KAÏS
Je suis chère à Dian^ ; elle me favorise.
DAPHNIS
Vénus a des liens qu'aucun pouvoir ne brise.
NAÏS
Diane saura bien me les faire éviter.
Berger, retiens ta main,... berger, crains ma colère.
Quoi ! tu veux luir l'amour ! l'amour, à qui jamais is
Le cœur d'une beauté ne pourra se soustraire ?
MAÏS
Oui, je veux le braver. Ah !... si je te suis chère... Berger, retiens ta main,... laisse mon voile en paix.
DAPHNIS
Toi-même, hélas ! bientôt livreras ces attraits
A quelque autre berger bien moins digne de plaire. so
NAIS
Beaucoup m'ont demandée, et leurs désirs confus N'obtinrent, avant toi, qu'un refus pour salaire.
V. 21. Diane était la déesse protectrice de la virginité; elle avait obtenu de Jupiter la faveur de rester éternellement vierge. Voy. Galliniaque, Hym. à Diane; Catulle, XXXIV, à Diane.
V. 24. Le Tasse, AnùtUef III, i, a imité ce passage de Théocrite :
Pastor, non mi toccar : son di Diana : Per me stessa sapr6 sciogliermi i piedi.
André suit ici exactement le texte de Brunck ; il est donc probable qu'il s'est servi pour traduire cette idylle des Analecta, ce qui donne à cette composition une date qui n'est pas antérieure à 1 78*2. Brunck, en effet, fjifrère ici des éditeurs de Théocrite ou de Moschus, dont les uns intercalent entre les deux vers qu'il met dans la bouche de la jeune fille, celui-ci qu'ils attribuent à Daphnis :
I 'A. ^ ft.il npf^iXTpç ràv x'^P^ ' ^^^ tlviri x't^oç àfUXXot,
et dont les autres l'omettent ainsi que le suivant : /avj ^-m^ôÀviç... Les éditeurs modernes les donnent ou les omettent tous deux; voy. édit. Didot, éd. Boissonade.
DAPHNIS
Et je ne dois comme eux attendre qu'un refus ?
NAÏa.
Hélas ! rhymen aussi n*est qu*uae loi de peine ; Il n'apporte, dit-on, qu'ennuis et que douleurs. 35
DAPHNIS
On ne te Ta dépeint que de fausses couleurs : Les danses et les jeux, voilà ce qu'il amène.
MAÏS
Une femme est esclave...
BAPHNIS.
Ah! plutôt elle est reine.
NAIS
Tremble près d'un époux et n'ose lui parler.
JIAPIINI8.
Eh ! devant qui ton sexe est^l fait pour trembler ? 40
MAÏS
A des travaux affreux Lucine nous condamne.
DAPHNIS
Il est bien doux alors d'être chère à Diane.
NAÏS
Quelle beauté survit à ces rudes combats?
Une mère y recueille une beauté nouvelle :
Des enfants adorés feront tous tes appas ; .15
Tu brilleras en eu^ d'une splendeur plus belle.
V. 41. Lucine est le nom latin de la déesse qui présidait aux accouchements, IHikyiet le nom grec. On se sert indifl'ércm un ( de l*un o c . Tautre. Horace, Carm. $mcul., 14 :
Lenis IlUhyia « ,
Sive tu Lueina probas vocari, ^
Seu genitalis.
Catulle, XXXIV, à Diane, dit que lucine n'est qu'un surnom que les femmes près d'accoucher donnaient à Diane. Au surplus, les poètes confondent souTent Diane avec Lucine.
MAÏg* Mais, tes vœux écoutés, quel eu serait le prix?
DAPHIfIS.
Tout : mes troupeaux, mes bois et ma belle prairie ;
Un jardin grand et riche, une maison jolie,
Un bercail spacieux pour tes chères brebis ; ia)
Enfin, tu me diras ce qui pourra te plaire ;
Je jure de quitter tout pour te satisfaire :
Tout pour toi sera fait aussitôt qu'entrepris.
NAÏS
Mon père...
BAPHNIS.
Oh ! s'il n'est plus que lui qui te retienne, Il approuvera tout dès qu'il saura mon nom. 55
NAIS
Quelquefois il suffit que le nom seul prévieime : Quel est ton nom ?
Dàphnis) mon père est Palénion.
MAÏS
11 est vrai, ta famille est égale à la mienne.
DAPHNIS
Rien n'éloigne donc plus cette douce union «
frils.
Montre-les-moi, ces bois qui seront nidil paUage. :
DAt'HNIS.
Viens ; c'est à ces cyprès dé leui^ fleurs couronnés.
y. 49. Le mot/olit beaucoup yieilli dans le style poétique. Âutrcl) .^ il donnait de la grâce au substantif qu'il accompagnait. Ainsi Marot, Hond. à wn amie :
Dedails PariS) ville joHê4
Régnier, Soi., IX :
Auii»i je les compare à ces femmes jolies. La Feotakie, pg^chét I :
Pour plaire aut \y\\\ d'nnc nyivfih'- jàUe.
84 POÉfSIES ANTIQUES.
NAÏS
Restez, chères brebis, restez sous cet ombrage.
Taureaux, paissez en paix ; à celle qui m'eugage Je vais montrer les biens qui lui sont destinés.
NAIS
Satyre, que fais-tu ? Quoi ! ta main ose encore... 65
DAPHNIS
Eh ! laisse-moi toucher ces fruits délicieux... Et ce jeune duvet...
