SUR
André Chénier est mort dans la trente et unième année de son âge, le 7 thermidor an II (25 juillet 1794) et ses oeuvres ne furent publiées pour la première fois qu’en 1819, c’est-à-dire vingt-six ans après sa déplorable mort.
Il naquit à Constantinople, le 20 octobre j 762 ; sa mère était une Grecque dont l’esprit et la beauté sont célèbres. Elle s’appelait Santi-Lhomaka et était propre sœur de la grand’mère de M. Thiers. André-Marie fut le troisième fils de M. Louis de Chénier, consul général de France. Le plus jeune des quatre frères était Marie-Joseph, auteur de Fénelon, de Charles IX et de Tibère.
Conduit en France dès l’âge le plus tendre, André Chénier fut envoyé à Carcassonne, et confié jusqu’à neuf ans aux soins d’une sœur de son père. Il commença sous le ciel du Languedoc, aux bords de l’Aude, dont les souvenirs le charmaient, une éducation toute libre et toute rêveuse. Son père revint à Paris vers 1773, et le plaça, avec ses deux frères aînés, au collège de Navarre. Son goût pour la poésie se développa de très bonne heure. Il savait le
NOTICE
grec à seize ans et traduisit au collège une ode de Sapho.
A vingt ans, il entra comme cadet-gentilhomme dans le régiment d’Angoumois, en gtirnison à Strasbourg. Mais il y cherchait la gloire ; et, ne trouvant dans cette vie oisive, dans les habitudes frivoles des officiers de ce temps-là^ que l’ennui et des dégoûts incompatibles avec son caractère, il revint, après six mois, recommencer à Paris des études fructueuses^ parce qu’il les poursuivit sans distractions et sans maîtres.
Il recherchait le commerce de tout ce que les arts, les sciences^ les lettres, possédaient de talents distingués. Il mérita, dès cette époque, l’honorable amitié de Lavoisier, de Palissot, de David et de Le Brun, qui de\ina son naissant génie. Animé de la passion de l’étude, il se levait avant le jour pour s’occuper de ses travaux.
L’excès du travail lui causa une maladie violente. Les deux frères Trudaine, ses amis de collège, après avoir hâté sa. guérison, le décidèrent à les accompagner en Suisse et en Italie. Il fit ce voyage à vingtdeux ans. On a retrouvé quelques notes de ses impressions passagères, mais rien qui s’y rapporte à l’idée d’écrire un ouvrage.
Au retour de cette excursion toute poétique, le comte de la Luzerne, ambassadeur en Angleterre, l’emmena avec lui. Il paraît qu’il passa à Londres des jours pénibles. Il épuisa en de fréquents voyages quelques années d’une vie incertaine et ne se fixa enfin à Paris qu’en 1790 L
* Nous croyons devoir éclairer ici, par ces lignes extraites de l’Etnde de i\l. Becq de Fouquières, ce mornent de la vie de notre poète, imparfaitement exposé par H. de Latoiiche :
« Sa santé, ébranlée de nouveau, lui conseilla le retour « dans les premiers mois de 1785, et il passa tantôt chez sa « mère, tantôt à la campagne chez les de Fange et chez les (. Trudaine, les années 1785, 1786 et 1787, qui furent des « annéf-s de calme et d’étude. Mais les nécessités d’une r
C’est alors, à vingt-huit ans, qu’il mit dans ses travaux commencés, et dans le plan des ouvrages qu’il voulait faire, une suite et un ordre constants. Charmé des Grecs, il forma son style sur leurs divins modèles; mais, frappé de l’intolérante obstination de quelques esprits à prétendre renfermer le vol des Muses dans le cercle de leurs étroites idées, il résolut de s’en affranchir, d’essayer des routes nouvelles, et consacra ce projet dans le poème intitulé V Invention.
Un sentiment plein d’analogie avec la poésie s’empara des inspirations de ce cœur : il retrouva toute la grâce oubliée des formes antiques pour peindre l’amour qui accable et soutient les jours du poète. Il prend sur sa lyre des accents d’une vérité déchirante, ce sentiment qui tient à la volupté par un lien, et par tant d’autres à la douleur.
En même temps, il jeta les idées premières de plusieurs poèmes, dont les plans n’étaient point arrêtés. Sous le titre vague à'Herviès, il voulait, comme Lucrèce, expliquer la nature des choses, mais par le secours de nos connaissances modernes. Il voulait chanter V Amérique, pour faire ses héros de la Faiblesse et de l’Innocence ; retracer VArt d’aimer, si profond, si étudié dans les mœurs françaises ; enfin, dans un poème de SuT^nne, s’emparer de toute la poésie des livres saints et de leur primitive élégance.
