FRAGMENT I. — PROLOGUE
Bonjour, salut. Paix î je suis Torateur,
Ou le Prologue envoyé de Fauteur .
Si vous avez feuilleté quelques pages,
Tout ce cortège aux folâtres visages.
Ces chœurs dansants, et ces ris un peu fous, Vous font juger assez que devant vous Se vient montrer la gente comédie ;
Non cette froide, insipide, étourdie.
Qui ne dit rien, et se pare aujourd’hui De mots fardés, de grimace, d’ennui.
De plats sermons ; mais celle que l’Attique Vit s’agiter sur son théâtre antique.
Le bon rimeur qui fait que nous voici A d’autres dieux fut dévot jusqu’ici.
Ses vers, amants des forêts solitaires.
S’embellissaient d’études plus sévères.
Mais de sa route il faut quelques instants Qu’il se détourne. Un tas de charlatans,
De vils escrocs, à qui chacun fait fête.
Ont de sa bile excité la tempête.
Or, comme il faut, pour flétrir ces pervers, Les saupoudrer de caustiques amers ,
Il veut contre eux, pour signaler sa haine. Ressusciter la scène athénienne.
Et c’est par nous qu’étalant une voix
THÉÂTRE
Neuve aujourd’hui, populaire autrefois,
11 les fustige et sur leur dos profane Fait pétiller le sel d’Aristophane.
Ce Grec railleur, une fois trop mordant.
Contre Socrate envenima sa dent.
Mais il eut tout, esprit, force, harmonie. Invention, gaîté, grâce, génie.
De son vers fin les âcres aiguillons Faisaient merveille à larder les félons ;
Et suis marri que notre grand Voltaire,
Que l’on croit plus qu’à Rome le saint-père,
A tout propos nous le dénigre, au lieu D’étudier pour le connaître un peu.
De ce rieur que chérissait la Grèce Il eut l’esprit, la verve, la finesse :
Faut-il soi-même (et c’est ce qu’il fait, lui)
Se souffleter sur la face d’autrui ?
Sus. Ouvrez donc de grands yeux. Notre scène Va vous offrir toute la vie humaine :
Vous, vos amis ; miracles et jongleurs.
Songes, esprits, prophètes^ bateleurs.
Contes sacrés, sottises qu’il faut croire.
Dupes, fripons ; bref, toute votre histoire :
Si, qu’entre vous vous regardant au nez.
Vous rirez bien de vous voir bien bernés.
Mais quoi ! j’entends une gent débonnaire Qui vient me dire : — Hélas ! comment se plaire Aux petits vers qui fessent le prochain ?
— Oui, mais que diable ! on se lasse à la fin.
Je sais qu’il est permis d’être un peu bête^
Mais quand partout, prêt à courber la tête.
Le genre humain de boue enseveli.
Bien orgueilleux d’être bien avili.
Lèche en tremblant toute main qui l’assomme. L’honneur s’en mêle. Alors en honnête homme. Ne peut-on pas, les verges à la main.
D’un vers aigu fesser le sot prochain,
Le démasquer, et lui faire connaître
310 POÉSIES d’aNDRÉ CHÉNIER.
Qu’on le connaît ? — Il rougira, peut-être. — Mes chers amis, rougissez, rougissez.
Je vous connais, et vous serez fessés.
Pour votre bien il faut qu’on vous étrille. Confessez-moi votre humble peccadille.
Eh bien ? partout mensonge respecté.
Fourbe adorée et bon sens insulté !
Sottise altière, et de soi-même enflée ! Raison proscrite et vérité sifïlée !
Et vous absoudre après cela? non pas.
Non, je ne puis. Trop énorme est le cas. Venez, venez. Sur votre large échine.
Je vous prépare un peu de discipline.
Aussi dit-on qu’il faut, en bon chrétien.
Bien châtier ceux-là qu’on aime bien.
Mes bien-aimés, le fouet qui va vous cuire Vous instruira, si l’on peut vous instruire. Si, par après, malgré mes soins pieux,
Bien corrigés, vous ne valez pas mieux,
A votre dam. Vôtre sera la honte.
Et devant Dieu je n’en rendrai point compte. J’accuserai votre esprit corrompu.
Car j’aurai fait tout ce que j’aurai pu.
FRAGMENT II
Eh ! non, non, non. Mais quel trembleur vous êtes ! Vous croyez donc à tant de fortes têtes?
Sachez de moi que ce tas de savants Ne font jamais la guerre qu’au bon sens.
Les vrais savants, qui sont en petit nombre. Cherchent la paix, la solitude et l’ombre.
Leur cabinet, leurs livres, leurs amis.
Font tout leurs soins. Ils fuiraient d’être admis Dans la cohue, en sottises féconde.
Des importants qu’on nomme le beau monde.
THÉÂTRE
Sur ses travers si jamais, par hasard,
Sans y penser ils jettent un regard,
Il leur suffit d’en gémir ou d’en rire.
Ils parlent peu; car ils ont trop à dire.
Ils ne vont point endoctriner sans fruit Un monde vain, qui n’entend que le bruit; S’ils parlent, même, aucun ne les écoute ;
Car ils sont vrais, simples, amis du doute.
Or ces gens-là, pour l’avenir formés.
Sont peu compris, encore moins aimés.
N’ayant de foi qu’à la raison sévère.
Comme on les craint, on ne les aime guère. Pour les comprendre, il faut comme eux savoir. Comme eux penser, méditer, lire, voir.
Qui les connaît? Sans orgueil, sans jactance, Enveloppés d’un modeste silence.
Qui diable irait si loin les déceler ?
Çour les connaître il faut leur ressembler.
Si vers ceux-là nous dirigions nos armes.
Je trouverais fort juste vos alarmes.
Interrogés par eux, nous serions pris.
Et nous n’aurions que honte et que mépris. Mais songez-vous que tout Paris abonde D’autres savants connus de tout le monde ? Gens qui sans choix, sans but, aveuglément, Par ton, par air, et par désoeuvrement,
Font à grands frais essais, expériences.
Savent le nom de toutes les sciences ;
Sur tous sujets toujours parlant, citant. Jugeant, tranchant, arguant, régentant.
Et savourant la douce conscience De leur mérite et de leur importance.
Par vanité, chacun fait le semblant D’apprécier leur prétendu talent.
Et les exalte, et veut avoir la gloire D’être cité parmi leur auditoire.
De tout savoir ministres déclarés.
Penseurs en titre, ennuyeux, révérés.
Comme l’oracle on les écoute dire,
On vient en foule ^ on bâille et l’on admire.
Or, ces savants qui, tous, en bonne foi.
Sont ignorants autant que vous et moi.
Nous les aurons pour nous fort à notre aise : Nous bercerons leur vanité niaise ;
Nous leur dirons qu’ils sont de grands esprits ; Qu’on ne pourrait sans eux vivre à Paris ;
Que c'est sur eux que la sagesse, en France,
La vérité, fondent leur espérance.
Ils le croiront. De nous ils parleront.
Bien admirés, ils nous admireront ;
Ils écriront. Car ils lassent la poste A voiturer et missive et riposte.
Proposant plans, problèmes, questions,
A tous docteurs, à toutes nations.
De là, de là, nos hérauts, nos apôtres.
Ils prêcheront pour nous en gagner d’autres.
Et nous aurons, par leur soin diligent. Beaucoup d’honneur et beaucoup plus d’argent : Entendez-vous, ou quelque peur nouvelle Obscurcit-elle encor votre cervelle ?