L ESCLAVE
20 POÉSIES D’aNDRÉ CHÉNIER.
Mais, oh ! oui, que ton cœur soit nourri d’amertume, Que des pâles regrets la langueur te consume.
Plutôt que si, crédule à de nouveaux amants,
Ils égaraient ta bouche en de nouveaux serments.
Et de vœux et d’amour enivrant ton oreille. Ranimaient de ton front l’allégresse vermeille.
Ah ! dieux ! quand je péris, quand l’absence et l’amour Me versent du poison sur chaque instant du jour. Quand les rides d’ennui flétrissent ma jeunesse,
Si quelque audacieux et t’assiège et te presse.
Si sa main se promet de posséder ta main.
Si, sans voir dans tes yeux ni courroux ni dédain.
Il dit : « C’est donc aux morts que tu vis enchaînée ? Vierge, un deuil solitaire est donc ton hyménée ? Est-ce à toi de vieillir en des pleurs superflus ?
Il ne reviendra pas ; sans doute il ne vit plus ! »
Il vit, il vit encore. Il revient. Tremble ! Arrête. Crains que mon désespoir n’invoque sur ta tête Les dieux persécuteurs de qui manque à sa foi !
Cette main, ces serments, ces baisers sont à moi. Gardez-la-moi, Gémeaux, fils et rois de notre île ! Notre amour, sous vos yeux, croissait dans votre asile Et Junon Ilythie, et vous tous, dieux témoins,
Qui du lit nuptial prenez d’augustes soins.
N’oubliez point l’absent que les humains oublient !
Je la confie à vous. Que les nœuds qui nous lient.
Les ordres maternels, ma voix, nos premiers ans.
Vos foudres, le remords, toujours, toujours présents, M’environnent son cœur d’une garde éternelle.
Si de quelque entretien l’insidieux détour Voulait lui déguiser quelque amorce d’amour. Tonnez, et qu’elle fuie. Au sein des nuits peureuses. Faites entrer la foule aux ailes ténébreuses Des songes, messagers de terreur et d’effroi.
Pour me remplir ce lit qui n’est permis qu’à moi. Agitez son sommeil de lugubres images, Montrez-lui, montrez-lui, sur de lointains rivages.
BUCOLIQUES
Seul, son nom à la bouche, et pâle et furieux.
Ce malheureux qui meurt en attestant les dieux !
Triste vieillard, depuis que pour tes cheveux blancs Il n’est plus de soutien de tes jours chancelants, i Que ton fils orphelin n’est plus à son vieux père. Renfermé sous ton toit et fuyant la lumière.
Un sombre ennui t’opprime et dévore ton sein.
I Sur ton siège de hêtre, ouvrage de ma main.
Sourd à tes serviteurs, à tes amis eux-même.
Le front baissé, l’œil sec, et le visage blême.
Tout le jour en silence, à ton foyer assis.
Tu restes pour attendre ou la mort ou ton fils.
Et toi, toi, que fais-tu, seule et désespérée,
De ton faon dans les fers lionne séparée ?
J’entends ton abandon lugubre et gémissant.
Sous tes mains en fureur ton sein retentissant.
Ton deuil pâle, éploré, promené par la ville,
Tes cris, tes longs sanglots remplissant toute l’île. Les citoyens de loin reconnaissent tes pleurs.
« La voici, disent-ils, la femme de douleurs ! )> L’étranger, te voyant mourante, échevelée. Demande : « Qu’as-tu donc, ô femme désolée ! »
Ce qu’elle a? tous les dieux contre elle sont unis : La femme désolée, elle a perdu son fils.
Après son discours^ il se lève... mais la jeune... qui Vavait suivi, et, cachée, l'avait écouté, avant qu'il eût fini, tout en larmes, courut à son père... O mon père, tu m'as promis de m'unir bientôt à... Celui-ci pleure son amante, son amante à qui ses parents ont promis sans doute, dès longtemps, de l'unir à lui. . . ô mon père ! mon père ! viens le voir au rivage, il est pâle, la mort est sur tout son visage, il invoque la mort, il pleure. Ah! sans
POÉSIES d’aNDRÉ CHÉNIER.
pitié tu lie pourras V entendre... mon père, rends-liiisa liberté, rends-lui sa vertu; car je le sais de toi, que le poète a dit: One le premier instant qui fait un homme esclave [lui ravit la moitié de sa vertu].
Une larme vient humecter la paupière du vieillard... Il prend, sans dire un mot, les choses nécessaires pour affranchir un esclave, et il marche avec sa fille. , .
<( Eh bien, dit-il, enfant, puisqu’ainsi tu le veux. Marchons. Ce jeune esclave est donc bien malheureuxT] Quel mortel est heureux? Nous souffrons tous. Il pleu^ J’ai pleuré. Jupiter dans sa haute demeure.
Dit encor le poète, a deux grands vases pleins JDes destins de la terre et du sort des humains.
L’un contient les plaisirs, les succès, l’allégresse.
L’autre les durs revers, les larmes, la tristesse.
Jupiter, à l’instant que nous venons au jour.
Dans ces vases, pour nous, va puisant tour à tour.
Et nous mêle une vie, hélas ! souvent amère.
Plus d’un mortel n’a part qu’au vase de misère ;
Mais le dieu ne veut pas que nul mortel jamais S’abreuve sans mélange au vase des bienfaits.
Et ceux-là sont heureux et sont dignes d’envie Qui pleurent seulement la moitié de leur vie.
Ils trouvent le malheureux qui errait à grands pas, défait, s'arrachant les cheveux, se meurtrissant le visage et remplissant le rivage de ses gémissements. Sois libre, Hermias, lui crie de loin la jeune fille. Oui, dit le père...
Il s’approche, et mettant les deux mains sur sa tête :
« Oui, sois libre, Hermias!... Phœbus conservateur^ Jupiter protecteur, sauveur, libérateur.
Et vous, dieux infernaux, et vous, sœurs vengeresses.
Et qui que vous soyez, hommes, dieux et déesses^
Je vous prends à témoin qu 'Hermias de Délos Est libre. — Va, mon fils, et repasse les flots.
BUCOLIQUES
Revois de ta Délos la rive fortunée :
Dis à ta belle amante, aux autels d’hyménée, Qu’Ariston de Ténos est un vieillard pieux,
Qui porte un cœur humain et respecte les dieux. »