Il ne confiait le secret de ses espérances qu’à bien peu de personnes. Son frère. Le Brun, Roucher, de Fange et de Brazais étaient à peu près tout son aréo-
« existence peu fortunée l'enlevèrent encore à sa chère in- « dépendance. Fn 1787, il partit pour Londres, où il fut « attaché à M. de la Luzerne, nommé à l’ambassade d’An- « gleterre. Mais le séjour, au bout de deux longues années, « lui pesait, et depuis les événements de juin 178911 sup- K portait péniblement Téioignement ; enfin, c'est au prin- « temps de 1790 qu’il paraît avoir quitté définitivement son « poste diplomatique. »
NOTICE
page. Il fuyait, comme un autre les cherche, les occasions éphémères de briller, mûrissait ses talents en silence, et dédaignait l’éclair d’une réputation qui devance ses titres.
André se livrait à ses travaux assidus, quand d’importants événements l’empêchèrent de suivre cette carrière.
Eût-il été digne de la poésie, s’il n’eût aimé la liberté ? 11 lui prêta son appui, quitta la langue harmonieuse des Muses pour la pressante logique des discussions, et fit à la raison publique, qui demandait à s’éclairer, le sacrifice de sa chère obscurité. Réuni à quelques écrivains de mérite, entre autres à ses amis de Fange et Roucher, il établit, dans le Journal de Paris, une énergique opposition aux principes d’anarchie et aux résistances aristocratiques qui se développaient de toutes parts. C’était former sur sa tête cette tempête destinée à l’engloutir.
Doué d'une raison supérieure et de ce courage civil, rare en France, où la valeur est commune, André Chénier devait se placer dans les rangs peu nombreux de ces hommes que n’approchent ni l’ambition, ni la crainte, ni l’intérêt personnel. Il ne voulait pas plus, comme il l’a dit lui-même, des fureurs démocratiques que des iniquités féodales ; des brigands à piques que des brigands à talons rouges ; de la tyrannie des patriotes que de celle de la Bastille. Il eût rougi de choisir entre Coblentz et les jacobins. On le verra, au péril de cette vie qui lui fut arrachée, s’offrir à défendre Louis XVI; et, quand la cause d’une grande infortune lui parut sacrée, la plume qu’il lui prêta avait tracé les plus fortes paroles qu’on ait écrites contre cette résistance que le pouvoir monarchique voudrait opposer à la juste liberté des peuples.
Cependant les événements se précipitaient. Chénier avait mérité la haine des factieux : il avait célébré Charlotte Corday, flétri Collot d’Herbois, atta-
SUR ANDRÉ CHÉNIER. t
qué Robespierre; et le procès de Louis XVI vint réveiller la vengeance de ses puissants ennemis. Après avoir épuisé, dans les journaux du temps, tout ce que la raison des âmes généreuses pouvait avoir de force pour faire changer les formes de cette procédure, il proposa à M. de Malesherbes de partager auprès du roi les périls de sa tâche : il obtint cet honneur.
On sait que le roi, lorsque la sentence de sa mort fut prononcée^ avait demandé â lA’ssemblée, par une lettre pleine de calme et de dignité, le droit d’appeler au peuple du jugement qui le condamnait. Cette lettre, signée dans la nuit du 17 au 18 janvier, est d’André Chénier. Elle a été imprimée sur la minute écrite de sa propre main, et corrigée en plusieurs passages sur les avis de M. de Malesherbes.
Tant d’imprudentes vertus avaient compromis les jours de Chénier. On le décida â quitter Paris vers 1793. Il alla d’abord à Rouen, puis à Versailles, où Marie-Joseph avait réuni des suffrages populaires. L’amitié des deux frères s’était entretenue par de continuels et réciproques témoignages. II existe une lettre de l’auteur de Henri FUI, où se peint la plus ancienne et la plus fidèle affection L
André prit la défense de Marie-Joseph contre les injurieuses déclamations de Burke, adressa â son frère la première de ses Odes, et se plût sans cesse à rappeler dans ses ouvrages le souvenir de leur mutuel appui.
A Versailles, le député usa de son crédit pour protéger son aîné, choisit lui-même la maison qui lui servit d’asile, et là, notre poète eût été conservé à la France sans le plus déplorable et le plus inattendu des événements.
