô légères années !

Vous emportez nos pleurs, nos cris et nos regrets ; Mais la pitié vous prend, et sur nos fleurs fanées

Vous ne marchez jamais.

Tout mon coeur te bénit, bonté consolatrice ! Je n'aurais jamais cru que l'on pût tant souffrir D'une telle blessure, et que sa cicatrice

Fût si douce à sentir. Loin de moi les vains mots, les frivoles pensées, Des vulgaires douleurs linceul accoutumé, Que viennent étaler sur leurs amours passées

Ceux qui n'ont point aimé !

Dante, pourquoi dis-tu qu'il n'est pire misère Qu'un souvenir heureux dans les jours de douleur ? Quel chagrin t'a dicté cette parole amère,

Cette offense au malheur ?

En est-il donc moins vrai que la lumière existe, Et faut-il l'oublier du moment qu'il fait nuit ? Est-ce bien toi, grande âme immortellement triste,

Est-ce toi qui l'as dit ?

Non, par ce pur flambeau dont la splendeur m'éclaire, Ce blasphème vanté ne vient pas de ton coeur. Un souvenir heureux est peut-être sur terre

Plus vrai que le bonheur.

Eh quoi ! l'infortuné qui trouve une étincelle Dans la cendre brûlante où dorment ses ennuis, Qui saisit cette flamme et qui fixe sur elle

Ses regards éblouis ; Dans ce passé perdu quand son âme se noie, Sur ce miroir brisé lorsqu'il rêve en pleurant, Tu lui dis qu'il se trompe, et que sa faible joie

N'est qu'un affreux tourment !

Et c'est à ta Françoise, à ton ange de gloire, Que tu pouvais donner ces mots à prononcer, Elle qui s'interrompt, pour conter son histoire,

D'un éternel baiser !

Qu'est-ce donc, juste Dieu, que la pensée humaine, Et qui pourra jamais aimer la vérité, S'il n'est joie ou douleur si juste et si certaine

Dont quelqu'un n'ait douté ?

Comment vivez-vous donc, étranges créatures ? Vous riez, vous chantez, vous marchez à grands pas : Le ciel et sa beauté, le monde et ses souillures

Ne vous dérangent pas.

Mais lorsque par hasard le destin vous ramène Vers quelque monument d'un amour oublié, Ce caillou vous arrête et cela vous fait peine

Qu'il vous heurte le pié. Et vous criez alors que la vie est un songe, Vous vous tordez les bras comme en vous réveillant, Et vous trouvez fâcheux qu'un si joyeux mensonge

Ne dure qu'un instant.

Malheureux ! cet instant où votre âme engourdie A secoué les fers qu'elle traîne ici-bas, Ce fugitif instant fut toute votre vie :

Ne le regrettez pas !

Regrettez la torpeur qui vous cloue à la terre, Vos agitations dans la fange et le sang, Vos nuits sans espérance et vos jours sans lumière :

C'est là qu'est le néant !

Mais que vous revient-il de vos froides doctrines ? Que demandent au ciel ces regrets inconstants Que vous allez semant sur vos propres ruines

A chaque pas du Temps ?

Oui, sans doute, tout meurt ; ce monde est un grand rêve, Et le peu de bonheur qui nous vient en chemin, Nous n'avons pas plus tôt ce roseau dans la main

Que le vent nous l'enlève. Oui, les premiers baisers, oui, les premiers serments Que deux êtres mortels échangèrent sur terre, Ce fut au pied d'un arbre effeuillé par les vents

Sur un roc en poussière.

Ils prirent à témoin de leur joie éphémère Un ciel toujours voilé qui change à tout moment, Et des astres sans nom que leur propre lumière

Dévore incessamment.

Tout mourait autour d'eux, l'oiseau dans le feuillage, La fleur entre leurs mains, l'insecte sous leurs piés, La source desséchée où vacillait l'image

De leurs traits oubliés ; Et sur tous ces débris joignant leurs mains d'argile, Etourdis des éclairs d'un instant de plaisir, Ils croyaient échapper à cet Etre immobile

Qui regarde mourir!

