‹ Poesies de Andre Chenier edition critiqueChapitre 465 sur 496 · LE RAT DE VILLE ET LE RAT DES CHAMPS · texte numérisé non relu

LE RAT DE VILLE ET LE RAT DES CHAMPS

Un jour le rat des champs, ami du rat de ville,

Invita son ami dans son rustique asile.

11 était économe et soigneux de son bien ;

Mais l’hospitalité, leur antique lieu,

Fit les frais de ce jour comme d’un jour de fêle. 5

Tout fut prêt : lard, raisin, et fromage, et noisette.

Il cherchait par le luxe et la variété A vaincre les dégoûts d’un hôte rebuté.

Qui, parcourant de l’œil sa table officieuse,

Jetait sur tout à peine une dent dédaigneuse. îo

VII. — Traduit d’Horace, 'Sa/., Il, vi, RO. — On trouve cette fable dans Ésope, dans Babrius, dans Apblbonius, dans La Fontaine, et encore dans beaucoup d'autres recueils. Il ne faudrait pas croire qu’André, en traitant à son tour ce sujet, ait voulu surpasser ses prédécesseurs. Non ; c'est ici le moraliste qui se laisse séduire, comme Horace, à la belle pensée que recouvre cet apologue.

V. 10. « Une dent dédaitjneusc . » Horace : « Dente superbo. « La Fontaine, dans la fable du Héron (VII, iv) :

la’ mets ne lui plut pas; il s’attendait à mieux,

F.t montrait un goût dédaigneux,

Comme le rat du bon Horace,

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Et lui, d’orge et de blé faisant tout son repas, Laissait au citadin les mets plus délicats.

« Ami, dit celui-ci, veux-tu dans la misère Vivre au dos escarpé de ce mont solitaire,

Ou préférer le monde à tes tristes forêts?

Viens; crois-moi, suis mes pas; la ville est ici près : Festins, fêtes, plaisirs y sont en abondance.

L’heure s’écoule, ami; tout fuit, la mort s’avance : Les grands ni les petits n’échappent à ses lois ; Jouis, et te souviens qu’on ne vit qu’une fois. »

Le villageois écoute, accepte la partie :

On se lève, et d’aller. Tous deux de compagnie. Nocturnes voyageurs, dans des sentiers obscurs Se glissent vers la ville et rampent sous les murs. La nuit quittait les cieux quand notre couple avide Arrive en un palais opulent et splendide,

Et voit fumer encor dans des plats de \ermeil Des restes d’un souper le brillant appareil.

L’un s’écrie, et, riant de sa frayeur naïve,

L’autre sur le duvet fait placer son convive. S’empresse de servir, ordonner, disposer,

Va, vient, fait les honneurs, le priant d’excuser.

Le campagnard bénit sa nouvelle fortune;

Sa vie en ses déserts était âpre, importune :

La tristesse, l’ennui, le travail et la faim.

Ici, l’on y peut vivre ; et de rire. Et soudain Des valets à grand bruit interrompent la fête.

On court, on vole, on fuit; nul coin, nulle retraite. Les dogues réveillés les glacent par leur voix ;

Toute la maison tremble au bruit de leurs abois. Alors le campagnard, honteux de son délire :

« Soyez heureux, dit-il ; udieu, je me retire,

Et je vais dans mon trou rejoindre en sûreté Le sommeil, un peu d’orge et la tranquillité. »

J’ai habité parmi les Anglais... Français, votre jeunesse n’apprend rien de bon chez eux... faire courir des chevaux, des paris ruineux... un jeu!... Ils ont une bonne constitution, il faut l'imiter,... pourvu que nous n’imitions pas leur indifférence à la chose publique... Quand tous les membres sont vendus, les citoyens se partagent en factions ; l’un est pour celui-ci, pour celui-là, nul n’est pour la patrie... l’argent effronté, la corruption ouverte et avouée...

Nation toute à vendre à qui peut la payer;

Laissons là les Anglais,

Laissons leur jeunesse. . . . mélancolique,

Au sortir du gymnase ignorante et rustique,

De contrée en contrée aller au monde entier s

Offrir sa joie ignoble et son faste grossier,

Promener son ennui, ses travers, ses caprices,

A ses vices partout ajouter d’autres vices,

V. 44. [Ce mélange d’objets disparates convient au style de lu comédie et de la fable. Ainsi Aristophane, Suces, 51, nous montre la femme de Strepsiade exhalant une odeur

.... M jf ou, xfoxou, xaTayÀUTfivugtTMy, ôaTtàvijs, /aÿoy//.oô, K'a/tiôo;, rjvîTV/Àiôo{.

Et, Nuées, 1007 :

2,ut/axo,- ÔÇuv, xai ànpayno<t\ivr)ÿ, xai Xcii/.p; yu/.Àcëoio Delille a dit :

Cultiver son jardin, sou esprit et ses vers.

Roissosade.]