André apprend qu’un de ses amis, M. de Pastoret, venait d’être arrêté à Passy. Il y vole; il veut offrir
^ Voyez les Œuvres en prose d'André Chénier,
NOTICE
à sa famille quelques paroles de consolation. Des commissaires chargés d’une visite de papiers jugèrent suspectes les personnes trouvées dans ce domicile, et les conduisirent toutes en prison. On rechercha l’origine de ce qu’on supposait l’acte de quelque comité; on voulut connaître de quel pouvoir il pouvait émaner, afin de fléchir ce pouvoir : ces démarches furent inutiles.
Cependant les arrêts du tribunal révolutionnaire couvraient Paris de deuil. L’unique sauvegarde des prisonniers était l’oubli où ils tombaient à la faveur du nombre. Il fallait se faire oublier ou périr. Marie-Joseph, alors insulté à la tribune, devenu l’objet de la haine particulière de Robespierre, n’aurait eu que le crédit de faire hâter le supplice ; il s’abstenait même de paraître à la Convention. Il pouvait mourir avec son frère, non le sauver.
Heureux si du moins l’on eût suivi ses conseils, et si l’on se fût renfermé pour André dans cette prudence qui conserva les jours de M. Sauveur de Chénier, son frère, détenu en même temps à la Conciergerie !
Mais le père des deux poètes fatiguait de plaintes inutiles les hommes puissants de cette sanguinaire époque. Imprudent vieillard ! il parvint à s’en faire entendre. « Quoi ! lui dit un de ces agents de ter- « reurL est-ce parce qu’il porte le nom de Chénier, « parce qu’il est le frère d’un représentant, que « depuis six mois on ne lui a pas fait son procès? « Allez, votre fils sortira dans trois jours. »
Hélas ! et en effet. Et quand le malheureux père allait parler aux amis de son fils, de ses espérances et de sa joie, on lui répondait : « Puissiez-vous ne « jamais accuser votre tendresse ! »
André Chénier retoucha dans sa prison des ouvrages que son frère aurait publiés sans doute, si le
’ Barère.
travail qu’il commença à ce sujet ne fut demeuré imparfait à cause de la dispersion des manuscrits en plusieurs endroits et en plusieurs lieux.
Mais nous oublions, en parlant des choses qui feront vivre son nom, que quelques jours lui restent encore dans la captivité, et qu il convient d'achever une tâche douloureuse. Les deux Trudaine étaient aussi détenus à Saint-Lazare ; et Suvée, prisonnier comme eux, s’occupait de faire le portrait d’André. Cette peinture, possédée aujourd’hui par M. de Cailleux, est la seule image qui reste de lui. C’est à Saint-Lazare qu’il composa, pour mademoiselle de Coigny, cette ode, Ja Jeune Captive, que peut-être on n’a jamais lue sans attendrissement. La veille du jour où il fut jugé, son père le rassurait encore, en lui parlant de ses talents et de ses vertus : « Hélas 1 dit-il, M. de Malesherbes aussi avait des vertus ! »
Il parut au tribunal sans daigner parler ni se défendre. Déclaré ennemi du peuple^ convaincu d’avoir écrit contre Ja liberté et défendu la tyi'annie, il fut encore chargé de l’étrange délit d’avoir conspiré pour s’évader. Ce jugement fut rendu pour être exécuté le 7 thermidor, c’est-à-dire l’avant-veille de ce jour qui eût brisé ses fers, et qui délivra toute la France.
MM. Trudaine demandèrent la faveur de périr avec lui ; mais on les avait réservés à l’exécution du lendemain (du lendemain, 8 thermidor!). Les bourreaux s’applaudissaient alors quand la victime pouvait reconnaître le sang de ses amis à la place où elle allait répandre le sien.
Chénier monta à huit heures du matin sur la charrette des criminels. Dans ces instants où l’amitié n’est jamais plus vivement réclamée, où l’on sent le besoin d’épancher ce cœur qui va cesser de battre, le malheureux jeune homme ne pouvait ni rien recueillir ni rien exprimer des affections qu’il laissait après lui. Quand tout à coup s’ouvrent les
h NOTICE SUR ANDRÉ CHÉNIER.
portes d’un cachot et l’on place à ses côtés, sur le premier banc du char fatal, son ami, le peintre des Mois, l’infortuné Roucher.