— Insensés ! dit le sage. — Heureux ! dit le poète. Et quels tristes amours as-tu donc dans le coeur, Si le bruit du torrent te trouble et t'inquiète,

Si le vent te fait peur ? J'ai vu sous le soleil tomber bien d'autres choses Que les feuilles des bois et l'écume des eaux, Bien d'autres s'en aller que le parfum des roses

Et le chant des oiseaux.

Mes yeux ont contemplé des objets plus funèbres Que Juliette morte au fond de son tombeau, Plus affreux que le toast à l'ange des ténèbres,

Porté par Roméo.

J'ai vu ma seule amie, à jamais la plus chère, Devenue elle-même un sépulcre blanchi, Une tombe vivante où flottait la poussière

De notre mort chéri, De notre pauvre amour que, dans la nuit profonde, Nous avions sur nos coeurs si doucement bercé ! C'était plus qu'une vie, hélas ! c'était un monde

Qui s'était effacé !

Oui, jeune et belle encor, plus belle, osait-on dire, Je l'ai vue, et ses yeux brillaient comme autrefois. Ses lèvres s'entr'ouvraient, et c'était un sourire,

Et c'était une voix ; Mais non plus cette voix, non plus ce doux langage, Ces regards adorés dans les miens confondus ; Mon coeur, encor plein d'elle, errait sur son visage,

Et ne la trouvait plus.

Et pourtant j'aurais pu marcher alors vers elle, Entourer de mes bras ce sein vide et glacé, Et j'aurais pu crier : « Qu'as-tu fait, infidèle,

Qu'as-tu fait du passé ? »

Mais non : il me semblait qu'une femme inconnue Avait pris par hasard cette voix et ces yeux ; Et je laissai passer cette froide statue

En regardant les cieux.

Eh bien ! ce fut sans doute une horrible misère Que ce riant adieu d'un être inanimé, Eh bien ! qu'importe encore ? O nature ! ô ma mère !

En ai-je moins aimé ?

La foudre maintenant peut tomber sur ma tête, Jamais ce souvenir ne peut m'être arraché ; Comme le matelot brisé par la tempête,

Je m'y tiens attaché. Je ne veux rien savoir, ni si les champs fleurissent, Ni ce qu'il adviendra du simulacre humain, Ni si ces vastes cieux éclaireront demain

Ce qu'ils ensevelissent.

Je me dis seulement : « A cette heure, en ce lieu, Un jour je fus aimé, j'aimais, elle était belle. » J'enfouis ce trésor dans mon âme immortelle,

Et je l'emporte à Dieu !

MIMI PINSON MIMI Pinson est une blonde,

Une blonde que l'on connaît.

Elle n'a qu'une robe au monde,

Landerirette !

Et qu'un bonnet.

Le Grand-Turc en a davantage.

Dieu voulut de cette façon

La rendre sage.

On ne peut pas la mettre en gage, La robe de Mimi Pinson.

Mimi Pinson porte une rose, Une rose blanche au côté.

Cette fleur dans son coeur éclose,

Landerirette !

C'est la gaieté.

Quand un bon souper la réveille, Elle fait sortir la chanson

De la bouteille.

Parfois il penche sur l'oreille, Le bonnet de Mimi Pinson.

Elle a les yeux et la main prestes.

Les carabins, matin et soir, Usent les manches de leurs vestes,

Landerirette !

A son comptoir.

Quoique sans maltraiter personne, Mimi leur fait mieux la leçon

Qu'à la Sorbonne.

Il ne faut pas qu'on la chiffonne, La robe de Mimi Pinson.

Mimi Pinson peut rester fille, Si Dieu le veut, c'est dans son droit.

Elle aura toujours son aiguille,

Landerirette !

Au bout du doigt.

Pour entreprendre sa conquête, Ce n'est pas tout qu'un beau garçon :

Faut être honnête ; Car il n'est pas loin de sa tête, Le bonnet de Mimi Pinson.