VIII. — Nous rétablissons cette pièce telle que M. de Latouchc l’a donnée dans la Itceue de Paris, avec le fragment en prose qui la précède. V. 1 cl 2. Dans les éd. 1835 et 1830 l'ordre de ces vers est interverti.

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POESIES DIVERSES

Et présenter au ns du publie indulgent

So:1 insolent orgueil fondé sur quelque argent. îo

Les poètes anglais, trop fiers pour être esclaves,

Ont même du bon sens rejeté les entraves.

Dans leur ton uniforme en leur vaine splendeur,

Haletants pour atteindre une fausse grandeur,

Tristes comme leur ciel toujours ceint de nuages, 13

Enflés comme la mer qui blanchit leurs rivages,

Et sombres et pesants comme l’air nébuleux Que leur île farouche épaissit autour d’eux ;

Du génie étranger détracteurs ridicules,

D’eux-mèmes et d’eux seuls admirateurs crédules, 20

Et pourtant quelquefois, dans leurs écrits nombreux,

Dignes d’être admirés par d’autres que par eux.

La Liberté

Fut, comme Hercule, en naissant invincible.

Scs yeux, ouverts d’un jour, dictaient sa volonté,

Et son vagissement était mâle et terrible.

De rampants messagers des dieux 5

Espéraient, l’attaquant dans ses forces premières,

Etouffer en un jour son avenir fameux.

Ses enfantines mains, robustes, meurtrières,

Teignirent de sang venimeux

Son berceau formidable et ses langes guerrières. 10

V. 1 r> . Voilà la même expression dans Virgile, Én , V, 13 : lieu ! quianam lanti cinxcrunt xl liera ninibi.

V. — V. 5. Alcmène, femme d'Amphitryon, avait eu Hercule et Ipliiclus de .tnpiter; .Union, jalouse de ce nouveau larcin du dieu, envoie

Voyez rajeunir d’âge cil âge ,

L’antique et naïve beauté ,

De ces Muses dont le langage Est brillant, comme leur visage.

De force, de douceur, de grâce et de fierté. 5

De ce cortège de la Grèce Suivez les banquets séducteurs;

Mais fuyez la pesante ivresse De ce faux et bruyant Permesse Que du Nord nébuleux boivent les durs chanteurs. 10

Ah ! j’atteste les cieux que j’ai voulu le croire, ,

J’ai voulu démentir et mes yeux et l’histoire.

Mais non! il n’est pas vrai que les cœurs excellents Soient les seuls en effet où germent les talents.

Un mortel peut toucher une lyre sublime,

deux serpents pour dévorer les enfants qui dormaient dans un bouclier leur berceau ; mais Hercule, de scs enfantines mains, étouffa les ram|>ants messagers des dieux {Théocri te, ht-, XXIV).

VII. — [11 serait dur, mais pas trop invraisemblable, de. conjecturer qu'en écrivant ces vers, Chénier a pu songer au jour où il se sentit déçu et blessé dans son admiration première [mur I,o Rrun. Sainte-Beuve.] Ce morceau, ainsi que le suivant, a une allure didactique très-sensible. 11 doit appartenir à une composition beaucoup plus étendue dont le plan existe peut-être dans les manuscrits d’André Chénier. Dans ce cas, nous ne pourrons savoir quelle a pu être la pensée du poète que lorsque ce plan aura été publié. Toutefois la conjecture deM. Sainte-Beuve ne nous parait pas dénuée de probabilité. Une lyre sublime pourrait bien être celle de Le Brun.

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Et n’avoir qu’un cœur faible, étroit, pusillanime.

Inhabile aux vertus qu’il sait si bien chanter,

Ne les imiter point et les faire imiter.

Se louant dans autrui, tout poète se nomme

Le premier des mortels, un héros, un grand homme. 10

On prodigue aux talents ce qu’on doit aux vertus;

Mais ces titres pompeux ne m’abuseront plus.

Son génie est fécond, il pénètre, il enllamme;

D’accord. Sa voix émeut, ses chants élèvent Pâme;

Soit. C’est beaucoup, sans doute, et ce n’est point assez. ib Sait-il voir ses talents par d’autres effacés?

Est-il fort à se vaincre, à pardonner l’offense?

Aux sages méconnus qu’opprime l’ignorance Prète-t-il de sa voix le courageux appui ?

Vrai, constant, toujours juste, et même contre lui, 20

Hoihme droit, ami sur, doux, modeste, sincère, i\c verra-t-on jamais l’espoir d’un beau salaire,

Les caresses des grands, l’or ni l’adversité Abaisser de son cœur l’indomptable fierté?

11 est grand homme alors. Mais nous, peuple inutile, 25 Grands hommes pour savoir avec un art facile,

Des syllabes, des mots, arbitres souverains,

En un sonore amas de vers alexandrins,

Des rimes aux deux voix famille ingénieuse,

Promener deux à deux la file harmonieuse ! 30

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