Cependant le char s’avançait, et, à travers les flots de ce peuple que son malheur rendait farouche, leurs yeux rencontrèrent ceux d’un ami qui accompagna toute leur marche funèbre, comme pour leur rendre un dernier devoir, et qui raconta souvent au malheureux père, qui ne survécut que dix mois à la perte de son fils, les tristes détails de sa fin.
Ils parlèrent de poésie à leur dernier moment. Pour eux, après l’amitié, c’était la plus belle chose de la terre. Racine fut l’objet de leur entretien et de leur dernière admiration
Ainsi périt ce jeune cygne, étouffé par la main sanglante des révolutions. Heureux de n’avoir élevé de culte qu’à la vérité, à la patrie et aux Muses, on dit qu’en marchant au supplice il s’applaudissait de son sort : je le crois. Il est si beau de mourir jeune ! Il est si beau d’offrir à ses ennemis une victime sans tache, et de rendre au Dieu qui nous juge une vie encore pleine d'illusions!
H. DE Latouche.
* M. Becq de Fouquières, mieux informé, redresse dans son excellente étude le récit que fait ici H, de Latouche; voici ce qu'il dit : « Le jour même, 7 thermidor, à six • heures du soir, André Chénier fut exécuté sur la place « de la Barrière Renversée, ci-devant barrière du Trône. « Et ce forfait s’accomplit par une chaleur torride à la face « d’un soleil radieux. La légende a voulu embellir les der- « niers moments du poète. On a dit que, dans la charrette, « en allant à l’échafaud, Chénier et Roucher récitèrent la « première scène à' Andromaque. On rapporte qu’il aurait dit « en se frappant le front : « Je n’ai rien fait pour la postérité ; « pourtant j’avais quelque chose là l »
LE JEU DE PAUME
A Louis David J peintre.
Reprends ta robe d’or, ceins ton riche bandeau, Jeune et divine poésie :
Quoique ces temps d’orage éclipsent ton flambeau.
Aux lèvres de David, roi du savant pinceau.
Porte la coupe d’ambroisie.
La patrie, à son art indiquant nos beaux jours,
A confirmé mes antiques discours :
Quand je lui répétais que la liberté mâle Des arts est le génie heureux ;
Que nul talent n’est fils de la faveur royale ; Qu’un pays libre est leur terre natale.
Là, sous un soleil généreux.
Ces arts, fleurs de la vie et délices du monde. Forts, à leur croissance livrés.
Atteignent leur grandeur féconde.
La palette offre l’âme aux regards enivrés.
Les antres de Paros de dieux peuplent la terre.
L’airain coule et respire. En portiques sacrés S'élancent le marbre et la pierre.
POÉSIES d’aNDRÉ CHÉNIER.
Toi-même, belle vierge à la touchante voix, Nymphe ailée, aimable sirène.
Ta langue s’amollit dans les palais des rois.
Ta hauteur se rabaisse, et d’enfantines lois Oppriment ta marche incertaine ;
Ton feu n’est que lueur, ta beauté n’est que fard.
La liberté du génie et de l'art T'ouvre tous les trésors. Ta grâce auguste et hère De nature et d’éternité
Fleurit. Tes pas sontgrands. Tonfront ceint delumière Touche les deux. Ta flamme agite, éclaire. Dompte les cœurs. La liberté.
Pour dissoudre en secret nos entraves pesantes. Arme ton fraternel secours.
C’est de tes lèvres séduisantes Qu’invisible elle vole; et par d’heureux détours, Trompe les noirs verrous, les fortes citadelles Et les mobiles ponts qui défendent les tours.
Et les nocturnes sentinelles.
Son règne au loin semé par tes doux entretiens Germe dans l’ombre au cœur des sages.
Ils attendent son heure unis par tes liens.
Tous, en un monde à part, frères, concitoyens. Dans tous les lieux, dans tous les âges. Tu guidais mon David à la suivre empressé : Quand, avec toi, dans le sein du passé. Fuyant parmi les morts sa patrie asservie.
Sous sa main, rivale des dieux,
LE JEU DE PAUME
La toile s’enflammait d'une éloquente vie : .
Et la ciguë, instrument de l’envie.
Portant Socrate dans les deux ;
Et le premier consul, plus citoyen que père. Rentré seul par son jugement.
Aux pieds de sa Rome si chère Savourant de son cœur le glorieux tourment ; L’obole mendié, seul appui d’un grand homme ; Et l’Albain terrassé dans le mâle serment Des trois frères sauveurs de Rome.