D'un gros bouquet de fleurs d'orange Si l'amour veut la couronner, Elle a quelque chose en échange,

Landerirette !

A lui donner.

Ce n'est pas, on se l'imagine, Un manteau sur un écusson

Fourré d'hermine ; C'est l'étui d'une perle fine, La robe de Mimi Pinson.

Mimi n'a pas l'âme vulgaire, Mais son coeur est républicain :

Aux trois jours elle a fait la guerre,

Landerirette !

En casaquin.

A défaut d'une hallebarde, On l'a vue avec son poinçon

Monter la garde.

Heureux qui mettra la cocarde Au bonnet de Mimi Pinson !

LE RHIN ALLEMAND NOUS l'avons eu, votre Rhin allemand :

Il a tenu dans notre verre.

Un couplet qu'on s'en va chantant

Efface-t-il la trace altière Du pied de nos chevaux marqué dans votre sang ? Nous l'avons eu, votre Rhin allemand.

Son sein porte une plaie ouverte,

Du jour où Condé triomphant

A déchiré sa robe verte.

Où le père a passé, passera bien l'enfant.

Nous l'avons eu, votre Rhin allemand.

Que faisaient vos vertus germaines,

Quand notre César tout-puissant

De son ombre couvrait vos plaines ?

Où donc est-il tombé, ce dernier ossement ?

Nous l'avons eu, votre Rhin allemand.

Si vous oubliez votre histoire,

Vos jeunes filles, sûrement,

Ont mieux gardé notre mémoire :

Elles nous ont versé votre petit vin blanc.

S'il est à vous, votre Rhin allemand,

Lavez-y donc votre livrée;

Mais parlez-en moins fièrement.

Combien, au jour de la curée, Etiez-vous de corbeaux contre l'aigle expirant ? Qu'il coule en paix, votre Rhin allemand ;

Que vos cathédrales gothiques

S'y reflètent modestement ;

Mais craignez que vos airs bachiques Ne réveillent les morts de leur repos sanglant.

SUR LA PARESSE OUI, j'écris rarement et me plais de le faire :

Non pas que la paresse en moi soit ordinaire ; Mais sitôt que je prends la plume à ce dessein, Je crois prendre en galère une rame à la main. » Qui croyez-vous, mon cher, qui parle de la sorte ? « C'est Alfred, direz-vous, ou le diable m'emporte ! » Non, ami. Plût à Dieu que j'eusse dit si bien Et si net et si court pourquoi je ne dis rien ! L'esprit mâle et hautain dont la sobre pensée Fut dans ces rudes vers librement cadencée (Otez votre chapeau), c'est Mathurin Régnier, De l'immortel Molière immortel devancier ; Qui ploya notre langue, et dans sa cire molle Sut pétrir et dresser la romaine hyperbole ; Premier maître jadis sous lequel j'écrivis, Alors que du voisin je prenais les avis, Et qui me fut montré, dans l'âge où tout s'ignore, Par de plus fiers que moi, qui l'imitent encore ; Mais la cause était bonne et, quel qu'en soit l'effet, Quiconque m'a fait voir cette route a bien fait. Or je me demandais hier dans la solitude :

« Ce coeur sans peur, sans gêne et sans inquiétude, Qui vécut et mourut dans un si brave ennui, S'il se taisait jadis, qu'eût-il fait aujourd'hui ? » Alors à mon esprit se présentaient en hâte Nos vices, nos travers, et toute cette pâte Dont il aurait su faire un plat de son métier A nous désopiler pendant un siècle entier :

