‹ Poésies de André Chénier (volume 2)Chapitre 10 sur 108 · LA JEUNE LOCRIENNE · texte numérisé non relu

LA JEUNE LOCRIENNE

« Fuis, ne me livre point. Pars avant son retour; Lève-toi ; pars, adieu ; qu’il n’entre et que ta vue Ne cause un grand malheur, et je serais perdue ! Tiens, regarde, adieu, pars : ne vois- tu pas le jour?

Nous aimions sa naïve et riante folie.

Quand soudain, se levant, un sage d’Italie,

Maigre, pâle, pensif, qui n’avait point parlé.

Pieds nus, la barbe noire, un sectateur zélé Du muet de Samos qu’admire Métaponte,

Dit : « Locriens perdus, n’avez-vous pas de honte ? Des mœurs saintes jadis furent votre trésor.

Vos vierges, aujourd’hui, riches de pourpre et d’or, Ouvrent leur jeune boucha à des chants adultères. Hélas ! qu’avez- vous fait des maximes austères De ce berger sacré que Minerve autrefois Daignait former en songe à vous donner des lois? » Disant ces mots, il sort... Elle était interdite.

Son œil noir s’est mouillé d’une larme subite;

Nous l’avons consolée, et ses ris ingénus.

Ses chansons, sa gaîté, sont bientôt revenus.

Un jeune Thurien, aussi beau qu’elle est belle (Son nom m’est inconnu), sortit presque avec elle : Je crois qu’il la suivit et lui fit oublier Le grave Pythagore et son grave écolier.

POÉSIES d'aNDRÉ CHÉNIER.

DAMALIS

Tu poursuis Damalis ; mais cette blonde tête Pour le joug de Vénus n’est point encore prête,

C’est une enfant encore ; elle fuit tes liens,

Et ses yeux innocents n’entendent pas les tiens.

Ta génisse naissante au sein du pâturage Ne cherche au bord des eaux que le saule et l’ombrag Sans répondre à la voix des époux mugissants.

Elle se mêle aux jeux de ses frères naissants.

Le fruit encore vert, la vigne encore acide Tentent de ton palais l’inquiétude avide.

Va, l’automne, bientôt succédant à des fleurs.

Saura mûrir pour toi leurs mielleuses liqueurs.

Tu la verras bientôt, lascive et caressante.

Tourner vers les baisers sa tête languissante.

Attends . Le jeune épi n’est point couronné d’or ;

Le sang du doux mûrier ne jaillit point encor ;

La fleur n’a point percé sa tunique sauvage ;

Le jeune oiseau n’a point encore de plumage.

Qui prévient le moment l’empêche d’arriver.

Qui le laisse échapper ne peut le retrouver.

Les fleurs ne sont plus tout, le verger vient d’éclore. Et l’automne a tenu les promesses de Flore.

Le fruit est mûr, et garde en sa douce âpreté D’un fruit à peine mûr l’aimable crudité.

L’oiseau d’un doux plumage enveloppe son aile.

BUCOLIdUES.

Du milieu des bourgeons le feuillage étincelle. La rose et Damalis de leur jeune prison Ont ensemble percé la jalouse cloison.

Effrayée et confuse, et versant quelques larmes, Sa mère en souriant a calmé ses alarmes. L’hyménée a souri quand il a vu son sein Pouvoir bientôt remplir une amoureuse main. Sur le coing parfumé le doux printemps colore Une molle toison intacte et vierge encore.

La grenade entr’ouverte au fond de ses réseaux Nous laisse voir l’éclat de ses rubis nouveaux.

MNASYLE ET CHLOÉ

CHLOÉ

Fleurs, bocage sonore, et mobiles roseaux Où murmure Zéphyre au murmure des eaux. Parlez ! le beau Mnasyle est-il sous vos ombrages ? Il visite souvent vos paisibles rivages.

Souvent j’écoute, et l’air qui gémit dans vos bois A mon oreille au loin vient apporter sa voix.

MNASYLE.

Onde, mère des fleurs, naïade transparente Qj-ii pressez mollement cette enceinte odorante, Amenez -y Chloé, l’amour de mes regards !

Vos bords m'offrent souvent ses vestiges épars. Souvent ma bouche vient, sous vos sombres allées. Baiser l’herbe et les fleurs que ses pas ont foulées.

POÉSIES d’aNDRÉ CHÉNIER.

Oh! s’il pouvait savoir quel amoureux ennui Me rend cher ce bocage où je rêve de lui 1 Peut-être je devais d’un souris favorable L’inviter^ l’engager à me trouver aimable.

Si, pour m’encourager, quelque dieu bienfaiteur Lui disait que son nom fait palpiter mon cœur! J’aurais dû l’inviter, d’une voix douce et tendre,

A se laisser aimer, à m’aimer, à m’entendre.

CHLOÉ

Ah ! je l’ai vu ; c’est lui. Dieu ! je vais lui parler !

O ma bouche ! ô mes yeux ! gardez de vous troubler.

Le feuillage a frémi. Quelque robe légère...

C’est elle 1 ô mes regards! ayez soin de vous taire.

CHLOÉ

Quoi ! Mnasyle est ici? Seule, errante, mes pas Cherchaient ici le frais et ne t’y croyaient pas.

MNASYLE.

Seul, au bord de ces flots que le tilleul couronne, J’avais fui le soleil et n’attendais personne.

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