Un plus noble serment d’un si digne pinceau Appelle aujourd’hui l’industrie.
Marathon, tes Persans et leur sanglant tombeau Vivaient par ce bel art. Un sublime tableau Naît aussi pour notre patrie.
Elle expirait : son sang était tari ; ses flancs Ne portaient plus son poids. Depuis mille ans A soi-même inconnue, à son heure suprême.
Ses guides tremblants, incertains.
Fuyaient. Il fallut donc, dans le péril extrême.
De son salut la charger elle-même.
Longtemps, en trois races d’humains.
Chez nous l’homme a maudit ou vanté sa naissance Les ministres de l’encensoir.
Et les grands, et le peuple immense.
Tous à leurs envoyés confieront leur pouvoir. Versailles les attend. On s’empresse d élire;
On nomme. Trois palais s'ouvrent pour recevoir Les représentants de l’empire.
D’abord pontifes, grands, de cent titres ornés.
Fiers d’un règne antique et farouche,
De siècles ignorants à leurs pieds prosternés.
De richesses, d’aïeux vertueux ou prônés.
Douce égalité, sur leur bouche,
A ton seul nom pétille un rire âcre et jaloux.
Ils n’ont point vu sans effroi, sans courroux.
Ces élus plébéiens, forts des maux de nos pères. Forts de tous nos droits éclaircis.
De la dignité d’hommes et des vastes lumières Qui du mensonge ont percé les barrières.
Le sénat du peuple est assis.
Il invite en son sein, où respire la France,
Les deux fiers sénats ; mais leurs coeurs N’ont que des refus. Il commence :
Il doit tout voir ; créer l’État, les lois, les moeurs. Puissant par notre aveu, sa main sage et profonde Veut sonder notre plaie, et de tant de douleurs Dévoiler la source féconde.
On tremble. On croit, n’osant encor lever le bras.
Les disperser par l’épouvante.
Ils s’assemblaient ; leur seuil, méconnaissant leurs pas. Les rejette. Contre eux, prête à des attentats.
Luit la baïonnette insolente.
Dieu ! vont-ils fuir ? Non, non. Du peuple accompagnés, Tous, par la ville, ils errent indignés :
Comme Latone enceinte, et déjà presque mère, Victime d’un jaloux pouvoir.
Sans asile flottait, courait la terre entière,
LE JEU DE PAUME
Pour mettre au jour les dieux de la lumière. Au loin fut un ample manoir,
Où le réseau noueux en élastique égide,
Arme d’un bras souple et nerveux, Repoussant la balle rapide.
Exerçait la jeunesse en de robustes jeux.
Peuple, de tes élus cette retraite obscure Fut la Délos. O murs ! temple à jamais fameux ! Berceau des lois ! sainte masure !
N’allons pas d’or, de jaspe, avilir à grands frais Cette vénérable demeure ;
Sa rouille est son éclat. Qu’immuable à jamais Elle règne au milieu des dômes, des palais.
Qu’au lit de mort tout Français pleure.
S’il n’a point vu ces murs où renaît son pays.
Que Sion, Delphe, et la Mecque et Sais Aient de moins de croyants attiré l’œil fidèle.
Qiie ce voyage souhaité Récompense nos fils. Que ce toit leur rappelle Ce tiers état à la honte rebelle,
Fondateur de la liberté ;
Comme en hâte arrivait la troupe courageuse,
A travers d’humides torrents Que versait la nue orageuse ;
Cinq prêtres avec eux; tous amis, tous parents. S’embrassant au hasard dans cette longue enceinte Tous juraient de périr ou vaincre les tyrans;
De ranimer la France éteinte ;
POÉSIES d’aNDRÉ CHÉNIER.
De ne se point quitter que nous n’eussions des lois Qui nous feraient libres et justes.
Tout un peuple, inondant jusqu’aux faîtes des toits, De larmes, de silence, ou de confuses voix. Applaudissait ces voeux augustes.
O jour ! jour triomphant ! jour saint ! jour immortel !
Jour le plus beau qu’ait fait luire le ciel Depuis qu’au fier Clovis Bellone fut propice !
O soleil ! ton char étonné S’arrêta. Du sommet de ton brûlant solstice Tu contemplais ce divin sacrifice!
O jour de splendeur couronné !
Tu verras nos neveux, superbes de ta gloire.