NAIS
Berger, ... au nom des dieux ! . . .
Ah !... je tremble...
DAPHNIS
Et pourquoi? Que crains-tu? je t'udoie.
Viens.
NAIS
Non; arrête... Vois, cet humide gazon Va souiller ma tunique, et je serais perdue ; 70
Mon père le verrait.
DAPHNIS
Sur la terre étendue.
Saura te garantir cette épaisse toison.
NAIS
Dieux ! quel est ton dessein ? Tu m*ôtes ma ceinture ?
DAPHNIS
C'est un don pour Vénus ; vois, son astre nous luit.
NAIS
Attends. Si quelqu'un vient. . . Ah ! dieux ! j'entends du bruit. 75
y. 73. Les femmes grecques portaient une ceinture, les femmes audessous des seins, et les vierges sur les hanches. Les vierges, déliant leur ceinture, la consacraient à Diane, voy. Suidas : àuv^Çmvo^ yw)}. — Cet usage de porter une ceinture étant commun aux vierges et aux fenmics, délier sa ceinture, /ûctv Çc&vi7v, signifiait tantôt perdre sa virginité, Sianapdtvî{j:7B7n, et tant H enfanter pour la première fois, npt&TOèç rixrttv» voy. SchoL Apollonius, Arg., I. 288.
DAPHNIS
C'est ce bois qui de joie et s'agite et murmure.
NAIS
Tu déchires mon voile ! ... Où me cacher ? Hélas ! Me voilà nue ! où fuir ?
DAPHNIS
A ton amant unie, De plus riches habits couvriront tes appas.
NAIS
Tu promets maintenant, tu préviens mon envie ; 80
Bientôt à mes regrets tu m'abandonneras. '
DAPHNIS
Oh! non, jamais. î^ourquoi, grands dieux ! ne puis-je pas Te donner et mon sang, et mon âme, et ma vie !
NAIS
Ah ! ... Daphnis ! je me meurs... Apaise ton courroux, Diane.
Que crains-tu? L'Amour sera pour nous. 85
NAIS
Ah ! méchant ! qu'as-tu fait?
DAPHNIS
J'ai signé ma promesse.
NAIS
J'entrai fille en ce bois et chère à ma déesse.
DAPHNIS
Tu vas' en sortir femme et chère à ton époux.
y. 88. Il y a encore dans Théocrite cinq vers, qu'André n*a pas traduits.
86 POÉSIES A!<(TIQUÊS.
MNASYLE ET CHLOÉ
CHLOÊ.
Fleurs, bocage sonore, et mobiles roseaux ;
Où murmure Zéphyre au murmure des eaux,
Parlez, le beau Hoasyle est-il sous vos ombrages f
Il visite souvent vos paisibles rivages.
Souvent j'écoute, et Tair qui gémit dans vos bois s
III. — Cette idyUe oharaïaiite est une peinture naïve et Traie de la timidité des amants, étemelle timidité des bergers et des héros, qui inspire la poésie pastorale et la poésie dramatique. Racan, II, v, fait dire a Ydalie :
O0 que i'ai dans le eœur se lit dans mon visage ;
Je voudrais bien le dire et ne le dire point.
Yoy. dans Thomson, Été, l'épisode de Damon et de Musidore. Dans Racine, Bér.f I, II, Antiochus exprime le même sentiment :
Pourraî-je sans trembler lui dire : Je vous aime? Mais quoi I déjà Je tremble ; et mon cœur agité Craint autant ce moment que je l'ai souhaité.
Mais dans cette idylle d'André Ghénier peut-^re la saivëté ii*^-elle que feinte, et peut-être n'est-ce que de la coquetterie amoureuse. — C'est a tort que jusqu'à présent le nom de Mnasyle a été écrit Mnazile. Virgile aurait dû nous avertir ; car c'est dans la VI" Églogue, v. 13, qu'André a pris le nom de son berger Y. 1-5. Le début de l'idylle est imité de Calpurnius, ÉgL, IX, 20 :
Que colitis silvas, Dryades, quaeque antra, Napseoi, Et quae marmoreo pede, Naïades, uda secalis Littora, purpureosqfie alitis per gramina flores* Dicitj^, quo prato Donacen, qua forte sub umbra Inveniam, roseis slringenlem lilia palmis ?
La Fontaine, Psyché, I :
Ruisseaux, enseignez-moi l'objet de mon amour ; Guidez vers lui mes pas, vous dont l'onde est si pure.
Danâ Gessner^ Chloét iWante de Lycas> d'adresâe aux nymphes et s'écrie ■ (( Si vous veillez, ô Nymphes favorables, prêtez l'oreille à mes plaintes. J'aime. i. héla«!... j*aime Lycas aux cheveux oiondsi W'avez-vous point vu quelquefois ce jeune berger ?i.i N'avez-vous point entendu sa voix lorsqu'il diantet^.é »
IDYlLfiS. 87
A mon oreille au loin vient apporter sa voix.
MNÀSTLE.
Onde, mère des fleurs, naïade transparente
Qui pressez mollement cette enceinte odorante,
Amenez-y Chloé, Famour de mes regards.
Vos bords m'offrent souvent ses vestiges épars. 10
Souvent ma bouche vient, sous vos sombres allées.
Baiser l'herbe et les fleurs que ses pas ont foulées.