‹ Poésies de André ChénierChapitre 294 sur 418 · LIVRE III. - FANNY · texte numérisé non relu

LIVRE III. - FANNY

Qu'on s'alarme pour elle ! Ah ! s'il était des cœurs, 15

Fanny, que ton éclat eût trouvés insensibles,

Ils ne resteraient point paisibles Près de ton front voilé de ces douces langueurs.

Oui, quoique meilleure et plus belle.

Toi-même cependant tu n'es qu'une mortelle ; 20

Je le vois. Mais, du ciel, toi, l'orgueil et l'amour, Tes beaux ans sont sacrés. Ton âme et ton visage

Sont des dieux la divine image ; Et le ciel s'applaudit de t'avoir mise au jour.

Le ciel t'a vue en tes prairies 25

Oublier tes loisirs, tes lentes rêveries ; Et tes dons et tes soins chercher les malheureux ; Tes délicates mains à leurs lèvres amères

Présenter des sucs salutaires, Ou presser d'un lin pur leurs membres douloureux. so

Souffrances que je leur envie !

Qu'ils eurent de bonheur de trembler pour leur vie, Puisqu'ils virent sur eux tes regrets caressants. Et leur toit rayonner de ta douce présence.

Et la bonté, la complaisance, 35

Attendrir tes discours, plus chers que tes présents !

Près de leur lit, dans leur chaumière, Ils crurent voir descendre un ange de lumière, \

Qui des ombres de mort dégageait leur flambeau;

V. 24. Cette pensée est trop familière aux poètes pour que nous en donnions des exemples. Nous ne citerons que Marot, Chants divers : Sur la maladie de s' amie :

Hélas (Seigneur)-! il semble, tant est belle, Que plaisir prins à la composer telle : Ne soufre pas advenir cest outrage, Que maladie eff^ace ton ouvrage.

Leurs cœurs étaient émus, comme, aux yeux de la Grèce, 40

La victime qu'une déesse Vint ravir à TAulide, à Caichas, au tombeau.

Ah ! si des douleurs étrangères D'une larme si noble humectent tes paupières Et te font des destins accuser la rigueur, 45

Ceux qui souffrent pour toi, tu les plaindras peut-^re ;

Et des douleurs que tu fais naître Ont-«lles moins le droit d'intéresser ton cœur?

Troie, antique honneur de l'Asie, Vit le prince expirant des guerriers de Mysie so

D'un vainqueur généreux éprouver les bienfaits. D'Achille désarmé la main amie et sûre

Toucha sa mortelle blessure.

Et soulagea les maux qu'elle-même avait faits.

A tous les instants rappelée, 55

Ta vue apaise ainsi l'âme qu'elle a troublée. Fanny, pour moi ta vue est la clarté des cieux;

y. 42. Iphigénic, au moment où Galchas, grand prêtre et ilevin de l'armée grecque, allait la frapper, fut soustraite à la mort par Diane, qui mit une biche à sa place et la transporta en Tauride ; voy. Euripide, Ij^hig. en Atil., 1540, eilphig. en Taur., 783.

V. 50. Télèpiie, fils d'Hercule, roi de Mysie, fut, à l'arrivée des Grecs, blessé par Achille, qui seul, selon la réponse de l'oracle, put guérir la blessure que sa lance avait faite. Cette histoire héroïque et fabuleuse se trouvait racontée, selon le témoignage de Proclus, dans les Chants cypriens. Cf. Hyginus, Fab., CI ; Schol., Arîst., Ntiées, 919. C'était le sujet d'une tragédie perdue d'Euripide. Properce, II, i, 63 :

Mysas et H;i?moniQ juvenis qua cuspide vulnus Senserat, hac ipsa cuspide sensit opem.

Ovide, Remède d'amour, 47 :

Vutnus in Herculeo quaî quondain fecerat hostc Vulneris auxilium Pclias hasta tulit.

Cf. Ovide, Tristes, I, i, 99; Plutarque, de Inim. utilU., VI.

Page 1