Vers toi d’un œil religieux Remonter au loin dans l’histoire.
Ton lustre impérissable, honneur de leurs aïeux,
Du dernier avenir ira percer les ombres.
Moins belle la comète aux longs crins radieux Enflamme les nuits les plus sombres.
Qiie faisaient cependant les sénats séparés ?
Le front ceint d’un vaste plumage.
Ou de mitres, de croix, d’hermines décorés.
Que tentaient-ils d’efforts pour demeurer sacrés ?
Pour arrêter le noble ouvrage?
Pour n’être point Français? pour commander aux lois ?
Pour ramener ces temps de leurs exploits,
Où ces tyrans, valets sous le tyran suprême.
Aux cris du peuple indifférents.
Partageaient le trésor, l’État, le diadème ?
vir
LE JEU DE PAUME
Mais l’équité dans leurs sanhédrins même Trouve des amis. Quelques grands,
Et des dignes pasteurs une troupe fidèle,
Par ta céleste main poussés,
Conscience, chaste immortelle.
Viennent aux vrais Français, d’attendre enfin lassés, Se joindre; à leur orgueil abandonnant des prêtres D’opulence perdus, des nobles insensés Ensevelis dans leurs ancêtres.
Bientôt ce reste même est contraint de plier.
O raison, divine puissance !
Ton souffle impérieux dans le même sentier Les précipite tous. Je vois le fleuve entier Rouler en paix son onde immense,
Et dans ce lit commun tous ces faibles ruisseaux Perdre à jamais et leurs noms et leurs eaux.
O France ! sois heureuse entre toutes les mères.
Ne pleure plus des fils ingrats.
Qui jadis s’indignaient d’être appelés nos frères :
Tous revenus des lointaines chimères,
La famille est toute en tes bras.
Mais que vois-je ? ils feignaient? Aux bords de notre Seine Pourquoi ces belliqueux apprêts?
Pourquoi vers notre cité reine Ces camps, ces étrangers, ces bataillons français Traînés à conspirer au trépas de la France?
De quoi rit ce troupeau d’eunuques du palais ?
Riez, lâche et perfide engeance.
POÉSIES d’ ANDRÉ CHÉNIER.
D’un roi facile et bon corrupteurs détrônés,
Riez ; mais le torrent s’amasse.
Riez ; mais du volcan les feux emprisonnés Bouillonnent. Des lions si longtemps enchaînés Vous n’attendiez plus tant d’audace ?
Le peuple est réveillé. Le peuple est souverain.
Tout est vaincu. La tyrannie en vain,
Monstre aux bouches de bronze, arme pour cette guerre Ses cent yeux, ses vingt mille bras.
Ses flancs gros de salpêtre, où mugit le tonnerre : Sous son pied faible elle sent fuir sa terre ;
Et meurt sous les pesants éclats Des créneaux fulminants, des tours et des murailles Qui ceignaient son front détesté.
Déraciné dans ses entrailles,
L’enfer de la Bastille à tous les vents jeté Vole, débris infâme, et cendre inanimée ;
Et de ces grands tombeaux, la belle liberté.
Altière, étincelante, armée.
Sort. Comme un triple foudre éclate au haut des deux, Trois couleurs dans sa main agile Flottent en long drapeau. Son cri victorieux Tonne. A sa voix, qui sait, comme la voix des dieux. En homme transformer l’argile,
La terre tressaillit. Elle quitta son deuil.
Le genre humain d’espérance et d’orgueil Sourit. Les noirs donjons s’écroulèrent d’eux-mêmes. Jusque sur les trônes lointains
LE JEC DE PAUME
Les tyrans ébranlés, en hâte de leurs fronts blêmes, Pour retenir leurs tremblants diadèmes.
Portèrent leurs royales mains.
A son souffle de feu, soudain de nos campagnes S’écoulent les soldats épars.
Comme les neiges des montagnes ;
Et le fer ennemi tourné vers nos remparts.
Comme aux rayons lancés du centre ardent d’un verre Tout à coup à nos yeux fondu de toutes parts,
Fuit et s’échappe sous la terre.
Il renaît citoyen ; en moisson de soldats Se résout la glèbe aguerrie.
Cérès même et sa faux s’arment pour les combats. Sur tous ses fils, jurant d’affronter le trépas. Appuyée au loin, la patrie Brave les rois jaloux, le transfuge imposteur.
Des paladins le fer gladiateur.
Des Zoïles verbeux l’hypocrite délire.