D'abord le grand fléau qui nous rend tous malades, Le seigneur Journalisme et ses pantalonnades, Ce droit quotidien qu'un sot a de berner Trois ou quatre milliers de sots, à déjeuner ; Le règne du papier, l'abus de l'écriture, Qui d'un plat feuilleton fait une dictature, Tonneau d'encre bourbeux par Fréron défoncé, Dont, jusque sur le trône, on est éclaboussé ; En second lien nos moeurs, qui se croient plus sévères, Parce que nous cachons et nous rinçons nos verres, Quand nous avons commis dans quelque coin honteux Ces éternels péchés dont pouffaient nos aïeux ; Puis nos discours pompeux, nos fleurs de bavardage, L'esprit européen de nos coqs de village, Ce bel art si choisi d'offenser poliment, Et de se souffleter parlementairement ; Puis nos livres mort-nés, nos poussives chimères, Pâture des portiers; et ces pauvres commères, Qui, par besoin d'amants ou faute de maris, Font du moins leur besogne en pondant leurs écrits; Ensuite un mal profond, la croyance envolée, La prière inquiète, errante et désolée, Et, pour qui joint les mains, pour qui lève les yeux, Une croix en poussière et le désert aux cieux ; Ensuite, un mal honteux, le bruit de la monnaie, La jouissance brute et qui croit être vraie, La mangeaille, le vin, l'égoïsme hébété, Qui se berce en ronflant dans sa brutalité ; Puis un tyran moderne, une peste nouvelle, La médiocrité, qui ne comprend rien qu'elle, Qui, pour chauffer la cuve où son fer fume et bout, Y jetterait le bronze où César est debout, Instinct de la basoche, odeur d'épicerie, Qui fait lever le coeur à la mère patrie, Capable, avec le temps, de la déshonorer, Si sa fierté native en pouvait s'altérer ; Ensuite un tort léger, tant il est ridicule, Et qui ne vaut pas même un revers de férule, Les lamentations des chercheurs d'avenir, Ceux qui disent : « Ma soeur, ne vois-tu rien venir ? » Puis un mal dangereux qui touche à tous les crimes, La sourde ambition de ces tristes maximes Qui ne sont même pas de vieilles vérités, Et qu'on vient nous donner comme des nouveautés ; Vieux galons de Rousseau, défroque de Voltaire, Carmagnole en haillons volée à Robespierre, Charmante garde-robe où sont emmaillotés Du peuple souverain les courtisans crottés ; Puis enfin, tout au bas, la dernière de toutes, La fièvre de ces fous qui s'en vont par les routes Arracher la charrue aux mains du laboureur, Dans l'atelier désert corrompre le malheur, Au nom d'un Dieu de paix qui nous prescrit l'aumône Traîner au carrefour le pauvre qui frissonne, D'un fer rouillé de sang armer sa maigre main, Et se sauver dans l'ombre en poussant l'assassin. Qu'aurait dit à cela ce grand traîneur d'épée, Ce flâneur « qui prenait les vers à la pipée » ? Si dans ce gouffre obscur son regard eût plongé, Sous quel étrange aspect l'eût-il envisagé ?

Quelle affreuse tristesse ou quel rire homérique Eût ouvert ou serré ce coeur mélancolique ?

Se fût-il contenté de nous prendre en pitié, De consoler sa vie avec quelque amitié, Et de laisser la foule étourdir ses oreilles, Comme un berger qui dort au milieu des abeilles ? Ou bien, le coeur ému d'un mépris généreux, Aurait-il là-dessus versé, comme un vin vieux, Ses hardis hiatus, flot jailli du Parnasse, Où Despréaux mêla sa tisane à la glace ?

Certes, s'il eût parlé, ses robustes gros mots Auraient de pied en cap ébouriffé les sots :

Qu'il se fût abattu sur une telle proie, L'ombre de Juvénal en eût frémi de joie, Et sur ce noir torrent qui mène tout à rien Quelques mots flotteraient, dits pour les gens de bien. Franchise du vieux temps, muse de la patrie, Où sont ta verte allure et ta sauvagerie ?

Comme ils tressailleraient, les paternels tombeaux, Si ta voix douce et rude en frappait les échos ! Comme elles tomberaient, nos gloires mendiées, De patois étrangers nos muses barbouillées, Devant toi qui puisas ton immortalité Dans ta beauté féconde et dans ta liberté !

