‹ Poésies de André Chénier (volume 2)Chapitre 100 sur 108 · A VERSAILLES · texte numérisé non relu

A VERSAILLES

O Versaille, ô bois, ô portiques,

Marbres vivants, berceaux antiques,

Par les dieux et les rois Elysée embelli,

A ton aspect, dans ma pensée.

Comme sur l’herbe aride une fraîche rosée.

Coule un peu de calme et d’oubli.

Paris me semble un autre empire,

Dès que chez toi je vois sourire Mes pénates secrets couronnés de rameaux ,

D’où souvent les monts et les plaines Vont dirigeant mes pas aux campagnes prochaines. Sous de triples cintres d’ormeaux.

Les chars, les royales merveilles,

Des gardes les nocturnes veilles.

Tout a fui ; des grandeurs tu n’es plus le séjour : Mais le sommeil, la solitude.

Dieux jadis inconnus, et les arts, et l’étude. Composent aujourd’hui ta cour.

Ah ! malheureux ! à ma jeunesse Une oisive et morne paresse Ne laisse plus goûter les studieux loisirs.

Mon âme, d’ennui consumée.

S’endort dans les langueurs. Louange et renommée N’inquiètent plus mes désirs.

326 POÉSIES d’ ANDRÉ CHÉNIER.

L'abandon, l’obscurité, l’ombre,

Une paix taciturne et sombre.

Voilà tous mes souhaits : cache mes tristes jours.

Et nourris, s’il faut que je vive.

De mon pâle flambeau la clarté fugitive.

Aux douces chimères d’amours.

L’âme n’est point encor flétrie,

La vie encor n’est point tarie.

Quand un regard nous trouble et le cœur et la voix.

Qui cherche les pas d’une belle.

Qui peut ou s’égayer ou gémir auprès d’elle.

De ses jours peut porter le poids.

J’aime ; je vis. Heureux rivage !

Tu conserves sa noble image.

Son nom, qu’à tes forêts j’ose apprendre le soir, Quand, l’âme doucement émue.

J’y reviens méditer l’instant où je l’ai vue.

Et l’instant où je dois la voir.

Pour elle seule encore abonde Cette source, jadis féconde.

Qui coulait de ma bouche en sons harmonieux.

Sur mes lèvres tes bosquets sombres Forment pour elle encor ces poétiques nombres. Langage d’amour et des dieux.

Ah ! témoin des succès du crime.

Si l’homme juste et magnanime Pouvait ouvrir son cœur à la fébcité,

Versailles, tes routes fleuries.

Ton silence, fertile en belles rêveries

N’auraient que joie et volupté.

Mais souvent tes vallons tranquilles.

Tes sommets verts, tes frais asiles.

Tout à coup à mes yeux s’enveloppent de deuil.

ODi£S.

J’y vois errer l’ombre livide D’un peuple d'innocents qu’un tribunal perfide Précipite dans le cercueil.

Mais la haineuse ingratitude A taire les bienfaits seule met son étude.

La reconnaissance aux doux yeux,

Au souris caressant, à la longue mémoire,

Parle, et, des dieux chérie, est l’amour et la gloire Des mortels semblables aux dieux.

Quel fugitif, d’un pied colère.

Va renverser l’autel qui lui fut tutélaire?

Quel nageur sauvé du trépas Brûle son bienfaiteur, le roseau du rivage ?

Quel rossignol ne chante, à couvert de l'orage. L’ormeau qui lui tend les bras ?

Ainsi pour ces molles prairies Que Versaille, au retour des Pléiades fleuries. Etendit sous mes pas errants ;

Pour ces zéphirs, l’ombre fraîche et secrète.

Dont il a du Lion, sur ma douce retraite.

Tempéré les feux dévorants ;

Ma muse en poétique offrande Lui tressa l’amarante, immortelle guirlande.

D’où vient donc, etc

Strophe première.

O mon esprit ! au sein des deux,

Loin de tes noirs chagrins, une ardente allégresse Te transporte au banquet des dieux.

Lorsque ta haine vengeresse.

Rallumée à l’aspect et du meurtre et du sang. Ouvre de ton carquois l’inépuisable flanc.

De là vole aux méchants ta flèche redoutée.

D’un fiel vertueux humectée.

Qu’au défaut de la foudre, esclave du plus fort,

■ Sur tous ces pontifes du crime.

Par qui la France, aveugle et stupide victime. Palpite et se débat contre une longue mort.

Lance ta fureur magnanime.

Antistrophe première.

Tu crois, d’un éternel flambeau Eclairant les forfaits d’une horde ennemie,

Défendre à la nuit du tombeau D’ensevelir leur infamie.

Déjà tu penses voir, des bouts de l’univers Sur la foi de ma lyre, au nom de ces pervers. Frémir l’horreur publique; et d’honneur et de gloire Fleurir ma tombe et ta mémoire ;

Comme autrefois tes Grecs accouraient à des jeux. Quand l'amoureux fleuve d’Elide Eut de traîtres punis vu triompher Alcide :

Ou quand l’arc Pythien d’un reptile fangeux Eut purgé les champs de Phocide.

ODES

Épode première.

Vain espoir ! inutile soin 1 Ramper est des humains l’ambition commune ;

C’est leur plaisir, c’est leur besoin.

Voir, fatigue leurs yeux; juger, les importune ;

Ils laissent juger la fortune.

Qui fait juste celui qu’elle fait tout-puissant.

Ce n’est point la vertu, c’est la seule victoire Qui donne et l’honneur et la gloire :

Teint du sang des vaincus, tout glaive est innocent.

* Strophe deuxième.

Que tant d’opprimés expirants Aillent aux deux enfin réveiller le supplice ;

Que sur ces monstres dévorants Son bras d’airain s’appesantisse ;

Qu’ils tombent ; à l’instant vois-tu leurs noms flétris. Par leur peuple vénal leurs cadavres meurtris.

Et pour jamais transmise à la publique ivresse Ta louange avec leur bassesse ?

Mais si Mars est pour eux, leurs vertus, leurs bienfaits. Sont bénis de la terre entière.

Tout s’obscurcit auprès de la splendeur guerrière ; Elle éblouit les yeux, et sur les noirs forfaits Etend un voile de lumière.

Antistrophe deuxième.

Dès lors l’étranger étonné Se tait avec respect devant leur sceptre immense; Leur peuple à leurs pieds enchaîné, Vantant jusques à leur clémence,

Nous voue à la risée, à l’opprobre, aux tourments ;

330 POÉSIES d’ ANDRÉ CHÉNIER.

Nous, de la vertu libre indomptables amants.

Humains, lâche troupeau!..-, mais qu’importent au sage;i Votre blâme, votre suffrage,

Votre encens, vos poignards, et de flux en reflux Vos passions précipitées?

Il nous faut tous mourir. A sa vie ajoutées,

Au prix du déshonneur, quelques heures de plus Lui sembleraient trop achetées,

Épode deuxième.

Lui, grands dieux! courtisan menteur,

De sa raison céleste abandonner le faîte.

Pour descendre à votre hauteur ! ^

En lui-même affermi, comme l’antique athlète,

Sur le sol où son pied s’arrête ■

Il reste inébranlable à tout effort mortel, *

Et laisse avec dédain ce vulgaire imbécile, t

Toujours turbulent et servile , "

Flotter de maître en maître et d’autel en autel .

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