Salut, peuple français ! ma main Tresse pour toi les fleurs que fait naître la lyre. Reprends tes droits, rentre dans ton empire.
Par toi sous le niveau divin La fière égalité range tout devant elle.
Ton choix, de splendeur revêtu.
Fait les grands. La race mortelle Par toi lève son front si longtemps abattu.
Devant les nations, souverains légitimes.
Ces fronts, dits souverains, s’abaissent. La vertu Des honneurs aplanit les cimes.
O peuple deux fois né ! peuple vieux et nouveau !
Tronc rajeuni par les années !
Phénix sorti vivant des cendres du tombeau !
Et vous aussi, salut, vous, porteurs du flambeau Qui nous montra nos destinées ?
Paris vous tend les bras, enfants de notre choix !
Pères d’un peuple ! architectes des lois !
Vous qui savez fonder, d’une main ferme et sûre,
Pour l’homme un code solennel.
Sur tous ses premiers droits, sa charte antique et pure ;
Ses droits sacrés, nés avec la nature.
Contemporains de l’Éternel.
Vous avez tout dompté. Nul joug ne vous arrête.
Tout obstacle est mort sous vos coups.
Vous voilà montés sur le faîte.
Soyez prompts à fléchir sous vos devoirs jaloux. Bienfaiteurs, il vous reste un grand compte à nous rendre ; Il vous reste à borner et les autres et vous ;
Il vous reste à savoir descendre.
Vos cœurs sont citoyens. Je le veux. Toutefois .
Vous pouvez tout. Vous êtes hommes.
Hommes, d’un homme libre écoutez donc la voix. Ne craignez plus que vous. Magistrats, peuples, rois, Citoyens, tous tant que nous sommes,
Tout mortel dans son cœur cache, même à ses yeux. L’ambition, serpent insidieux.
Arbre impur, que déguise une brillante écorce. L’empire, l’absolu pouvoir
LE JEU DE PAUME. XI
Ont, pour la vertu même, une mielleuse amorce. Trop de désirs naissent de trop de force.
Qui peut tout, pourra trop vouloir.
Il pourra négliger, sûr du commun suffrage.
Et l’équitable humanité.
Et la décence au doux langage.
L’obstacle nous fait grands. Par l’obstacle excité. L’homme, heureux à poursuivre une pénible gloire, Va se perdre à l’écueil de la prospérité.
Vaincu par sa propre victoire.
Mais au peuple surtout sauvez l’abus amer De sa subite indépendance.
Contenez dans son lit cette orageuse mer.
Par vous seuls dépouillé de ses liens de fer. Dirigez sa bouillante enfance.
Vers les lois, le devoir, et l’ordre, et l’équité. Guidez, hélas ! sa jeune liberté.
Gardez que nul remords n’en attriste la fête.
Repoussant d’antiques affronts.
Qu’il brise pour jamais, dans sa noble conquête. Le joug honteux qui pesait sur sa tête.
Sans le poser sur d’autres fronts.
Ah ! ne le laissez pas, dans la sanglante rage D’un ressentiment inhumain.
Souiller sa cause et votre ouvrage.
Ah ! ne le laissez pas sans conseil et sans frein. Armant, pour soutenir ses droits si légitimes,
La torche incendiaire et le fer assassin.
Venger la raison par des crimes.
POÉSIES d’àNDRÉ CHÉNIER.
Peuple ! ne croyons pas que tout nous soit permis.
Craignez vos courtisans avides,
O peuple souverain 1 A votre oreille admis,
Cent orateurs bourreaux se nomment vos amis.
Ils soufflent des feux homicides.
Aux pieds de notre orgueil prostituant les droits, Nos passions par eux deviennent lois.
La pensée est livrée à leurs lâches tortures.
Partout cherchant des trahisons,
A nos soupçons jaloux, aux haines, aux parjures.
Ils vont forgeant d'exécrables pâtures.
Leurs feuilles noires de poisons.
Sont autant de gibets affamés de carnage.
Ils attisent de rang en rang La proscription et l’outrage.
Chaque jour, dans l’arène, ils déchirent le flanc D’hommes que nous livrons à la fureur des bêtes.
Ils nous vendent leur mort. Ils emplissent de sang Les coupes qu’ils nous tiennent prêtes.
Peuple, la liberté, d’un bras religieux.
Garde l’immuable équilibre De tous les droits humains, tous émanés des cieux. Son courage n’est point féroce et furieux ;
Et l’oppresseur n’est jamais libre.