Avec quelle rougeur et quel piteux visage Notre bégueulerie entendrait ton langage, Toi qu'un juron gaulois n'a jamais fait bouder, Et qui, ne craignant rien, ne sais rien marchander ! Quel régiment de fous, que de marionnettes, Quel troupeau de mulets dandinant leurs sonnettes, Quelle procession de pantins désolés, Passeraient devant nous, par ta voix appelés ! Et quel plaisir de voir, sans masque ni lisières, A travers le chaos de nos folles misères, Courir en souriant tes beaux vers ingénus, Tantôt légers, tantôt boiteux, toujours pieds nus ! Gaieté, génie heureux qui fus jadis le nôtre, Rire dont on riait d'un bout du monde à l'autre, Esprit de nos aïeux, qui te réjouissais Dans l'éternel bon sens, lequel est né Français, Fleurs de notre pays, qu'êtes-vous devenues ? L'aigle s'est-il lassé de planer dans les nues, Et de tenir toujours son regard arrêté Sur l'astre tout-puissant d'où jaillit la clarté ? Voilà donc, l'autre soir, quelle était ma pensée, Et plus je m'y tenais la cervelle enfoncée, Moins je m'imaginais que le vieux Mathurin Eût montré, de ce temps, ni gaieté ni chagrin. « Eh quoi ! me direz-vous, il nous eût laissés faire, Lui qu'un mauvais dîner pouvait mettre en colère! Lui qui s'effarouchait, grand enfant sans raison, D'une femme infidèle et d'une trahison !

Lui qui se redressait, comme un serpent dans l'herbe, Pour une balourdise échappée à Malherbe, Et qui poussa l'oubli de tout respect humain Jusqu'à daigner rosser Berthelot de sa main ! » Oui, mon cher, ce même homme, et par la raison même Que son coeur débordant poussait tout à l'extrême, Et qu'au moindre sujet qui venait l'animer, Sachant si bien haïr, il savait tant aimer, Il eût trouvé ce siècle indigne de satire, Trop vain pour en pleurer, trop triste pour en rire, Et, quel qu'en fût son rêve, il l'eût voulu garder. Il n'est que trop facile, à qui sait regarder, De comprendre pourquoi tout est malade en France ; Le mal des gens d'esprit, c'est leur indifférence ; Celui des gens de coeur, leur inutilité.

Mais à quoi bon venir prêcher la vérité, Et devant les badauds étaler sa faconde, Pour répéter en vers ce que dit tout le monde ? Sur notre état présent qui s'abuse aujourd'hui ? Comme dit Figaro, qui trompe-t-on ici ?

D'ailleurs, est-ce un plaisir d'exprimer sa pensée ? L'hirondelle s'envole, un goujat l'a blessée ; Elle tombe, palpite et meurt, et le passant Aperçoit par hasard son pied taché de sang.

Hélas ! pensée écrite, hirondelle envolée !

Dieu sait par quel chemin elle s'en est allée, Et quelle main la tue au sortir de son nid !

Non, j'en suis convaincu, Mathurin n'eût rien dit. Ce n'est pas, en parlant, qu'il en eût craint la suite ; Sa tête allait bon train, son coeur encor plus vite, Et de lui dire non à ce qu'il avait vu Un journaliste même eût été mal venu.

