A LE BRUN
Laisse gronder le Rhin et ses flots destructeurs, Muse; va de Le Brun gourmander les lenteurs. Vole aux bords fortunés où les champs d’Elysée De la ville des lis ont couronné l’entrée ;
Aux lieux où sur l’airain Louis, ressuscité. Contemple de Henri le séjour respecté.
Et des jardins royaux l’enceinte spacieuse. Abandonne la rive où la Seine amoureuse,
Lente, et comme à regret quittant ces bords chéris. Du vieux palais des rois baigne les murs flétris.
Et des fils de Condé les superbes portiques ;
Suis ces fameux remparts et ces berceaux antiques Où, tant qu’un beau soleil éclaire de beaux jours. Mille chars élégants promènent les amours.
Un Paris tout nouveau sur les plaines voisines S’étend, et porte au loin, jusqu’au pied des collines. Un long et riche amas de temples, de palais. D’ombrages où l’été ne pénètre jamais :
C’est là son Hélicon. Là, ta course fidèle Le trouvera peut-être aux genoux d’une belle.
S’il est ainsi, respecte un moment précieux ;
Sinon tu peux entrer ; tu verras dans ses yeux.
Dès qu’il aura connu que c’est moi qui t’envoie. Sourire l’indulgence et peut-être la joie.
Souhaite-lui d’abord la paix, la liberté.
Les plaisirs, l’abondance et surtout la santé.
212 POÉSIES d’ ANDRÉ CHÉNIER.
Puis apprends si, toujours ami de la nature,
Il s’en tient comme nous aux bosquets d’Épicure, S’il a de ses amis gardé le souvenir,
Qiielle muse à présent occupe son loisir.
Si Tibulle et Vénus le couronnent de rose.
Ou si dans les déserts que le Permesse arrose.
Du vulgaire troupeau prompt à se séparer.
Aux sources de Pindare ardent à s’enivrer,
Sa lyre fait entendre aux nymphes de la Seine Les sons audacieux de la lyre thébaine;
Que toujours à m’écrire il est lent à mon gré;
Que, de mon cher Brazais pour un temps séparé, Les ruisseaux et les bois, et Vénus, et l’étude. Adoucissent un peu ma triste solitude.
Oui ! les deux avec joie ont embelli ces champs. Mais, Le Brun, dans l’effroi que respirent les camps. Où les foudres guerriers étonnent mon oreille,
Où loin avant Phœbus Bellone me réveille.
Puis-je adorer encore et Vertumne et Palès?
Il faut un cœur paisible à ces dieux de la paix.
Ami, chez nos Français ma muse voudrait plaire; Mais j’ai fui la satire, à leurs regards si chère.
Le superbe lecteur, toujours content de lui.
Et toujours plus content s’il peut rire d’autrui,
Yeut qu’un nom imprévu, dont l’aspect le déride. Égaye au bout du vers une rime perfide ;
Il s’endort si quelqu’un ne pleure quand il rit.
Mais qu’Horace et sa troupe irascible d’esprit ^
Daignent me pardonner, si jamais ils pardonnent : | J’estime peu cet art, ces leçons qù’ils nous donnent, J D’immoler bien un sot, qui jure en son chagrin, j Au rire âcre et perçant d’un caprice malin. J
ÉPITRES
Le malheureux déjà me semble assez à plaindre D’avoir, même avant lui, vu sa gloire s’éteindre.
Et son livre au tombeau lui montrer le chemin. Sans aller, sous la terre au trop fertile sein,
Semant sa renommée et ses tristes merveilles.
Faire à tous les roseaux chanter quelles oreilles Sur sa tête ont dressé leurs sommets et leurs poids.
Autres sont mes plaisirs. Soit, comme je le crois, Que d’une débonnaire et généreuse argile On ait pétri mon âme innocente et facile ;
Soit, comme ici, d’un œil caustique et médisant.
En secouant le front, dira quelque plaisant.
Que le ciel moins propice enviât à ma plume D’un sel ingénieux la piquante amertume.
J’en profite à ma gloire, et je viens devant toi Mépriser les raisins qui sont trop haut pour moi. Aux reproches sanglants d'un vers noble et sévère Ce pays toutefois offre une ample matière :
Soldats, tyrans du peuple obscur et gémissant.
Et juges endormis aux cris de l’innocent;
Ministres oppresseurs, dont la main détestable Plonge au fond des cachots la vertu redoutable. Mais loin qu’ils aient senti la fureur de nos vers. Nos vers rampent en foule aux pieds de ces pervers. Qui savent bien payer d’un mépris légitime Le lâche qui pour eux feint d’avoir quelque estime. Certe, un courage ardent qui s’armerait contre eux Serait utile au moins, s’il était dangereux ;
Non d’aller, aiguisant une vaine satire.
Chercher sur quel poète on a droit de médire :
Si tel livre deux fois ne s’est pas imprimé.
Si tel est mal écrit, tel autre mal rimé.
Ainsi donc, sans coûter de larmes à personne,
A mes goûts innocents, ami, je m’abandonne.
Mes regards vont errant sur mille et mille objets. Sans renoncer aux vieux, plein de nouveaux projets.
POÉSIES d’aNDRÉ CHÉNIER.
