‹ Poésies de André ChénierChapitre 388 sur 418 · V. 31. Virgile, Gcorg., II · texte numérisé non relu

V. 31. Virgile, Gcorg., II

Hinc hellator eguus campo sese arduus iafert.

L*indomptable Garonne aux vagues insensées,

Le Rhône impétueux, fils des Alpes glacées,

La Seine au flot royal, la Loire clans son sein 35

Incertaine, et la Saône, et mille autres enfin

Qui nourrissent partout, sur tes nobles rivages.

Fleurs, moissons et vergers, et bois et pâturages.

Rampent aux pieds des murs d*opulentes cités.

Sous les arches de pierre à grand bruit emportés. 40

Dirai-je ces travaux, source de l'abondance. Ces ports, où des deux mers l'active bienfaisance Amène les tributs du rivage lointain Que visite Phœbus le soir ou le matin? . Dirai-je ces canaux, ces montagnes percées, 4S

De bassins en bassins ces ondes amassées Pour joindre au pied des monts Tune et l'autre Téthys ? Et ces vastes chemins en tous lieux départis, Où l'étranger, à l'aise achevant son voyage. Pense au nom des Trudaine et bénit leur ouvrage ? 50

Ton peuple industrieux est né pour les combats. Le glaive, le mousquet n'accablent point ses bras.

V. 33. a Vague» insensées, » Belle expression sans doute WaàéiiàQ Virgile, Égl., IX, 43 : ^1^

. . . . : . Insani ferlant sine littora fluctus.

V. 35. « La Ijoire incertaine, » dont le lit est incertain, toujours changeant. Ovide, Met. y VIII, 166, a dit du Méandre : « Incertas exercet aquas. » Y. 44. Éd. 1826 et 1839 :

Que visite Phébus le soir et le matin.

André parle des tributs que la mer amène du couchant et de Torient. Le matin et le soir sont pris par rapport à la France. Le rivage que Phœbus visite le matin est donc du côté opposé à celui qu'il visite le soir.

Y. 47. Catulle, XXXI, 3, a une expression semblable. Il appelle l'Adriatique et la Méditerranée : a Uterque Neptunus. »

V. 50. Trudaine, directeur des ponts et chaussées, sous Louis XV; c'était Taïeul des frères Trudaine, les amis de collège d'André.

Il s*élance aux assauts, et son fer intrépide

Chassa Timpie Anglais, usurpateur avide.

Le ciel les fit humains, hospitaliers et bons, 85

Amis des doux plaisirs, des festins, des chansons;

Mais, faibles opprimés, la tristesse inquiète

Glace ces chants joyeux sur leur bouche muette,

Pour les jeux, pour la danse appesantit leurs pas,

Renverse devant eux les tables des repas, 60

Flétrit de longs soucis, empreinte douloureuse.

Et leur front et leur âme. 0 France! trop heureuse,

Si tu voyais tes biens, si tu profitais mieux

Des dons que tu reçus de la bonté des cieux !

Vois le superbe Anglais, l'Anglais dont le courage 65

Ne s*est soumis qu'aux lois d'un sénat libre et sage.

Qui t'épie, et, dans l'Inde éclipsant ta splendeur,

Sur tes fautes sans nombre élève sa grandeur.

Il triomphe, il t'insulte. Oh ! combien tes collines

Tressailliraient de voir réparer tes ruines, 70

Et pour la liberté donneraient sans regrets.

Et leur vin, et leur huile, et leurs belles forêts !

J'ai vu dans tes hameaux la plaintive misère,

La mendicité blême et la douleur amère. .

Je t'ai vu dans tes biens, indigent laboureur, 75

D'un fisc avare et dur maudissant la rigueur,

Versant aux pieds des grands des larmes inutiles.

Tout trempé de sueurs pour toi-même infertiles.

Découragé de vivre, et plein d'un juste effroi

De mettre au jour des fils malheureux comme toi. m

Y. 50. André a dit de lui-même, Élég., II, m, 27 :

Jeune amant des festins, des vers, de la beauté.

V. 66. On voit qu'André Chénier avait écrit ce morceau avant d'aller en Angleterre ; il aura moins d'enthousiasme quand il y aura passé près de trois ans. Voy. Poésies diverses, YIII.

Tu vois sous les soldats les villes gémissantes ;

Corvée, impôts rongeurs, tributs, taxes posantes,

Le sel, fils de la terre, ou même Teau des mers.

Sources d'oppression et de fléaux divers ;

Vingt brigands, revêtus du nom sacré de prince, 85

S*unir à déchirer une triste province,

Et courir à Tenvi, de son sang altérés,

Se partager entre eux ses membres déchirés.

0 sainte Égalité ! dissipe nos ténèbres,

Renverse les verrous, les bastilles funèbres. uo

Le riche indifierent, dans un char promené;

De ces gouffres secrets partout environné.