Il n'eût pas craint non plus que sa faveur trahie Eût fait au cardinal rayer son abbaye; Des compliments de cour et des canonicats, Si ce n'est pour l'argent, il n'en fit pas grand cas. Encor moins eût-il craint qu'on fût venu lui dire : « Et vous, d'où venez-vous pour faire une satire ? De quel droit parlez-vous, n'ayant jamais rien fait Que d'aller chez Margot, sortant du cabaret ? » Car il eût répondu : « N'en soyez point en peine ; Plus que votre bon sens ma déraison est saine ; Chancelant que je suis de ce jus du caveau, Plus honnête est mon coeur et plus franc mon cerveau Que vos grands airs chantés d'un ton de Jérémie. » A la barbe du siècle il eût aimé sa mie, Et qui l'eût abordé n'aurait eu pour tout prix Que beaucoup de silence et qu'un peu de mépris. Ami, vous qui voyez vivre, et qui savez comme, Vous dont l'habileté fut d'être un honnête homme, A vous s'en vont ces vers au hasard ébauchés, Qui vaudraient encor moins s'ils étaient plus cherchés. Mais vous me reprochez sans cesse mon silence ; C'est vrai : l'ennui m'a pris de penser en cadence, Et c'est pourquoi, lisant ces vers d'un fainéant Qui n'a fait que trois pas, mais trois pas de géant, De vous les envoyer il m'a pris fantaisie, Afin que vous sachiez comment la poésie A vécu de tout temps, et que les paresseux Ont été quelquefois des gens aimés des dieux. Après cela, mon cher, je désire et j'espère (Pour finir à peu près par un vers de Molière) Que vous vous guérirez du soin que vous prenez De me venir toujours jeter ma lyre au nez.

CONSEILS A UNE PARISIENNE OUI, si j'étais femme aimable et jolie,

Je voudrais, Julie,

Faire comme vous ; Sans peur ni pitié, sans choix ni mystère,

A toute la terre

Faire les yeux doux.

Je voudrais n'avoir de soucis au monde

Que ma taille ronde,

Mes chiffons chéris, Et de pied en cap être la poupée

La mieux équipée

De Rome à Paris.

Je voudrais garder pour toute science

Cette insouciance

Qui vous va si bien ; Joindre, comme vous, à l'étourderie,

Cette rêverie

Qui ne pense à rien.

Je voudrais pour moi qu'il fût toujours fête,

Et tourner la tête

Aux plus orgueilleux ; Etre en même temps de glace et de flamme,

La haine dans l'âme,

L'amour dans les yeux.

Je détesterais, avant toute chose,

Ces vieux teints de rose

Qui font peur à voir.

Je rayonnerais, sous ma tresse brune,

Comme un clair de lune

En capuchon noir.

Car c'est si charmant et c'est si commode,

Ce masque à la mode,

Cet air de langueur !

Ah ! que la pâleur est d'un bel usage !

Jamais le visage

N'est trop loin du coeur. Je voudrais encore avoir vos caprices,

Vos soupirs novices,

Vos regards savants.

Je voudrais enfin, tant mon coeur vous aime,

Etre en tout vous-même...

Pour deux ou trois ans.

Il est un seul point, je vous le confesse,

Où votre sagesse

Me semble en défaut.

Vous n'osez pas être assez inhumaine.

Votre orgueil vous gêne ;

Pourtant il en faut.

Je ne voudrais pas, à la contredanse,

Sans quelque prudence

Livrer mon bras nu ; Puis, au cotillon, laisser ma main blanche

Traîner sur la manche

Du premier venu.

Si mon fin corset, si souple et si juste,

D'un bras trop robuste

Se sentait serré, J'aurais, je l'avoue, une peur mortelle

Qu'un bout de dentelle

N'en fût déchiré.

Chacun, en valsant, vient sur votre épaule

Réciter son rôle

D'amoureux transi ; Ma beauté, du moins, sinon ma pensée,

Serait offensée

D'être aimée ainsi.

Je ne voudrais pas, si j'étais Julie,

N'être que jolie

Avec ma beauté.

Jusqu'au bout des doigts je serais duchesse.

Comme ma richesse,

J'aurais ma fierté.

Voyez-vous, ma chère, au siècle où nous sommes,

La plupart des hommes

Sont très inconstants.

Sur deux amoureux pleins d'un zèle extrême,

La moitié vous aime

Pour passer le temps. Quand on est coquette, il faut être sage.

L'oiseau de passage

Qui vole à plein coeur Ne dort pas en l'air comme une hirondelle,

Et peut, d'un coup d'aile,

Briser une fleur.

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