Périsse l’homme vil ! périssent les flatteurs.
Des rois, du peuple infâmes corrupteurs !
L’amour du souverain, de la loi salutaire ,
Toujours teint leurs lèvres de miel.
LE JEU DE PAUME
Peur, avarice ou haine est leur dieu sanguinaire ; Sur la vertu toujours leur langue amère Distille l’opprobre et le fiel.
Hydre en vain écrasé, toujours prompt à renaître, Séjans, Tigellins empressés Vers quiconque est devenu maître;
Si, voués au lacet, de faibles accusés Expirent sous les mains de leurs coupables frères ; Si le meurtre est vainqueur; si des bras insensés Forcent des toits héréditaires;
C’est bien. Fais-toi justice, ô peuple souverain.
Dit cette cour lâche et hardie.
Ils avaient dit : C’est bien, quand, la lyre à la main. L’incestueux chanteur, ivre de sang romain. Applaudissait à l’incendie.
Ainsi de deux partis les aveugles conseils Chassent la paix. Contraires, mais pareils.
Dans un égal abîme, une égale démence De tous deux entraîne les pas.
L’un, Vandale stupide, en son humble arrogance. Veut être esclave et despote, et s’offense Que ramper soit honteux et bas.
L’autre arme son poignard du sceau de la loi sainte ; Il veut du faible sans soutien Savourer les pleurs ou la crainte.
L’un du nom de sujet, l’autre de citoyen.
Masque son âme inique et de vice flétrie ;
L’un sur l’autre acharnés, ils comptent tous pour rien Liberté, vérité, patrie.
POÉSIES d’aNDRÉ CHÉNIER.
De prières, d’encens prodigue nuit et jour,
Le fanatisme se relève.
Martyrs, bourreaux, tyrans, rebelles tour à tour;
Ministres effrayants de concorde et d’amour.
Venus pour apporter le glaive ;
Ardents contre la terre à soulever les deux.
Rivaux des lois, d’humbles séditieux.
De trouble et d’anathème artisans implacables...
Mais où vais-je ? L’œil tout-puissant
Pénètre seul les cœurs à l'homme impénétrables. Laissons cent fois échapper les coupables Plutôt qu’outrager l’innocent.
Si plus d’un, pour tromper, étale un faux scrupule, Plus d’un, par les méchants conduit,
N’est que vertueux et crédule.
De l’exemple éloquent laissons germer le fruit.
La vertu vit encore. Il est, il est des âmes
Où la patrie, aimée et sans faste et sans bruit. Allume de constantes flammes.
Par ces sages esprits, forts contre les excès. Rocs affermis du sein de l’onde.
Raison, Allé du temps, tes durables succès Sur le pouvoir des lois établiront la paix ,
Et vous, usurpateurs du monde.
Rois, colosses d’orgueil, en délices noyés. Ouvrez les yeux : hâtez-vous. Vous voyez Quel tourbillon diviù de vengeances prochaines S’avance vers vous. Croyez-moi,
LE JEU DE PAUME
Prévenez l’ouragan et vos chutes certaines.
Aux nations déguisez mieux vos chaînes : Allégez-leur le poids d’un roi.
Effacez de leur sein les livides blessures,
Traces de vos pieds oppresseurs.
Le ciel parle dans leurs murmures.
Si l’aspect d’un bon roi peut adoucir vos mœurs ; Ou si le glaive ami, sauveur de l’esclavage.
Sur vos fronts suspendu, peut éclairer vos cœurs D’un effroi salutaire et sage ;
Apprenez la justice : apprenez que vos droits Ne sont point votre vain caprice.
Si votre sceptre impie ose frapper les lois. Parricides, tremblez; tremblez, indignes rois.
La liberté’ législatrice,
La sainte liberté, fille du sol français.
Pour venger l’homme et punir les forfaits.
Va parcourir la terre en arbitre suprême.
Tremblez ; ses yeux lancent l’éclair.
Il faudra comparaître et répondre vous-même : Nus, sans flatteurs, sans cour, sans diadème. Sans gardes hérissés de fer.
La nécessité traîne, inflexible et puissante ,
A ce tribunal souverain.
Votre majesté chancelante :
Là seront recueillis les pleurs du genre humain ; Là, juge incorruptible, et la main sur sa foudre. Elle entendra le peuple ; et les sceptres d’airain Disparaîtront, réduits en poudre.