Je les tiens ; dans mon camp partout je les rassemble,
Les enrôle, les suis, les pousse tous ensemble. S’égarant à son gré, mon ciseau vagabond Achève à ce poème ou les pieds ou le front.
Creuse à l’autre les flancs, puis l’abandonne et vole Travailler à cet autre ou la jambe ou l’épaule.
Tous, boiteux, suspendus, traînent; mais je les vois Tous bientôt sur leurs pieds se tenir à la fois. - Ensemble lentement tous couvés sous mes ailes,
Tous ensemble quittant leurs coques maternelles, Sauront d’un beau plumage ensemble se couvrir, Ensemble sous le bois voltiger et courir.
Peut-être il vaudrait mieux, plus constant et plus sage. Commencer^ travailler, flnir un seul ouvrage.
Mais quoi ! cette constance est un pénible ennui. c( Eh bien ! nous lirez-vous quelque chose aujourd’hui?
Me dit un curieux qui s’est toujours fait gloire P’honorer les neuf Soeurs, et toujours après boire. Étendu dans sa chaise et se chauffant les piés,
Aime à dormir au bruit des vers psalmodiés. 1
— Qui, moi? Non, je n’ai rien. D’ailleurs je ne lisgut*
— Certe, un tel nous lut hier une épître!... et son frèi Termina par une ode où j’ai trouvé des traits!...
— Ces messieurs plus féconds, dis-je, sont toujours pn Mais moi, que le caprice et le hasard inspire.
Je n’ai jamais sur moi rien qu’on puisse vous lire. |
— Bon I bon ! Et cet Hermès, dont vous ne parlez pas, | Que devient-il? — Il marche, il arrive à grands pas. i
— Oh 1 je m’en fie à vous. — Hélas ! trop, je vous jun
— Combien de chants de faits? — Pas un, je vous assuj
— Comment? — Vous avez vu sous la main d’un fondé Ensemble se former, diverses en grandeur.
Trente cloches d’airain, rivales du tonnerre?
Il achève leur moule enseveli sous terre :
Puis, par un long canal en rameaux divisé,
Y fait couler les flots de l’airain embrasé.
Si bien qu’au même instant, cloches, petite et grande, Sont prêtes, et chacune attend et ne demande
ÉPITPES.
Qu’à sonner quelque mort, et du haut d’une tour Réveiller la paroisse à la pointe du jour.
Moi, je suis ce fondeur : de mes écrits en foule Je prépare longtemps et la forme et le moule ;
Puis, sur tous à la fois je fais couler l’airain :
Rien n’est fait aujourd’hui, tout sera fait demain. »
Ami, Phœbus ainsi me verse ses largesses.
Souvent des vieux auteurs j’envahis les richesses. Plus souvent leurs écrits, aiguillons généreux. M’embrasent de leur flamme, et je crée avec eux. Un juge sourcilleux, épiant mes ouvrages.
Tout à coup à grands cris dénonce vingt passages Traduits de tel auteur qu'il nomme ; et, les trouvant. Il s’admire et se plaît de se voir si savant.
Que ne vient-il vers moi? je lui ferai connaître Mille de mes larcins qu’il ignore peut-être.
Mon doigt sur mon manteau lui dévoile à l’instant
La couture invisible et qui va serpentant
Pour joindre à mon étoffe une pourpre étrangère.
Je lui montrerai l’art, ignoré du vulgaire,
De séparer aux yeux, en suivant leur lien.
Tous ces métaux unis dont j’ai formé le mien.
Tout ce que des Anglais la muse inculte et brave, Tout ce que des Toscans la voix fière et suave,,
Tout ce que les Romains, ces rois de l’univers, M’offraient d’or et de soie, est passé dans mes vers. Je m’abreuve surtout des flots que le Permesse Plus féconds et plus purs fit couler dans la Grèce; Là, Prométhée ardent, je dérobe les feux Dont j’anime l’argile et dont je fais des dieux. Tantôt chez un auteur j’adopte une pensée.
Mais qui revêt, chez moi souvent entrelacée.
Mes images, mes tours, jeune et frais ornement; Tantôt je ne retiens que les mots seulement :
J’en détourne le sens, et l’art sait les contraindre Vers des objets nouveaux qu’ils s’étonnent de peindre. La prose plus souvent vient subir d’autres lois.
2i6 poésies d’ ANDRÉ CHÉNIER.
Et se transforme, et fuit mes poétiques doigts ;
De rimes couronnée, et légère et dansante.
En nombres mesurés elle s’agite et chante.
Des antiques vergers ces rameaux empruntés Croissent sur mon terrain mollement transplantés ; Aux troncs démon verger ma main 3vec adresse Les attache, et bientôt même écorce les presse. De ce mélange heureux l’insensible douceur - Donne à mes fruits nouveaux une antique saveur. Dévot adorateur de ces maîtres antiques.
Je veux m’envelopper de leurs saintes reliques. Dans leur triomphe admis, je veux le partager.
Ou bien de ma défense eux-mêmes les charger.
Le critique imprudent, qui se croit bien habile. Donnera sur ma joue un soufflet à Virgile.
Et ceci (tu peux voir si j’observe ma loi), Montaigne, il t’en souvient, l’avait dit avant moi.