Rit avec les bourreaux, s'il n'est bourreau lui-même ;

Près de ces noirs réduits de la misère extrême.

D'une maîtresse impure achète les transports, 95

Chante sur des tombeaux, et boit parmi des morts.

Malesherbes, Turgot, ô vous en qui la France

Vit luire, hélas ! en vain sa dernière espérance,

Ministres dont le cœur a connu la pitié,

Ministres dont le nom ne s'est point oublié ; loo

Ah ! si de telles mains, justement souveraines,

Toujours de cet empire avaient tenu les rênes,

L'équité clairvoyante aurait régné sur nous ;

Le faible aurait osé respirer près de vous ;

L'oppresseur, évitant d'armer d'injustes plaintes, ^o:;

Sinon quelque pudeur aurait eu quelques craintes ;

Le délateur impie, opprimé par la faim.

Serait mort dans l'opprobre, et tant d'hommes enfin,

A l'insu de nos lois, à l'insu du vulgaire.

Foudroyés sous les coups d'un pouvoir arbitraire, uo

V. 07. Malesherbes et Turgot se retirèrent du ministère en 1776; mais Malesherbes y rentra, pour quelques mois seulement, en 1787.

De cris non entendus, de funèbres sanglots, Ne feraient point gémir les voûtes des cachots.

Non, je ne veux plus vivre en ce séjour servile; J'irai, j'irai bien loin me chercher un asile, Un asile à ma vie en son paisible cours, i\b

Une tombe à ma cendre à la fin de mes jours, Où d'un grand au cœur dur l'opulence homicide Du sang d'un peuple entier ne sera point avide. Et ne me dira point, avec un rire affreux. Qu'ils se plaignent sans cesse et qu'ils sont trop heureux ; m Où, loin des ravisseurs, la main cultivatrice I Recueillera les dons d'une terre propice;

Où mon cœur, respirant sous un ciel étranger,

Ne verra plus des maux qu'il ne peut soulager ;

Où mes yeux, éloignés des publiques misères, 135

Ne verront plus partout les larmes de mes frères,

Et la pâle indigence à la mourante voix.

Et les crimes puissants qui font trembler les lois.

Toi donc. Équité sainte, ô toi, vierge adorée.

De nos tristes climats pour longtemps ignorée, iso

Daigne du haut des cieux goûter le libre encens

D'une lyre au cœur chaste, aux transports innocents.

Qui ne saura jamais, par des vœux mercenaires,

V. 114. Notons encore ici le mouvement poétique imité de Virgile, et que déjà nous avons fait remarquer dans les Élégies, II, xiu, 75, et dans VArt d'aimer, XII, 22.

V. 128. Vers admirable, bien supérieur, dans la forme et dans la pensée, aux vers célèbres de Gilbert, Apol. :

Obscur, on l'eût flétri d'une mort légitime ; Il est puissant, les lois ont ignoré son crime.

V. 130. « Ignorée, » éloignée, comme ignolus en latin. V. 133 et 134. Éd. 1839 :

Qui ne saura jamais, par des vœux arbitraires. Flatter à prix d'argent des faveurs mercenaires.

Relire la vingt et unième élégie du livre I.

Flatter à prix d'argent des faveurs arbitraires,

Mais qui rendra toujours, par amour et par choix, iss

Un noble et pur hommage aux appuis de tes lois.

De Yoeux pour les humains tous ses chants retentissent ;

La vérité Tenflamme, et ses cordes frémissent

Quand Tair qui Tenvironne auprès d'elle a porté

Le doux nom des vertus et de la liberté. 140

Terre, terre chérie

Que la liberté sainte appelle sa patrie;

Père du grand sénat, ô sénat de Romans,

Qui de la liberté jetas les fondements ;

Romans, berceau des lois, vous, Grenoble et Valence,

Vienne, toutes enfin, monts sacrés d'oîi la France

Vit naître le soleil avec la liberté !

Un jour le voyageur par le Rhône emporté,

Arrêtant l'aviron dans la main de son guide,

En silence et debout sur sa barque rapide, lo

Fixant vers l'orient un œil religieux,

Contemplera longtemps ces sommets glorieux ;

Car son vieux père, ému de transports magnanimes.

Lui dira : « Vois, mon fils, vois ces augustes cimes. »

Au bord du Rhône, le 7 juillet 1790.

II. — Y. 3. En 1788, ce fut à Vizille d'abord, et ensuite à Romans, que se tinrent les états du Daupbiné, célèbres dans l'histoire de la Révolution française.

y. 4. C'est ce que Pindare dit d'Atliènes, dans un fragment que Plutarque, Desa'a num. vind., VI, applique aux premières victoires remportées sur les Perses :

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