‹ Poésies de André ChénierChapitre 359 sur 418 · CHANT V · texte numérisé non relu

CHANT V

On vient la chercher... Elle marche au supplice... la tête penchétsur son sein ; pâle, mais tranquille comme l'innocence. Ses esclaves, sa sœur, son père... Les vieillards lui lancent des regards de vilo méchanceté satisfaite... Mais Joachim a trouvé ses richesses ; il revient avec des chameaux chargés de trésors... Les présents qu'il destine à sa femme... Il arrive... 11 voit une grande foule... Le premier qu'il interroge

voudrait pouvoir lui taire :

« Joachim ! une épouse, une épouse adultère ! . . . »

Joachim s'éloigne : « Malheureuse, dit-il,

Sans doute, son époux ne Taura pas aimée,

(1) Ici encore :

Et nous nous vengerons sur tout ce qui t*est cher.

(2) Une simple inversion donne ce vers *

C'est en les maudissant que je veux y mourir.

ne lui aura pas été fidèle, comme Joachtm à sa belle Suzanne . . Peut-être un autre époux aurait eu en elle une autre Suzanne... » 11 approche... U voit la belle innocente...; il tombe à terre, demimort, en s'écriant : « Ah! malheureux!... » On l'emporte. Elle le suit des yeux en disant :

(( Toi, Joachim, aussi tu me juges coupable? »

— (( Non, dit lajeune^sœur, non, peuple; on vous abuse...

Ce sont ces vieillards eux-mêmes qui ont voulu la séduire. » Ils r interrompent : « Peuple, nous vous Favons déjà dit... Nous sommes entrés dans la maison de Joachim (i)... — Pour nous informer de lui, ajoute le second vieillard. — Nous avons trouvé son épouse avec un jeune homme, reprend le premier... — Dans ses bras, ajoute le second. — Il nous a échappé, malgré nos efforts, dit le premier. — Des vieillards, reprend le second, ne peuvent lutter contre un jeune homme, ni vouloir séduire une femme... Suzanne est adultère !... et la loi que le Seigneur a donnée à Moïse sur l'ardent sommet du Sinaï... 0 Joachim! tu méritais une autre épouse!... » A ces mots, l'innocente condamnée tourna la tête vers les vieillards et les regarda. Ils voulurent la fixer (2), mais ils. ne le purent. Us détournèrent la tête l'un vers l'autre, de peur que le regard divin de cette chaste accusée n'arrachât leur âme de ses ténèbres, et ne la forçât à paraître sur leur visage... Le peuple environnait la jeune sœur... Les uns auraient voulu douter...; les autres admiraient le

[1] Daniel, xui, 56 : « Et dixerunt presbyleri : Gum deambularemus in pomario soli, ingressa est hacc cum duabus puellis : et clausit ostia pomarii, et dimisit a se puellas. Venitque ad eam adolescena, qui crat absconditus, et concubuit cum ea. Porro nos cum essemus in angulo pomarii , videntes iniquitatem, concurrimus ad cos, et vidimUs eos pariter commisceri. Et illum quidem non quivimus comprehendere, quia fortior nobis erat, et apertis ostiis exsilivit. Hanc autem cum apprehendissemus, interrogavimus, quisnam esset adolescens, et noluit indicare nobis : hujus rei testes sumus. Gredidit eis muUitudo, quasi senibus et judicibus po- |Kili, et coûderonaverunt eam |id mortem. »

(2) « Ils voulurent la fixer. » [Cette faute a été faite fréquemment et par de bons écrivains. Ainsi, J.-J. Rousseau a dit, dans une lettre à M. Hume : « Je m'aperçois qu'il me fixe... j'essayai de le fixer à mon tour... Où, grand Dieu ! ce bonhomme emprunte-t-il les yeux dont il fixe ses amis?.., » Boissonaiib.]

]jon naturel de cette enfant... ; d'autres, de la basse populace, disent que c'est signe qu'elle a un penchant à suivre Texemple de >uzanne... ; les autres s'indignaient qu'un si beau visage cachât uo cœur vicieux...

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